Guillaume LEBAUDY est Ethnologue à l’Université de Provence (doctorant I.D.E.M.E.C., Aix-en-Provence). Voici le texte d'une communication de Guillaume Lebaudy dans un colloque international d'ethnologie à Marseille en avril 2004 qui avait pour thème : Rencontres et conflits en Europe et en Méditerranée" .
L'usage de l'Alpe : bergers et éleveurs d'ovins confrontés à la présence des loups dans les Alpes occidentales.
© Photo Arnaud PIROTTE www.capteurdelumiere.com
Les inter-titres sont de la Buvette des alpages
Opposition au retour du loup
Au début des années 90, le retour du loup dans les Alpes françaises du sud a rapidement engendré une situation de tension entre associations et institutions pro loups et éleveurs.
Ce conflit âpre opposant deux conceptions du rapport à la nature et aux animaux- s'est vite envenimé devant la forte croissance des dégâts causés aux troupeaux. Dès 1995, chasseurs et éleveurs se sont alliés pour créer une "ligue des opposants en loup". Plusieurs manifestations rassemblant éleveurs et brebis (journal quotidien, La Provence, 3 avril 2000) ont été organisée par les fédérations ovines départementales. La plus grosse de ces manifestations a rassemblé 1 000 éleveurs et 2 500 brebis, en octobre 98 à Lyon. D'autres évènements protestataires ont eu lieu dans les grandes villes de Basse Provence à proximité desquelles se trouvent les plus grandes zones d'hivernage des troupeaux transhumants : Aix, Marseille, Nice.
En quelques années, le loup qui faisait l'unanimité quant à sa réputation de férocité, a vu son image réhabilitée, notamment par le biais d'une médiatisation intense, de revues (Terre Sauvage, Sept 91), de films, de récits, de bandes dessinées, de livres pour enfants, où le loup ,autrefois traditionnel grand méchant, est présenté comme un animal dont la compagnie est tout à fait recommandable, et avec lequel il est même possible de danser (pour paraphraser le titre d'un film fameux : Danse avec les loups [Kevin Costner, 1990]; d'autres titres se contentant de nous proposer de chanter, ou de courir avec les loups).
les grands prédateurs ne sont plus ce qu'ils étaient
Comme le remarque, non sans humour, l'ethnologue Sergio Dalla Bernardina dans un article paru dans le même numéro du Monde Alpin et rhodanien (Le fait du loup), "les grands prédateurs ne sont plus ce qu'ils étaient". En peu de temps, leur statut a changé. Leur image fait l'objet d'une nouvelle interprétation ("conduite en fonction de critères (...) contemporains" : Pouillon) où il ne s'agit plus d'avoir peur du loup, puisque récits, films, etc. concourent à nous prouver que sa réputation violente est infondée.
Cette réinterprétation du loup conduisant à un bouleversement de sa représentation s'est développé dans le contexte d'une généralisation des discours pro-environnementaux. Avant lui d'autres animaux avaient fait l'objet de la même réinterprétation conduisant à en faire des animaux symboles. Pensons à la baleine, à l'ours ou au panda symbole du WWF (World Wide Found for nature).
A son tour, le loup est donc devenu un animal "populaire", intouchable ; un "animal monument" (Pascal Moeschler, "L'animal fait signe", in Natures en tête, Musée d'ethnographie de Neufchâtel, 1996). Le loup que l'on combattait comme animal nuisible jusqu'à sa disparition totale du territoire alpin, est protégé par la loi (Convention de Berne, relative à la conservation de la vie sauvage et du milieu naturel en Europe), et toute personne convaincue d'agression à son égard est passible d'une forte amende assortie de la menace d'une peine d'emprisonnement (comme ce fut le cas pour un berger des Alpes-Maritimes coupable d'avoir tué un loup au moyen d'ampoules de cyanure que lui avait fournies un vieux berger de la vallée de la Roya).
Le loup est un animal dont l'image fait l'objet d'une intense manipulation ; il est inséré dans "un processus de sémiotisation au service de discours collectifs", notamment (mais pas seulement) sur l'état de santé de notre environnement. En France, il est devenu, depuis une dizaine d'années, le principal animal monument d'un territoire alpin sanctuarisable en espace univoquement naturel; un indicateur de l'accroissement du degré naturel de la montagne alpine.
Mais la sémiotisation du loup va plus loin que cette relation. En raison de sa grande visibilité auprès du public, dans une relation inversement symétrique, l'animal sauvage loup est devenu un animal proche, un ami, alors que l'animal domestique mouton s'est éloigné, c'est un produit de consommation dont la prédation suscite peu de compassion.
