Pour beaucoup de familles citadines, le Salon de l'agriculture, qui se tient à Paris jusqu'au dimanche 6 mars, est d'abord la grande fête des animaux, un rendez-vous annuel avec une arche de Noé qui rappelle leurs racines rurales aux parents et émerveille les enfants. La rencontre avec les agneaux et les porcelets accrochés au flanc de leur mère est d'autant plus intense que beaucoup de petits Parisiens ou banlieusards ne connaissent plus les animaux de basse-cour qu'à travers les tranches de viande emballées sous vide.
Les animaux de compagnie sont aussi porte de Versailles. Un foyer sur deux en possède un et, selon les études, une bonne partie des autres en ont envie. Souvent perçu comme une présence réconfortante, face à un monde devenu trop dur, voire hostile, l'animal de compagnie, dans un univers urbain et dominé par les technologies, est aussi un morceau ambulant de nature.
Au-delà des catégories traditionnelles, tout concourt aujourd'hui à une homogénéisation du regard de l'homme sur l'animal et à un rapprochement des statuts qu'il lui confère. L'exemple le plus étonnant est celui du cheval, outil de travail, de guerre et de transport devenu instrument de sport et de loisir, et même, maintenant, animal de compagnie.
Quel qu'il soit, l'animal est aujourd'hui l'objet d'une attention et d'une protection accrues. Pour la première fois dans l'histoire du ministère de l'agriculture, la santé des animaux de compagnie figure dans le décret d'attributions du secrétaire d'Etat, Nicolas Forissier. Et, pour la première fois dans l'histoire de l'Europe, la nouvelle politique agricole commune (PAC), qui commence à être mise en œuvre, fait du respect du bien-être animal l'une des conditions à l'attribution des aides aux exploitants.
Enfin, la protection des animaux sauvages s'inscrit dans la montée en puissance des préoccupations écologiques et de préservation de la biodiversité.
Qu'il s'agisse d'une sous-espèce de batraciens dérangés par la construction d'une autoroute, du retour du loup ou de la survie des derniers ours des Pyrénées, ces animaux deviennent emblématiques d'un patrimoine menacé et, à ce titre, intouchables.
Le paradoxe est que la société moderne produit un besoin de "retrouvailles" avec les racines de ce "grand pays rural" qu'était la France, comme le résume M. Forissier, mais fait disparaître la connaissance instinctive qu'apportait aux générations précédentes le contact quotidien avec les animaux. C'est pourquoi le secrétaire d'Etat place sa mission envers les animaux de compagnie sous le signe de la prise de conscience de leurs responsabilités par les divers acteurs.
M. Forissier a ainsi commencé à diffuser un "livret de responsabilisation" préparé par le ministère de l'agriculture et destiné aux propriétaires des quelque 9,7 millions de chats et 8,6 millions de chiens qui mettent les Français dans les premiers rangs européens des possesseurs d'animaux de compagnie. Ce mode d'emploi simplifié mêle notions d'éthologie (science du comportement de l'animal), données juridiques et conseils nutritifs ; 15 000 exemplaires sont disponibles au Salon.
De façon plus générale, pouvoirs publics et acteurs associatifs ont pris conscience de la place que peut occuper l'animal auprès des exclus ou des laissés-pour-compte de la société, des SDF aux handicapés en passant par les gamins à problèmes des cités et les personnes âgées isolées. Le cheval, par exemple, est devenu à la fois instrument de réinsertion pour des jeunes en difficulté, thérapie reconnue pour les handicapés, et commence à servir pour rompre la muraille intérieure des jeunes autistes.
L'attention s'étend maintenant aux espèces domestiques les plus humbles. Sous l'impulsion de l'Union européenne, les conditions de transport et d'élevage des animaux de ferme s'améliorent. Il ne s'agit pas seulement de sensibilité à la souffrance animale, encore moins de sensiblerie, mais d'intérêt bien compris de la société.
Face aux images télévisées des élevages en batterie, l'intuition suggère une méfiance, confirmée par les données objectives. Ainsi l'incorporation quotidienne d'activateurs de croissance à base d'antibiotiques dans l'alimentation de ces élevages était la règle. L'interdiction sera totale en 2006.
