Témoignages d'éleveurs des Alpes-Maritimes à propos de leur expérience avec les chiens de protection patous
Extraits du site de l'APPAM (Association d'éleveurs ovins des Alpes-Maritimes)
Une des principales solutions proposées aux éleveurs victimes de prédations, pour protéger leur troupeau contre les attaques de loup, est le chien de protection patou.
En 1993, les premiers chiens de protection font leur apparition dans le massif du Mercantour, il s’agit principalement de « Patous », des Bergers des montagnes des Pyrénées.
10 ans après les premières observations de loup, celui-ci a colonisé l’ensemble du
massif et s’étend même au-delà, quant aux patous on en dénombre seulement 130 dans le Mercantour. Sachant qu’en moyenne, un éleveur ovin ayant adopté ce système travaille avec 2,5 patous environ. 50 éleveurs ont acquis des Patous comme chien de protection. Comment expliquer ce résultat relativement faible ?
Si ce moyen était vraiment efficace, malgré leurs réticences, les éleveurs seraient tous "équipés" en patous ! Beaucoup de choses ont été dites et écrites au sujet des patous, souvent très partiales, parfois plus exactes. Les atouts et les limites de l’utilisation de ces chiens ont été notamment assez
justement analysés dans l’Info Loup n°11. Mais quant on se rend sur les exploitations, les éleveurs sont seuls. En grande majorité, ils se sont débrouillés comme ils pouvaient et les beaux conseils sont restés dans les livres.
En tant qu’association d’éleveurs, il nous a semblé (APPAM) qu’une bonne manière d’apporter une nouvelle pierre à l’édifice était de retranscrire le plus simplement possible les témoignages d’éleveurs. Ainsi, certains éleveurs ayant des patous depuis plusieurs années nous ont raconté en quelques mots leur expérience avec leurs chiens. Il ne s’agit pas de les juger mais juste de comprendre que chaque histoire est particulière et que décider de prendre ces chiens n’est pas anodin.
1 Vallée de la Roya (Mercantour) - 700 mères - viande
C’est en février 1995, suite à des attaques répétées, que j’ai décidé de mettre des chiens de protection avec mon troupeau. En effet, à cette époque, on nous avait dit que la seule manière d’être indemnisé de nos animaux tués ou blessés, était de prendre des mesures de protection.
Je suis donc allé en Italie acheter deux chiots et deux adultes de race Berger des
Abruzzes. Je savais en effet que les italiens utilisaient depuis longtemps ces chiens et il me semblait intéressant de profiter de leur savoir-faire. Je n’ai demandé aucune aide à l’Etat car à cette époque cela impliquait de suivre un cahier des charges que je désapprouvais. On nous interdisait de lâcher les chiens du mois de mai jusqu’en juillet afin de ne pas déranger les jeunes loups !
Quelques temps plus tard, une des chiennes est morte sans que j’en détermine la cause. J’ai donc racheté un autre chien, de race Patou cette fois-ci, mais toujours sans aide. Actuellement je travaille toujours avec ces quatre chiens : 3 mâles et 1 femelle. L’adaptation des brebis a été longue. Au début, elles étaient souvent affolées, dérangées par la présence des chiens. Je devais toujours les rassurer, être là, rappeler le chien si besoin, un travail de longue haleine.
(Romuald : L'imprégnation du chiot dans le troupeau permet une intégration du chien plus rapide. Voir à ce sujet L'élevage des chiens de protection)
C’est au bout de la deuxième année, que les chiens ont commencé à être efficace, mais sans jamais empêcher les attaques et les victimes ! J’ai compris à ce moment là, quelque chose d’essentiel : au début je laissais aller les chiens comme ils voulaient. Lors des attaques par la meute, ils partaient derrière certains loups et le troupeau restait à la merci des autres prédateurs. J’ai dressé certains chiens pour qu’ils restent au troupeau et c’est seulement ainsi
qu’on a constaté une diminution des victimes.