Par ailleurs, le loup est devenu aujourd'hui, ce que Pascal Moeschler appelle un "bio-indicateur culturel", c'est à dire un animal sur lequel se focalise une attention sociale générale, et qui "porte l'empreinte du processus par lequel s'établissent nos systèmes de valeur et nos comportements individuels et collectifs".
Ce n'est pas un hasard si la figure du loup-à l'image renversée- a émergé récemment en Occident dans le contexte de la société bourgeoise libérale qui -en opposition aux valeurs de la société traditionnelle- fait l'apologie des valeurs individualistes où l'individu affirme sa distance et son indépendance avec toute forme de solidarités (cosmique, religieuse, sociétale...). Dans ce contexte, l'organisation sociale est pensée à partir des intérêts particuliers, et non à partir de l'intérêt général. Par ailleurs, le droit du plus fort a acquis une légitimité qu'il n'avait pas dans un contexte social structuré par des solidarités organiques.
Le loup en tant que Bio-indicateur culturel
"Bio-indicateur culturel", le loup est une figure qui porte idéalement ces valeurs exaltant l'individu, la compétition, le sens de la concurrence. On se projette plus facilement aujourd'hui dans la figure agressive et extrême du loup que dans celle du mouton (Publicité LA CITY : j'ai envie d'un pull , où la femme est une louve agressive devant une brebis résignée). L'agressivité et l'extrême sont des valeurs exaltées dans de nombreuses pratiques sportives et sociales ; elles ont gagné la sphère professionnelle.
Nous avons constaté également une recrudescence de la figure du mouton dans les vitrines des commerçants de nos centres-villes supermerchandisés : le mouton attire, il fait vendre. Le bon consommateur n'est-il pas un consommateur au comportement prédateur ? Un individu-consommateur aux appétits duquel les marchands proposent objets et valeurs qui lui manquent pour avoir l'illusion de se construire en tant qu'individu en acquérant des éléments qui viennent de l'extérieur, et dont dépendent sa survie.
Comme le dit Sergio Dalla Bernardina, dans son article Pourquoi danser avec les loups ?", l'homme contemporain (à l'exception du berger) aime le loup pour la violence qu'il incarne". Et il peut d'autant mieux se projeter et se retrouver dans le prédateur que les comportements qu'on met en exergue correspondent à des "raisons écologiquement irréprochables" (Dalla Bernardina) et à ce titre il est donc impossible de lui en vouloir et de penser à le chasser.
On doit être pour ou contre
Mais cela ne va pas sans débat, ni conflit. Et comme le remarque justement V. Campion-Vincent, le loup- parce qu'il polarise les passions, est aussi un "animal du comble". On prend à son endroit des positions irréconciliables : on doit être pour ou contre, se positionner clairement. Etre pour le loup, c'est être conforme aux idéaux ambiants ; être contre c'est le fait de la "masse des crédules" (Dalla Bernardina) ceux qui "persistent dans l'erreur". Cette question du loup détermine donc un effet de hiérarchie entre ceux qui ont encore peur du loup -majoritairement des ruraux- , et ceux qui sur la base des discours dominants -affirmant désormais que le loup a peur de l'homme- n'ont plus peur du loup : majoritairement des citadins.
Les associations de protection et autres mouvements lycophiles ont eu souvent tendance à délégitimer les discours des éleveurs et bergers sur la question de la prédation, les rejetant sans autre forme de procès du côté des obscurantistes, de ceux qui ont peur du loup, voire même en cherchant à prouver la nuisibilité de leur présence en montagne et -notamment à la suite des attaques sur les troupeaux d'ovins- en soulignant leur incompétence à garder leur cheptel (Revue La Flèche n°35, 2000 : Bonne année les loups...) : "les bergers ne sont plus ce qu'ils étaient" écrit Florence Englebert de l'association France Nature Environnement dans un violent article réquisitoire contre les bergers paru fin 99.
Les éleveurs alpins se sont ainsi vu stigmatiser et contestés par une population porteuse d'un discours légitimé par les mesures de protection favorables aux prédateurs, par les positions des associations et de certains scientifiques naturalistes.
Comprendre ceux qui "persistent dans l'erreur"
Dans ce contexte largement favorable au retour et au maintient du loup dans les Alpes, je me suis donné comme objectif -au delà des passions lycophobes ou lycophiles- de comprendre les raisons des réactions hostiles de ceux qui -dit-on- "persistent dans l'erreur", c'est à dire la quasi-totalité des bergers et des éleveurs ; de tenter de comprendre, d'analyser les raisons de leur hostilité au retour et à l'installation du loup dans les Alpes occidentales, autrement dit dans des territoires où ces bergers et éleveurs font paître leurs troupeaux toute ou partie de l'année.
