Objectifs et méthode
En 2003 un test de suivi systématique estival des loups a été initié dans un cadre expérimental (Réseau loup 2003 : Compte rendu du suivi du loup 2003 : bilan de l’hiver 2002/2003 et été 2003) par la méthode du hurlement de loup provoqué. Basé sur la technique classique du «rappel» utilisé chez d’autres espèces (oiseaux notamment), les loups répondent à la provocation artificielle selon un mécanisme de défense territoriale.
Ce plan expérimental portait sur l’évaluation des possibilités de détecter les épisodes de reproduction au sein des meutes au travers de l’estimation des taux de réponse. De même était évaluée la faisabilité de mise en place effective sur le terrain comme le choix des sites de prospections, le type d’échantillonnage et l’évaluation de l’effort de terrain à fournir.
Mise en place et plan d’expérience
En 2004 les opérations ont été reconduites, toujours dans un cadre expérimental, sur 10 zones de présence permanente «test » déjà prospectées en 2003, avec les caractéristiques suivantes :
- 10 zones de présence permanente (ZPP) prospectées sur plan expérimental (sélectionnées parmi les 13 ZPP identifiées durant l’hiver 2003/2004) : Le Queyras (05), Belledonne (38 – 73), Taillefer (38), Vésubie-Tinée (06), Moyenne Tinée (06), Haute - Tinée (06), La Clarée (05), Le Vercors Hauts Plateaux et Ouest (38 – 26), Canjuers (83), + 1 ZPP hors plan d’expérience : Haut Verdon-Ubaye (04).
- Les groupes de suivi locaux du réseau incluant tous les partenaires ont mis en place et réalisé cette opération de la même manière que les sorties systématiques hivernales.
- Certaines zones, pour lesquelles on ne connaissait pas la nature des individus qui les occupent, ont été prospectées en simultané pour mettre en évidence l’existence de meutes distinctes. C’est le cas notamment des zones transfrontalières ou du Vercors pour lesquelles aucune preuve matérielle ne laissait transparaître l’existence de 2 meutes distinctes. En effet, si des réponses avec des jeunes de chaque côté permettent d’accréditer la présence de 2 groupes distincts, en revanche, la détection d’un épisode de reproduction d’un seul côté ne permet pas de conclure même s’il y a réponse d’adulte des 2 côtés (les adultes peuvent ne pas être ensemble à l’instant T). Ainsi, une collaboration a été effective avec les équipes italiennes en simultané sur les zones frontalières de la Clarée, du Queyras, de la Vésubie et de la Haute Tinée (provinces de Turin et de Cuneo).
L’échantillonnage par point a été utilisé pour les différents sites, classés a priori dans 3 catégories pour lesquelles les taux de réponses étaient suspectés variables de part la nature du site :
- Catégorie I : ZPP d’une meute où la reproduction a déjà été montrée pour l’année considérée (par des observations visuelles ou des hurlements antérieurs à l’expérience). Le hurlement provoqué peut-il mettre en évidence la présence des jeunes (sachant qu’ils sont présents), et si oui avec quelle régularité ? (site témoin).
- Catégorie II : ZPP d’une meute sans connaissance a priori de l’existence d’une reproduction pour l’année en cours. Quelle est la possibilité de rentrer en contact avec un groupe de loups installé sur un territoire ? (site expérimental)
- Catégorie III : ZPP avec peu de connaissance (un seul individu ou recherche hivernale difficile). Le hurlement provoqué peut-il être une méthode de prospection de la présence de l’espèce, alternative au suivi hivernal ?
Chaque site a été prospecté avec 2 à 4 points d’émission de hurlements de loups répétée 3 à 7 fois selon les sites. La période du 15 juillet au 15 septembre a été retenue, période pour laquelle les jeunes sont localisés sur des sites de rendez-vous et où il est possible de différencier un jeune d’un adulte à la fréquence sonore de sa voix. Un protocole identique à ceux décrits dans la littérature internationale et déjà utilisé par les équipes italiennes, a été mis en oeuvre.
