Japon : les japonais adorent leurs ours noirs, mais continuent à les abattre.

Alors que l'ours noir est accepté depuis toujours dans le pays, la chasse et le braconnage se sont intensifiés ces dernières années.

Libération : par Michel TEMMAN, envoyé spécial à Maruta - décembre 2004

Foret_japon_2 «Des ours peuvent apparaître. Faites attention !» Le long d'une route de montagne au paysage somptueux menant à Maruta, un hameau de vingt maisons isolées à la lisière d'une forêt de la préfecture de Yamanashi (à deux heures au nord-ouest de Tokyo), des panneaux rongés par la rouille mettent en garde les passants contre les ours rôdant aux alentours. A Maruta, on s'est depuis longtemps habitués à vivre non pas avec les ours mais avec l'idée qu'ils vivent tout près. Ici, le kuro kuma (ours noir de 50 à 80 kilos), descendant d'un illustre lignage d'Asie, fait partie du décor. «Quand j'étais enfant, la maîtresse d'école répétait qu'il fallait faire attention aux ours. Sur le chemin de l'école, on agitait une clochette pour leur faire peur, se rappelle Kobayashi-san, née à Maruta il y a quarante-six ans. Aujourd'hui, on dit qu'ils sont moins nombreux.» L'un de ses voisins, Hashimoto-san, un ouvrier de 52 ans au visage cireux, n'avait jamais vu d'ours jusqu'en juin dernier, quand, parti un dimanche à l'aube ramasser des légumes et des fruits des bois, il s'est retrouvé aux abords d'un chemin à quelques enjambées d'un imposant ours noir. «J'ai eu très peur, il était massif, plus d'un mètre à terre, armé de grosses griffes, témoigne Hashimoto-san. Je ne sais pas lequel des deux a eu le plus peur. J'ai chuté avant de fuir en courant.»

Rencontres

«Nous recevons sans cesse des rapports de témoins ayant vu un ours, dit Shigeru Omata, attaché à l'environnement à la mairie d'Otsuki. Ce sont des rencontres, pas des accidents.» Omata-san, 45 ans, est une figure parmi les petites gens du coin. C'est l'homme qui a vu l'ours ! «Dès que quelqu'un tombe sur un ours, c'est moi qu'on appelle, dit-il fièrement. Si l'ours pose un risque, je décide des mesures à prendre.» «En général, dit Katsuo Sato, un de ses collègues, l'ours est attrapé. Avant, certains étaient tués. Plus maintenant.» Le 30 avril dernier, à Maruta, d'ordinaire visité par des singes, des renards et des sangliers affamés, le sang de Noriko Hashimoto, 56 ans, n'a fait qu'un tour quand elle s'est retrouvée dans son jardin nez à museau avec un ourson brun égaré. Les services municipaux sont accourus. Le mammifère a été anesthésié et emmené dans un centre spécialisé pour animaux de la forêt. Si Noriko Hashimoto a depuis quitté le village, l'ours est resté en cage. Condamné à la captivité. Peut-être au zoo... «Il est peu probable qu'on le relâche, dit Takahiro Hamanaka, de la division Midori (verte) à la préfecture de Yamanashi. Il s'est habitué à l'homme et à recevoir ses rations de nourriture journalières. S'il regagnait la forêt, il ne survivrait peut-être pas au sein d'un groupe estimé dans notre commune à 400 ours.»

Ces dernières années, malgré la chasse intense et la traque de braconniers, la population d'ours noirs a progressé dans les vallées de Yamanashi. D'après Kazuhiko Maïta, 55 ans, biologiste et expert reconnu de l'ours brun (il le trace en forêt depuis trente ans), fondateur (en 2001 à Hiroshima) de l'Institut de préservation et de recherche sur l'ours noir d'Asie, «les ours sont en voie d'extinction dans l'ouest et le sud du Japon, à Kyushyu et à Shikoku. Mais leur population croît au nord, à Hokkaido, dans le Kanto et le Tohoku.» D'après son estimation «optimiste», le Japon abriterait près de 30 000 ours noirs, reconnaissables à leur tâche blanche en croissant de lune autour du cou.

Descentes

Ours_noir_japon_1 Ces derniers mois, les ours sont descendus des montagnes pour venir se nourrir dans les fermes et villages, pillant et détruisant sur leur passage ruches de miel, récoltes, champs, vergers et potagers. Deux raisons à cette dispute du territoire. «L'été très chaud a asséché les forêts et abîmé les fruits des bois, mûres, châtaignes, merises, devenus rares ou inconsommables, explique Kazuhiko Maïta. Puis les dizaines de typhons qui ont balayé le Japon en juin, septembre et octobre ont détruit des pans de forêt où se terraient les ours. Après leur hibernation, ils sont allés chercher de la nourriture là où il y en avait : chez l'homme.» Pour Toshiki Aoi, professeur de sciences de la terre à l'université d'Iwate, les ours, de nature timide, évitent les bois trop denses et sombres et «fuient des forêts longtemps négligées par l'homme».

Le bilan n'a jamais été aussi lourd : 90 attaques d'ours sur des humains (dont une mortelle) ont eu lieu depuis avril dans les fiefs de Toyama, Ishikawa, Fukui et Hokuriku. Un combat bien sûr inégal : 258 ours ont été abattus. Comme celui qui, fin juin, près d'Hiroshima, s'était immiscé dans l'usine d'un équipementier automobile et avait attaqué et grièvement blessé un jeune employé. Kazuhiko Maïta relativise. «Au Japon, on a toujours tué des ours. Depuis quarante ans, on en tue 1 000 à 2 000 par an en moyenne.» Une situation dénoncée par le WWF, Greenpeace Japan, le Japan Wildlife Research Center ou le Japan Bear Network (JBN). «En 2003, ajoute Maïta-san, 2 000 ours ont été tués. Environ 3 000 cette année. Rien qu'à Hiroshima où j'habite, 150 ours ont été abattus cette année. Dans ma région, l'espèce s'éteint. J'en suis très attristé. J'ai demandé maintes fois aux chasseurs de ne pas les tuer. Si les ours viennent à nous, il faut les attraper et les relâcher en montagne. Depuis 1990, c'est ce que j'ai fait 67 fois !»

Quota

Inquiet, le ministère en charge des Forêts a envoyé une missive aux régions leur priant d'étudier leurs ours de près et de collecter un maximum de données afin de réfléchir aux meilleures «contre-mesures.» Lesquelles ? Suffiront-elles ? A Yamanashi, pendant la saison de la chasse (du 15 novembre au 15 février), les 3000 chasseurs de la région ont le droit d'abattre 40 ours noirs - pas un de plus. Ailleurs, dans les contrées retirées de l'ouest et du nord du pays, l'ours est tué pour sa viande grasse, très appréciée. «Au Japon, on mange l'ours en ragoût ou en yakiniku (grillé)», indique Takahiro Hamanaka.

Dans l'Archipel, la paix avec l'ours noir des montagnes attend encore son heure.

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