Travaillant sur la mobilité pastorale, sur le métier de berger transhumant dans les Alpes occidentales, ma démarche a consisté à effectuer une série d'entretiens auprès de mes informateurs habituels, dont les troupeaux ont été victimes d'attaques de loup. Par ailleurs, j'ai également analysé un corpus de courriers adressés aux cabinets d'assurance dans le cadre des indemnisations, à la direction départementale de l'agriculture et de la forêt, à quelques Parcs naturels, et même au Président de la République.
Il en résulte plusieurs constats, tenant à la structure même du métier de berger, métier composite, somme de compétences mises en oeuvre dans le cadre relationnel d'une action domesticatoire, d'un travail sur le vivant s'effectuant sur un territoire vécu, pratiqué dans la longue durée, approprié en tant qu'alpages, c'est à dire de parcours de pâturage pour les ovins.
Bergers et éleveurs doivent faire face, depuis 10 ans, à une situation inédite pour eux, situation qui complique considérablement leur travail et qui a conduit certains d'entre eux à abandonner leurs alpages, voire même à stopper leur activité. Certains massifs alpins, tel le massif de Belledonne (près de Grenoble dans l'Isère) sont en train de se vider de ses éleveurs, particulièrement des transhumants venus de Basse Provence. A terme, la mobilité, sur laquelle se fonde depuis le Moyen-âge le système grand transhumant, pourrait se trouver remis en cause.
Crispation autour du loup
Réapparu en France, dans les Alpes-Maritimes, au début des années 90, le loup a colonisé la quasi-totalité des Alpes françaises, leur nombre se situerait aujourd'hui entre 40 et 50 individus, avec un taux d'accroissement annuel de 35%. 300 à 350 000 hectares de montagnes sont aujourd'hui considérés comme territoire à loups ; dans les Alpes 500 éleveurs locaux ou transhumants sont concernés par la prédation, soit un cheptel total d'environ 250 000 ovins.
De 1993 à 1999, les éleveurs ont été indemnisés pour des dégâts portant sur 5 250 animaux ; en 99, on a compté 2 000 bêtes indemnisées, 1 472 en 2000, 1 830 en 2001. Mais les indemnisations posent un réel problème aux éleveurs, car elles ne tiennent pas compte de la dimension "travail sur le vivant" de l'élevage ovin, notamment du stress causé aux femelles en gestation du troupeau, elles ne tiennent pas compte non plus de l'important travail de sélection génétique qui conduit les éleveurs a considérer le troupeau comme un patrimoine.
Le retour du loup dans les Alpes s'est d'emblée effectué dans un climat de secret où les éleveurs et les élus des zones concernées ont été tenus à l'écart de l'information par crainte de leur réaction hostile. Ils en ont retiré l'impression d'avoir été mis devant le fait accompli, et d'ailleurs -par la voie des responsables de leurs organisations professionnelles-, ils contestent la thèse d'un retour naturel du loup dans les Alpes.
Cette crispation autour du loup intervient dans un contexte de crise de l'élevage ovin en France qui peut partiellement, mais partiellement seulement, l'expliquer ; les éleveurs en zone de montagne sont particulièrement touchés, et leurs revenus comptent parmi les plus bas de l'agriculture en France. La vente de leur produits d'élevage est inférieure aux primes et subventions qui leurs sont allouées par l'état.
Des difficultés bien réelles
Plusieurs éléments doivent être énoncés pour comprendre les difficultés auxquelles doivent faire face les éleveurs concernés par les problèmes de prédation.
- La taille des troupeaux, souvent importante (un berger en alpage peut garder seul jusqu'à 1 500 bêtes), importante en raison de la faiblesse des bénéfices directs des éleveurs et de l'obtention des aides qui les ont conduits à agrandir leurs troupeaux pour s'assurer des revenus convenables.
- Une crise d'embauche des bergers due à la difficulté de trouver du personnel qualifié, et au coût du salaire d'un tel personnel. Un éleveur qui engageait autrefois 3 bergers pour gérer un cheptel de 2 500 bêtes, n'en engagera plus qu'un. Par ailleurs certains éleveurs peu regardants embaucheront des bergers peu qualifiés, qu'ils paieront peu, mettant ainsi en péril leur troupeau.
