Les sites qui défendent les grands prédateurs sont nombreux. Les sites qui défendent le pastoralisme le sont beaucoup moins et souvent ils le font mal. Ils ne défendent pas le pastoralisme, ils attaquent les prédateurs. Je pense que les bergers méritent respect et écoute.
Moi qui cherche à prôner la cohabitation, je suis désolé de découvrir les arguments bien souvent simplistes utilisés par de nombreux intervenant dans les forums de discussions qui parlent des prédateurs.
Sur www.grandspredateurs.com je viens de découvrir à la suite du témoignage d'un berger, une suite d'échanges qui à mon avis ne vont pas dans le bon sens. Ce témoignage de berger a le mérite d’être vrai. Un berger parle de son expérience et exprime la difficulté de son métier. Les réponses données partent dans tous les sens et tirent à boulet rouge sur sa profession.
La réussite de la protection des loups et des ours passera par une meilleure écoute des bergers et par une prise en compte de leurs problèmes. Bien sûr les prédateurs sont là et peut-être pour longtemps. Bien sûr, les bergers faire avec et devront changer une partie de leurs habitudes et pratiques (trop grands troupeaux gardés par trop peu d’hommes et de chiens) mais si l’on veut arriver à concilier défense du pastoralisme et défense de la biodiversité, chaque partie devra mettre de l’eau dans son vin et faire un pas vers l’autre. Les bergers devront le faire puisque le loup est protégé et que des ours seront réintroduits. Les défenseurs des prédateurs doivent le faire aussi.
Une initiative comme Pastoraloup va dans ce sens. Et quand je lit la réponse donnée à ce berger :
« Le jour ou tu verras quelqu'un de chez nous aller faire le guignol dans les montagnes pour faire le travail des bergers, tu pourras t'attendre à un sacré déluge.
Notre position sur le sujet est on ne peut plus claire : ce n'est absolument pas aux zécolos de faire le boulot que certains bergers ne sont pas capables ou n'ont pas les moyens de faire, ou que les éleveurs ne veulent pas payer. Je prends encore l'exemple du nucléaire, est-ce aux anti nucléaires d'aller pédaler à la place des agents EDF pour que les centrales soient fermées ? ou est-ce à l'EDF de trouver un meilleur moyen de produire du jus ? Ben là c'est pareil.
Je répète encore une fois (vous voyez que la profession de foi manque) ici nous sommes CONTRE ce qui est appelé "écovolontariat", et qui consiste à envoyer de la main d'oeuvre gratos pour faire le boulot que pourraient faire, contre rémunération, des gens formés à cet effet. C'est clair ? »
Je me dit que certains « défenseurs de la nature » ne sont pas prêt à faire eux aussi un pas vers l’autre pour défendre la survie des prédateurs en France et le métier de berger. Voilà pourquoi je vous propose de lire le témoignage de ce berger.
Intervention du berger dans le forum
Salut,
Je suis passé il y a +/- un an sur ce forum et nous avons discuté loups et moutons.
De retour après quelques saisons laborieuses, je vous retrouve nantis d'une agressivité redoublée à l'égard des bergers et des éleveurs.
Youk, je tiens particulièrement à te dire que ton idée d'"action facile" avec cette image de riot gun est agressive, donne une impression erronée de ce que veulent et pensent les bergers, pour tout dire : c'est une idée "facile" (pour rester poli).
Au fil des messages, lisant vos histoires de loups, de bergers, de scandales etc. j'ai le sentiment que vous n'avez fait aucun effort pour essayer de comprendre finement ce à quoi se heurtent les gardiens de moutons. Vous êtes resté sur l'idée que des mesures de protection existent (chiens, parc, garde continue) et que les bergers d'Italie ou d'ailleurs se débrouillent très bien avec leurs nombreux loups.
Et bien ces idées sont linéaires et relèvent d'une méconnaissance qui devrait vous inviter à plus de réserve.