Respect de l'Animal
Si les éleveurs de bovins, poussés à la rentabilité à tout prix, ne s'étaient pas mis à considérer leurs vaches comme de simples "usines à lait", jamais l'idée ne leur serait venue de leur donner à manger des farines animales. Et jamais la maladie de la "vache folle" ne serait devenue un problème de santé publique humaine. A l'été 2004, les pouvoirs publics ont déclenché des moyens importants pour retrouver les canidés ayant été au contact d'un chien atteint de la rage en Aquitaine, non pour sauver trois toutous, mais parce que la rage est à la fois une maladie mortelle pour l'homme et un fléau, qui touche tous les animaux, très difficile à éradiquer une fois réapparu. Or la France en est exempte depuis quelques années seulement. Tout devait être mis en œuvre pour qu'elle le demeure.
Les écologistes modernes, comme les traditionnels "amis des animaux", comptent certes une frange extrémiste qui préfère tout simplement l'animal à l'homme. L'amour des animaux s'aveugle parfois en anthropomorphisme, alors que la référence permanente à l'ordre naturel chez certains écologistes est d'autant plus suspecte que la loi de la nature est tout sauf... civilisée. Et pas seulement parce que les animaux se divisent en prédateurs et en proies. Mais aussi parce que la hiérarchie des rapports "sociaux", l'accès à la nourriture, etc., sont souvent respectés par l'intimidation ou le recours à la force.
Néanmoins, et même si les excès de possesseurs de chiens ou de chats d'appartement peuvent tourner au ridicule, l'argument classique opposé aux protecteurs des animaux, selon lequel mieux vaudrait d'abord s'occuper d'améliorer le sort des hommes, est écarté par tous ceux qui travaillent sur la condition animale. De tout temps, la fréquentation des animaux a été une école de la vie pour les enfants. Aujourd'hui, les défenseurs des animaux considèrent que le respect de l'autre va de pair avec le respect de l'animal.
Si même le président de la République s'est ému de la disparition de l'ourse Cannelle en novembre 2004, c'est peut-être, précisément, parce que le respect de l'homme et celui de l'environnement peuvent trouver leur compte dans le respect de l'animal, qui les rassemble tous les deux. Même si les bergers ont du mal à suivre ce raisonnement.
Ceux qui critiquent un excès d'attention porté aux animaux sont sans doute des "cartésiens" au sens le plus exact du terme : ils s'inscrivent, parfois sans le savoir, dans la vision de Descartes, qui réduit l'animal à l'état de machine et supprime donc toute dimension éthique à ses relations avec l'homme. Or, contrairement à une idée répandue, les chercheurs soulignent que cette vision n'a pas toujours été dominante au cours de l'Histoire. Elle constitue par exemple une rupture avec les penseurs de l'Antiquité grecque qui, dans la lignée d'Aristote, développaient l'idée d'une "continuité du vivant". (Voir notamment Le Mangeur et l'Animal, revue Autrement n° 172, juin 1997).
Statut juridique
Toutes ces évolutions donnent une nouvelle actualité au débat sur le statut juridique de l'animal. Reconnu par la loi comme un "être sensible", il n'existe pourtant pas dans le code civil, qui ne connaît que les personnes et les biens. Les associations réclament de longue date un statut plus protecteur. M. Forissier veut parvenir à la définition d'une "sous-catégorie" spécifique de biens.
Accusations de sensiblerie ou d'intégrisme écologique au détriment de l'homme, d'un côté ; refus de la violence faite aux animaux, de l'inhumanité, du saccage de la nature, de l'autre. Chacun est face à ses ambiguïtés et ses contradictions, dans une discussion qui reste ouverte sur la nature même de l'animal.
Bernadette Lizet, chercheuse au CNRS-Muséum d'histoire naturelle, indique ainsi qu'un nouveau débat divise les scientifiques. De récentes recherches ont montré, dans certaines sociétés animales, une aptitude à transmettre des savoir-faire. Ce qui, pour certains scientifiques, signifierait "une parenté culturelle avec les sociétés humaines" et modifierait en profondeur la réflexion sur le statut de l'animal.
Source Le Monde Jean-Louis Andreani