La nouvelle de l'arrivée de loups dans les Pyrénées qui circulait depuis longtemps dans les milieux scientifiques spécialisés a été confirmée lundi dernier au Muséum d'Histoire Naturelle d'Orléans au cours d'un colloque par Farid Benhammou, jeune chercheur de l'ENGREF (Ecole Nationale du génie rural, des eaux et des forêts) et les responsables de l'association Ferus.
Les loups ne connaissant pas de frontière, ils circulent donc en Catalogne, aussi bien du côté français que du côté espagnol. Le Gouvernement de Cataluña vient d'ailleurs de rappeler dans un communiqué officiel que l'espèce était protégée, ce qui peut être considéré comme un avertissement à la France où, notamment dans le Mercantour, la protection européenne n'est pas toujours respectée par les chasseurs qui empoisonnent illégalement le loup.
La présence de l'animal dans cette partie française de l'Est des Pyrénées a également été officiellement, bien que discrètement, confirmée, sous la pression des protecteurs de la nature, par l'Office national de la chasse. En fait, les loups seraient arrivés il y a au moins trois ou quatre ans. Les analyses faites à partir de l'ADN ayant confirmé qu'il s'agissait bien de loups venus d'Italie, les associations comme Ferus estiment qu'il est désormais possible de rendre cette présence officielle sans porter préjudice à sa survie dans la région.
Le naturaliste Jacques Baillon, qui suit cette affaire pour Ferus, pense que la publicité ne peut désormais que concourir à la protection de cette espèce. D'autant plus qu'à l'Ouest, c'est-à-dire dans les Pyrénées atlantiques, le loup espagnol, Canis lupus signatus, est également en train de s'installer : "Ma politique est de rendre public tout ce qui est vérifié. Ce n'est pas en se taisant qu'on fait avancer les choses".
Ce sont les relevés de traces et les analyses systématiques de crottes de loups qui ont permis aux scientifiques de passer du "doute raisonnable" aux certitudes. D'autant plus qu'elles ont été complétées par quelques observations visuelles et même par des photographies. Ces dernières ont été prises le 2 août 2002, bien que tenues jusqu'à présent secrètes en attendant toutes les analyses, par un fonctionnaire du ministère de l'Intérieur qui n'est pas lié aux naturalistes et qui a fait ses observations au cours d'une randonnée. Après avoir transmis ses six photos à sa hiérarchie puis après les avoir données à l'association Ferrus, il leur a raconté son aventure : " ….Mon attention a été attirée subitement par le comportement des isards. Jusque là un peu épars, ils forment à présent un petit groupe de sécurité et plus personne ne bouge. Ils regardent tous dans la même direction, en aval. Je cherche à voir, d'assez loin, le danger qui approche, pensant à des promeneurs. N'en trouvant pas et revenant à ces isards, j'ai alors vu cet animal que j'ai tout de suite pris pour un loup, immobile, sur une grosse roche plate, à peine à vingt mètres des isards (…) Il semblait indécis. Il regardait les isards et a fait deux pas dans leur direction. Les isards sont montés de vingt mètres en un bond dans le pierrier. Le loup s'est ravisé. Il s'est retourné, a hésité à repartir dans la direction d'où il venait puis a fait demi-tour à nouveau. Finalement il est reparti sur notre gauche (…) dès ces premiers pas, des dizaines de mouflons se sont levés et sont regroupés. Les isards l'ont regardé passer. Puis il a disparu. (…) Cette rencontre nous a laissé un sentiment très curieux, celui d'avoir rencontré un animal exceptionnel, puissant, supérieur. Une observation de quelques minutes qui nous laisse un souvenir inoubliable… "
Pour Jacques Baillon, pilier et animateur de Ferus "il y a actuellement au moins quatre loups dans les Pyrénées Orientales, notamment dans le secteur de la réserve naturelle de Nohèdes. Il y en a également au moins deux du côté espagnol. L'espèce paraît d'autant mieux installée qu'elle a mangé quelques moutons du côté de Nohèdes. Mais elle s'attaque essentiellement aux isards et aux chevreuils qui constituent le plus gros de sa nourriture. Les Espagnols expliquent que chez eux, le loup consomme des marcassins." Si seulement il pouvait en faire autant en France il nous débarrasserait, nous et les agriculteurs, du surplus de sangliers qui ravagent les campagnes et les cultures". Sous couvert de l'anonymat, car le loup reste en France une affaire d'Etat alors qu'il y a 2000 en Espagne et 700 en Italie, un responsable de l'Office national de la chasse explique qu'en fait deux petites meutes de trois à quatre loups chacune circuleraient en Pyrénées.
Reste évidemment à comprendre comment ces loups "italiens" sont venus des Alpes et du Mercantour. Comme ils ne peuvent pas être arrivés par le rivage méditerranéen, ils ont été dans l'obligation de traverser le Rhône. Soit à la nage soit, tout bêtement, par un pont, de nuit. A ce sujet Jacques Baillon raconte une histoire édifiante : "récemment, des scientifiques roumains qui suivaient avec une caméra infra-rouge des loups équipés de marqueurs émetteurs, ont eu la surprise de les voir traverser tranquillement la banlieue de Brasov, une grande ville, passant sans être remarqués près des promeneurs nocturnes". Un et donc plusieurs loups ont pu, tout simplement traverser le Rhône " à patte " sans susciter la moindre curiosité. Jacques Baillon ajoute : " Nous savons par des observations que cet animal peut s'écarter rapidement de sa meute de 300 kilomètres ".
Les loups italiens, expliquent les naturalistes, sont donc venus des Alpes par le sud des Cévennes. Ce qui permet d'ailleurs de penser qu'ils se sont aussi installés en Lozère ; sinon dans la Haute-Loire et le Puy de Dôme. D'ailleurs, preuve que l'infiltration ne date pas d'hier, un Canis lupus italicus a été tué accidentellement par une voiture le 9 octobre 1997 dans le Cantal et un autre dans les Vosges prés de Vittel en 1994. Ce qui incite Jacques Baillon à conclure : " le naturaliste que je suis est prêt à parier que l'on repèrera bientôt des loups en Bourgogne et dans la Nièvre. Sans que quiconque soit mis en danger. Mais il nous faudrait des moyens pour le surveiller ".
Claude-Marie Vadrot (Journal du Dimanche)
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