Une affaire que vous connaissez, elle a fait la une de toute la presse la veille du jour ou Lepeletier à décider l'abattage de 4 loups :
Cet été, au matin du 17 juillet, alors que je gardais mon troupeau de 1000 bêtes par un temps de brouillard épouvantable, j'ai subit une énième attaque de loups. Résultat : 2 brebis et 1 chèvre mangées par le prédateur, 148 brebis ayant déroché. Toutes étouffées ou fracassées dans le bas d'un pierrier. J'ai passé ensuite 15 jours à soigner quotidiennement 3 petits survivants que je laissais au parc toute la journée. Trois agneaux : un dont toutes les côtes étaient brisées et qui ne parvenait plus à se nourrir, un autre qui souffrait de multiples fractures ouvertes, un troisième qui avait une fracture à la hanche. Il sont mort tous les trois. Et pour abréger leur agonie, j'ai du en euthanasier deux. J'aurais tellement voulu que vous soyez là pour que vous puissiez les égorger à ma place.
Quoi qu'il en soit, ce matin de catastrophe, j'étais là, avec mon troupeau, à quinze mètres de la débandade. Et je n'ai rien vu, je n'ai rien pu faire. Je n'ai vu un des loups qui était responsable de ce carnage que dans l'après-midi, il se repaissait dans le charnier. Il m'a regardé lorsque je suis apparu au dessus de la barre rocheuse et quand j'ai voulu m'approcher, il est parti sans le moindre signe de crainte.
Un des éleveurs pour qui je gardais ce troupeau à toucher un paquet de pognon en dédommagement. Avec un peu d'ironie il m'a dit : "je vais pouvoir me reconvertir dans la viande pour chiens". Dédé (il s'appelle Dédé) à 87 ans et cela fait 65 ans qu'il sélectionne les brebis de son troupeau, qu'il contrôle les naissances, les ascendances, pour obtenir un troupeau dont la productivité et le bien-être soient maximum. Et ça, ça ne s'achète pas avec des subventions ou des dédommagements fussent-il dérisoirement colossaux.
Cette année, après l'estive, je suis reparti en Italie pour interroger les bergers de là-bas. Je suis aller dans le Piémont (comme l'année passé) et dans les Abruzzes.
Et bien devinez quoi!?
En Italie où il est strictement interdit de tuer des loups (puisque c'est un des trois pays qui n'a émis aucune réserve lors de la signature de la convention de Bern), l'administration ferme ostensiblement les yeux lorsqu'un berger ou un éleveur élimine un loup responsable d'attaque sur son troupeau. Pas question de battue, point non plus d'extermination (ce qui vous conviendrait beaucoup mieux pour continuer à nous stigmatiser comme des brutes tueuses de pauvres animaux sauvages en voie de disparition), aucune volonté de détruire la population. Non, juste une méthode d'éducation du prédateur. Lui faire connaître le danger de se mêler des histoires d'élevage. Comme au Canada, aux USA, en Allemagne, en Suisse, en Espagne... Partout sauf en France. Ici les loups savent que le fait de s'en prendre à des troupeaux d'élevage ne représente aucun danger. Il en fait l'expérience et comme tout bon prédateur, il tire les conclusions qui s'impose. 100% bénéf - 0% danger. Il ne peut pas en dire autant face à des sangliers. En tout cas avec l'homme, il n'a pas de surprise, c'est son ami, il travail pour lui et ne met pas les mains dans son assiette.
Vers la mi-novembre, le troupeau d'un collègue passait sa dernière nuit juste au dessus de ma cabane (moi, j'étais déjà en congé). Après son départ pour la transhumance descendante, 1/4 d'heure après, à moins de dix mètre de ma cabane, ma compagne a vu un loup. Ils se sont dévisagés. Et l'animal est parti quand bon lui a semblé. (Vous en rêvez hein de voir des loups ! Et bien détrompez vous, ce n'est pas particulièrement grand un loup, ni gros.)
J'ai deux petits enfants de dix mois et 2 ans. Ils passent la moitié de leur vie en bergerie, ils puent le mouton. Et parfois, ils jouent dehors, comme tout les enfants. Comme vous n'êtes sans doute pas tous capable de faire la différence entre un bouc et un bélier, je me demande si votre copain le loup est capable de faire la différence entre un de mes gosses et un agneau? A dix mètres de là où jouent mes gosses ! Je n'ai pas de fusil et je ne sais pas m'en servir. Mais je vous assure que si la bête fait mine de s'approcher, je prendrai n'importe quoi pour le mettre en pièce, à coup de pelle, de pioche ou de bâton. Et après vous crierez au scandale, au meurtre, au génocide si vous voulez. Mais sachez bien que vues de la campagne, vues de ma montagne, vos chimères sont vraiment dérisoires.