- Les bergers salariés se sentent pour la plupart démunis face au loup. Beaucoup se sont sentis remis en question dans leurs compétences, affirmant qu'avec la présence du loup, "Ce n'est plus le même métier". Et de fait, nous allons voir qu'en 10 ans, depuis 93, le métier a été contraint à des ajustements qui peuvent justifier ce sentiment.
Certains bergers, choqués psychologiquement à la suite des attaques de loup sur leur troupeau, ont choisi de ne plus monter en montagne. Véronique Campion-Vincent, dans Le Fait du loup, souligne à raison l'absence de compassion chez les défenseurs du loup pour les animaux domestiques prédatés et ceux qui s'en occupent. Les attaques de loups posent un réel problème en terme d'impact psychologique sur les bergers qui se sentent totalement impuissants et incompétents pour faire face à un phénomène qui les empêche d'accomplir leur rôle de gardien, de protecteur des animaux.
Ce problème soulève par ailleurs la question des relations patron-salariés, entre patrons-éleveurs et bergers-salariés ; particulièrement sur le sujet du statut du berger contraint d'effectuer un nombre d'heures de travail peu en rapport avec la faiblesse du salaire, dans des conditions difficiles, spécialement les conditions de logements. La crise due au retour du loup a aiguisé les tensions entre patrons et salariés, conduisant certains bergers à prendre des positions pro-loups afin de faire évoluer leur statut et obtenir une amélioration de leurs conditions de travail et de vie.
Si les éleveurs trouvent une compensation financière en cas de prédation sur leur troupeau, il faut savoir, en revanche, que les bergers n'ont aucun type de compensation salariale en regard du surplus de travail et de stress que cela entraîne pour eux. Une enquête récente du Centre d'étude et de réalisations pastorales Alpes-Méditerranée, menée dans les Hautes-Alpes, montre que la contrainte due au loup représente en moyenne 7 heures par jour, soit en moyenne 49 heures par semaine, sur toute la durée de l'estive.
S'adapter et modifier les pratiques
Je le disais plus haut, contrairement à ce qui est souvent affirmé par les défenseurs du loup et une presse pro-environnementaliste, globalement les bergers ont fait beaucoup d'efforts pour s'ajuster rapidement à cette nouvelle donne. Pour ne pas subir de dégâts considérables, ils ont adopté de nombreuses et profondes modifications dans leurs pratiques pastorales. Présence du berger (ou d'un aide-berger) quasiment permanente (y compris de nuit lorsque c'est possible) ; rassemblement du troupeau la nuit dans un parc situé près de la cabane du berger ; introduction de chiens de protection (de race Montagne des Pyrenées).
Ces modifications entraînent des surcoûts parfois considérables pour les exploitations. Au delà de ce fait, ces nouvelles pratiques ne s'imposent pas sans mal : les chiens de protection de troupeau ne sont plus utilisés depuis la fin du XIXe siècle. Il n'y a pas eu continuité dans leur élevage et dans leur utilisation contrairement aux montagnes des Abruzzes en Italie où les bergers ont l'habitude d'utiliser 15 à 20 chiens pour un troupeau de 2 000 bêtes. Dans les Alpes, on trouve au maximum 5 chiens pour 1 000 à 1 200 brebis.
le parc ne constitue pas la parade parfaite
Le retour au parc chaque soir compromet la pratique de la couchade libre qui permettait à l'éleveur de laisser le troupeau passer la nuit à sa guise, mais aussi d'atteindre des quartiers de pâturage fort éloignés. Ces quartiers sont souvent abandonnés. Le retour du troupeau au parc avait un sens au XIXe siècle lorsqu'on ramassait pour le vendre le fumier de brebis (le migon), ce qui n'est pas le cas actuellement.
Par ailleurs, le parc ne constitue pas la parade parfaite, nombre de troupeaux ont été attaqués au parc, de nuit, pendant le sommeil du berger. Enfin, la configuration de certains alpages rend ces mesures de protection et de prévention inopérantes : les alpages très boisés et les montagnes à brouillard sont très difficiles à sécuriser.
En Haute Provence et dans les Pré Alpes, les parcs clôturés qui faisaient de l'élevage ovin un auxiliaire précieux pour la protection contre les incendies, l'ouverture des paysages... -ces parcs sont fortement remis en cause ; les attaques y sont fréquentes. Cette pratique d'élevage extensif, sans berger, était encouragée par l'Etat, et convenait à des éleveurs qui pouvaient ainsi diversifier leurs activités et améliorer leurs revenus.