L’émission à la voix humaine a été choisie suite aux expériences peu onvaincantes d’utilisation de systèmes plus élaborés testés en 2003 (mini-disc, ampli…). La consultation des spécialistes internationaux confirme que le type d’émission n’a pas d’influence significative sur le taux de réponse (Harrington, comm. pers.) dans la mesure où une certaine gamme de fréquence et une séquence modulée sont respectées.
Concernant la faisabilité des opérations de terrain, le choix des points d’émission a été déterminé grâce aux connaissances des correspondants locaux du Réseau, des contraintes d’accessibilité de nuit, des surfaces maximales prospectées, des propagations des signaux et des possibilités d’écoute des réponses potentielles.
Tests d’enregistrement pour individualiser les signatures acoustiques des loups
Au cours de l’été 2004, Frédéric SEBE, étudiant en thèse à l’INRA sur la communication animale (SEBE F. (2004) : Le wolf howling : un outil pour le recensement et la conservation des loups : possibilités et limites de cette méthode. – colloque Orléans « La cohabitation hommes/grands prédateurs en France »), a apporté son concours au Réseau pour réaliser des enregistrements et analyser les sonagrammes avec du matériel adapté de prise de son. L’objectif du test était de mesurer l’apport de cet outil appliqué en nature dans la différenciation louveteaux / adultes par rapport à celle pratiquée à l’oreille humaine.
Tableau : Récapitulatif des résultats du test d'évaluation du suivi estival du loup (2004) réalisé par les groupes de suivi locaux du Réseau loup/lynx.
Résultats
Au total, 231 points ont été prospectés sur les 2 années. Pour l’année 2004, les résultats sont portés dans le tableau 1. Dix groupes de loups ont été contactés (Zone italienne comprise) parmi lesquels 9 groupes avec présence de jeunes de l’année en 2004 (un contact d’adultes mais pas de jeunes sur Vercors Hauts plateaux).
Des taux de réponses variables selon la catégorie des sites prospectés
L’expérience met en évidence des taux de réponses assez bons (par rapport à la littérature sur le sujet en nature) sur les zones de présence bien connues. Ces taux de réponses restent cependant très variables (identiques pour les 2 années de suivi). La source de variation dépend :
- de la catégorie du site de prospection ;
- des antécédents de reproduction connus ou non dans la meute les années précédentes.
Ainsi, on a entre 38% et 74% de chance de détecter les animaux sur le secteur témoin (présence de jeune connue) si on avait connaissance d’un site de rendez-vous les années précédentes. Cette probabilité tombe entre 4% et 43% de chance de contacter les animaux sur un secteur de la même catégorie mais sans connaissance les années antérieures de site de rendez-vous.
En revanche, la technique s’avère peu rentable comme outil de suivi classique du loup (catégorie 3) sachant que la probabilité de détecter la présence de (ou des) animaux est faible.
La mise en évidence des jeunes de l’année dans les chorus est moins évidente qu’il n’y paraît
(Chorus : Hurlement produit par l’ensemble des animaux) En général, les hurlements d’adultes sont structurés, durent plusieurs secondes et sont facilement reconnaissables. Les jeunes ne sont pas encore capables de structurer leurs hurlements et produisent plutôt des jappements qui sont couverts par les émissions des adultes. Cependant les modulations de fréquences des adultes ne sont pas rares et la confusion avec des jeunes est notable. Associée à la pollution sonore de l’environnement (bruit des rivières, du vent…) et la distance de réception, la distinction entre jeunes et adultes doit faire l’objet de toutes les attentions. Aussi lorsqu’une réponse est entendue, il convient de faire répéter le chorus (hurlements produits en même temps par l’ensemble des animaux ) autant de fois que nécessaire pour discriminer les hurlements dans une réponse simultanée des adultes et des jeunes.