Vous voudriez peut-être une "nature sauvage" dont l'homme serait exclu? Cela n'existe pas. La nature est façonnée de la main de l'homme depuis des millénaires. Vous pouvez ne pas aimer l'homme, lui préférer la "nature vierge", mais ce sont là des rêveries que vous ne pousez imposer à l'humanité.
Conscient que vous êtes obliger de tenir compte de l'adversité qu'impose l'existance de personnes qui ont des intérêts vitaux contraires à vos intérêts idéologiques, vous proposez avec beaucoup d'amabilité de mettre des bénévoles au service des bergers pour les aider à surmonter l'épreuve, de mettre votre savoir à disposition des éleveurs etc.
La première chose à faire est pourtant de bien comprendre les données du problème. Et les données du problèmes ne sont pas seulement dans une compréhension fine des habitudes lupussiennes (qu'on vous reconnaît volontiers) et dans une compréhension supposée mais nulle des problèmes sociaux et techniques liés à l'élevage, à la gestion de l'environnement, de la montagne, de la forêt, des pâturages, des troupeaux et de la prédation.
Les mesures T que vous soutenez et qui ont été élaborées par des bureaucrates sont inefficaces. Les loups attaquent dans les parcs, les loups se jouent des patous (chiens de protection), le gardiennage continu est inopérant par brouillard et dans la forêt (qui recouvre la moitié des alpages) etc.
Quelques chiffres? - chiffres DDAF04 -
Entre janvier et septembre 2004 on dénombre 592 brebis et chèvres tuées par les loups dans les Alpes de Haute Provence. Soit 200 de plus que pour toute l'année 2003. Ces 592 brebis ont été tuées lors de 55 attaques (contre 53 en 2003 et 27 en 2002). Les indéminisations pour 2004 devraient selon la DDAF dépasser les 100000 € pour le 04, alors qu'elle étaient de 66000 € en 2003 et 35000 € en 2002. Lepeletier a décidé de doubler la dotation pour 2005 : 3600000 € (soit près de 3500 SMIC, c'est à dire 292 années de revenu d'un smicard ou 3 ans et demi de revenu pour 80 personnes). Rien que pour les dégâts qu'ils occasionnent, les 39 ou 55 ou 67 loups coûtent 3 ans de salaire pour 80 personnes. 80 personnes sorites de la rue et de la misère. Par an : 292 personnes pour 55 loups. Le prix de la "nature sauvage".
(Je tiens en réserve la réponse à ceux qui m'opposeront le financement de l'élevage par la PAC et l'Etat - qu'ils réfléchissent bien avant de se lancer...)
Bref, s'il y a quelqu'un pour un débat, je suis preneur. Mais je n'accède pas très souvent à Internet. Donc...
Par ailleurs, la lecture de vos messages haineux et dépourvu d'analyse m'a quelque peu échaudé. Je mettrai donc ma nature bonnasse de côté et serai peut-être beaucoup plus aggressif que l'année dernière. Mais il n'y a aucune raison pour que l'on vous laisse ronronner en rond entre vous sans jamais apporter l'alterité qui peut éveiller un peu de sens critique dans ce flot idéologique à sens unique.
Salut à vous,
- un berger.
J'oubliais un détail :
la garde continue, 24h/24, signifie pour deux personnes (le berger salarié ou propriétaire + l'aide berger subventionné par le contribuable) 86 heures de travail par semaine et par personne. Pour un salaire (ou un revenu) qui oscille entre 600 et 1400 euro par mois.
Oh, j'entends bien que vous pensez que "ça c'est le métier", "si on aime pas, il faut faire autre chose"...
Et est-ce que le fait d'aimer ce métier doit obliger ceux qui l'aime à l'exercer dans des conditions dignes du 19ème siècle?
Votre réponse est sans doute "Oui", puisque la campagne du 19ème siècle est celle que, peut-être sans le savoir, vous appelez de vos voeux.
A vous la modernité, Internet, le multimédia, les voitures à suspension électronique, les téléphones portables et la haute technologie et, que les ahuris qui aiment la nature jusqu'à y vivre chaque jour de leur vie n'y vive pour le servage de l'idée que vous vous en faites!?
- un berger
Le message original . Débat en cours sur les forums de www.grandspredateurs.com et www.loup.org.