Attaqués la nuit, mais aussi en plein jour, bergers et éleveurs affirment souvent qu'ils sont sens dessus dessous pour exprimer leur désarroi. C'est en effet, au delà même de l'émotion légitime, le sens même de leur métier qui se trouve renversé. Comment accepter de perdre le contrôle d'un territoire montagnard que l'on a fortement contribué à structurer ? Comment accepter que son troupeau puisse être considéré comme "garde-manger du loup" comme l'a affirmé un garde du parc du Vercors ? Il est certain qu'on ne peut avoir la même représentation du troupeau selon qu'on est berger ou pro-prédateur.
les moutons non plus ne sont plus ce qu'ils étaient
Loin d'être une masse d'individus sans histoire, le troupeau représente comme je le disais tout à l'heure, un patrimoine génétique résultant d'un travail de sélection menés parfois sur plusieurs générations dans la même famille. Redisons le, car le fait nous semble important, par leur visibilité médiatique -leur promotion par la culture de masse-, les animaux sauvages prédateurs deviennent des individus proches -on connait même certains d'entre eux par leur nom : l'oursonne Melba, dans le massif des Pyrenées par exemple- ; par un effet d'inversion les animaux domestiques -objet de consommation- s'éloignent au point qu'ils en deviennent totalement anonymes, interchangeables. Produits destinés à l'industrie agro-alimentaire, leur mort par prédation ne peut soulever aucune compassion, elle devient -elle aussi- un acte de consommation par un animal promu et soutenu par la culture de masse. Le troupeau garde-manger est une représentation qui ne choque pas ou peu.
Le monde agricole en général est de moins en moins visible, et lorsqu'il l'est c'est au travers d'émissions de télé-réalité du type de La ferme (TF1) qui en fait une terrible caricature et en donne une image misérabiliste, statique, voire inutile.
Le sentiment d'être mis au ban de la société
Ce que les éleveurs ont du mal à admettre n'est pas tant la présence du loup, encore qu'elle entraîne pour eux des changements brutaux (qu'ils ont accepté de gré ou de force), doublés de contraintes structurelles lourdes, ce qu'ils ont du mal à accepter c'est ce sentiment d'être mis au ban de la société.
Originaires des Alpes pour la plupart des bergers transhumants, ou résidant en montagne, les éleveurs ne se sentent plus chez eux, puisque leurs territoires de pâturage sont désormais proclamés "pays du loup" ou "pays de l'ours" (Brochure de l'association pour le développement économique et touristique des Pyrénées centrales : Bienvenu au pays de l'ours). En montagne, les touristes -particulièrement dans les alpages situés dans les zones de parcs naturels- ont de plus en plus tendance à les regarder comme des bêtes curieuses, des fossiles culturels, témoins d'un monde en voie de disparition, un monde des marges condamné à s'évanouir dans la nature sauvage...
On profite du débat créé par la question de la régulation ou de la liberté de la prédation pour leur reprocher d'être des assistés, de vivre de subventions et de mal conduire leurs exploitation d'élevage... Puisque le loup est devenu cet animal-monument dont nous parlions plus haut, bergers et éleveurs ne font l'objet d'aucune compassion de la part du public. Il est scandaleux qu'un berger abatte ou empoisonne un loup pour mettre fin à ses soucis.
Face aux nouveaux usages de la montagne, face à la présence du loup, face à la vision naturalisante de l'espace montagnard alpin avec son corollaire paradoxal du développement d'un tourisme massif dans les mêmes zones , bergers et troupeaux sont en train de perdre l'essentiel du patrimoine pastoral : leur liberté de mouvement et la quiétude nécessaire au pâturage des animaux.
Deux représentations de l'espace montagnard s'affrontent. Une vision utilitariste du territoire pratiqué, approprié où l'intérêt général prime sur les intérêts particulier contre une vision ludique de la montagne terrain de jeu où les intérêts individuels s'assouvissent au mépris de l'intérêt général.
Guillaume LEBAUDY
Ethnologue à l’Université de Provence
Le colloque était organisé par le Musée National des Arts et Traditions Populaires-Mission pour le Musée des Civilisations de l'Europe et de la Méditerranée (MCEM), la Société Internationale d'Ethnologie et de Folklore (SIEF) et l'Institut d'Ethnologie Méditerranéenne et Comparative (IDEMEC/MMSH). Cette rencontre s'inscrivait dans le cadre des travaux préparatoires pour l'installation en 2008, à Marseille, du Musée des Civilisations de l'Europe et de la Méditerranée (MCEM), formulation nouvelle du Musée National des Arts et Traditions Populaires de Paris(MNATP).