Des signatures acoustiques enregistrées très dépendantes des contraintes environnementales et un dénombrement des individus difficile
Des enregistrements exploitables ont pu être réalisés sur seulement 3 sites (Queyras, Vercors, Moyenne Tinée). Les contraintes environnementales et la distance de réception sont les principales causes limitantes (voir SEBE, 2004 (2) ). A l’oreille, il devient difficile (voir impossible) de dénombrer les animaux au-delà de 3 individus répondant. Sur les enregistrements exploitables, il s’avère que la plus-value reste faible par rapport à ce que peut détecter une oreille bien entraînée, en l’absence de maîtrise des contraintes environnementales. Cependant, cet outil peut s’avérer utile pour confirmer (avec le son et l’image) un nombre minimum d’adultes et la présence de jeunes, et surtout pour archiver et ré-analyser les sons. Cet outil devra faire l’objet d’amélioration en matière d’étude et recherches avant généralisation de son application.
Une période d’échantillonnage à recaler
Rappelons que les opérations se sont déroulées entre le 15 juillet et le 15 septembre, période la plus propice pour détecter la voix des louveteaux par rapport à celle des adultes. Cependant, il semble que le mois de juillet soit encore précoce pour détecter les sites de rendez-vous. Un échantillonnage basé sur 2 séances par site, une entre le 25 juillet et le 15 août (3 nuits) et l’autre entre le 25 août et le 15 septembre (3 nuits) devra être employé les années futures.
Une pression d’observation et une organisation soutenue nécessaires
L’organisation d’un protocole sur des séries de points d’échantillonnage bien identifiés pour couvrir le maximum de terrain et répétés dans le temps est un point essentiel pour la réussite d’interprétation des résultats. Aussi, le nombre de journée-agent est important et il est nécessaire d’impliquer tous les partenaires du Réseau encadré par un opérateur technique responsable des opérations. Ce rotocole suscite aussi l’intérêt de beaucoup de tiers souhaitant participer. Pour limiter les égarements, les tiers seront autorisés à participer pour doubler un correspondant sur un point dans la mesure des besoins et s’ils sont inscrits dans le plan d’organisation auprès du responsable des opérations.
Révision de la fiche de terrain
Suite aux remarques des utilisateurs, une nouvelle version de la fiche de terrain sera réalisée pour la rendre plus lisible et en ajoutant des éléments supplémentaires sur la qualité d’écoute et les comportements des loups faces aux émissions.
Wolf-Howling : conclusions
- Au total, 10 groupes de loups ont été contactés (zone italienne comprise) avec apparition d’une nouvelle meute coté italien entre la Haute Tinée et la Vésubie.
- Mise en évidence de 9 meutes reproductrices en 2004 parmi ces 10 groupes, dont une reproduction pour la 1ère année dans le Vercors.
- Fidélité significative aux sites de rendez-vous identifiés en 2003.
- Des taux de réponse encourageant pour une application de la méthode aux activités de suivi conduites par le Réseau (conditionnés néanmoins à la connaissance des meutes par les suivis hivernaux).
- Investissement en journées-agents important qui ne peut être réalisé uniquement par des tiers (connaissance du site et historique nécessaire par des professionnels).
- Exploitation des enregistrements avec peu de plus-value pour l’instant, nécessitant un investissement méthodologique supplémentaire, notamment sur la propagation des signaux sonores.
En conclusion, il est intéressant de poursuivre le hurlement provoqué grâce auquel on obtient des informations sur un des paramètres essentiels de la dynamique de population : le succès reproducteur, que l’on avait du mal à mettre en évidence sans investissement supplémentaire en été. La méthode pourra être étendue à l’ensemble des zones de présence permanente l’été prochain dans la procédure Réseau. Il s’avère indispensable que les équipes qui suivent les meutes supposées trans-départementales ou transnationales réalisent ces opérations en simultané. L’organisation sera discutée dans les réunions annuelles de restitution en juin prochain 2005.
Remerciements
Ces opérations n’auraient pu se dérouler sans la participation des membres du réseau et de bénévoles, qu’ils en soient remerciés. Sandrine et Frédéric tiennent à remercier l’ensemble des équipes pour l’accueil qui leur a été réservé pendant cette période de stage sur les différents sites, ainsi que pour leurs conseils et leur aide dans l’organisation de cette mission sur le terrain.
Sandrine LONGIS, Yannick LEONARD,
Frédéric SEBE, Christophe DUCHAMP.
Source : Bulletin d'information du réseau loup n° 12