En ce qui me concerne, je n’ai jamais eu de problèmes d’agressivité avec mes chiens. Ce ne sont toutefois pas des animaux de compagnie ! Mais je sais que deux éleveurs du département ont eu de graves ennuis. Deux sont allés au tribunal et ont été condamné à verser des indemnités aux victimes de leurs chiens de protection. Il y a donc toujours cette inquiétude.
(Romuald : Comme n'importe quelle arme, l'éducation est primordiale. Un chien de protection du troupeau est une arme vivante de défense. Existe-t il des spécialistes qui conseillent les bergers pour l'éducation de leurs chiots? J'attends vos témoignages ou vos réponses.)
Pour ma part, je préfère être le plus possible avec mes brebis et mes chiens : c’est la seule solution pour faire du bon travail et éviter des drames. Cette lourde responsabilité ne devrait pas être la nôtre ! En ce qui concerne les problèmes de chasse, il s’agit là aussi d’éducation des chiens. Entre 6 et 18 mois, il faut être extrêmement vigilant : toujours les rappeler à l’ordre, alors tout
se passe assez bien. J’ai également équipé tous mes chiens de clochettes, ainsi ils ne peuvent plus vraiment chasser.
Enfin, une charge importante de ces chiens est bien sûr leur coût d’entretien :
environ 500 € par an et par chien. Là encore, pourquoi serait ce à nous éleveur d’assumer cette charge ? Sans loups, nous n’avions pas besoin de chiens de
protection !
( Romuald : Oui mais les loups sont là. Vous avez besoin des chiens. Les "Pro" loups et les "Anti" loups sont d'accord pour que les frais d'élevage et d'éducation soient financés. Pourtant moi, je finance mon alarme, sans voleurs, je n'ai pas besoin d'alarme, mais je m'égare, pardon ! Revenons à nos ... chiens)
Le plus important, c’est la relation entre le chien et l’éleveur ou le berger : il faut impérativement que l’éleveur soit disponible et volontaire pour ce travail. Il faudrait plus de sérieux par rapport au placement des chiens, ils ne sont pas et ne seront sans doute jamais adaptés à certains éleveurs, certains territoires, et dans ces cas là ils font plus de dégâts qu’ils n’en empêchent !
2 Vallée de la Tinée (Mercantour) - 400 mères
J’ai introduit 2 chiens Patous dans mon troupeau durant l’hiver 1997, un mâle
puis une femelle tous deux âgés d’environ 2 mois. L’achat des deux chiens a été
subventionné par le programme LIFE et j’ai bénéficié de l’aide de Christelle Durand (technicienne « chiens » LIFE) pour leur éducation. J’ai sollicité ses conseils 5 ou 6 fois la première année d’introduction.
Malgré mes forts aprioris sur ces chiens de protection (des informations inquiétantes, parfois erronées et contradictoires nous parvenaient sur ce sujet), je ne voyais pas comment gérer autrement les attaques de prédateurs, il fallait bien essayer de trouver une solution. Les deux chiens ont été introduits jeunes, au moment de l’agnelage en bergerie. Ils étaient issus de parents appartenant à deux autres éleveurs du département.
Je travaille toujours actuellement avec ces chiens. La femelle a eu une portée de deux chiots et je l’ai ensuite stérilisée car son travail était perturbé par les périodes de chaleur. Le mâle avait un caractère très sociable et la femelle était plutôt sauvage. Il a donc fallu corriger les deux caractères : rendre le mâle moins affectueux envers les humains et la femelle moins agressive. Avec l’aide de Christelle, beaucoup de patience et d’attention, aujourd’hui on peut dire que ce travail a réussi, même si les chiens ont gardé leur penchant. Ils ont désormais un comportement adapté à leur travail.
Dans les premiers mois, pendant l’agnelage, nous avons fait en sorte qu’il y ait du monde, afin d’habituer au maximum les chiens à la présence de l’homme. Je ne suis pas sûr que ce travail ait abouti avec d’autres chiens, dans d’autres conditions.
A part la première année où les chiens, encore jeunes, se sont faits avoir, depuis, les attaques se limitent à l’été et les chiens ont été jusqu’à présent, gagnants. Leur présence est donc, dans mon cas, efficace et me permet, au moins, de dormir plus tranquille. Cet automne, j’ai décidé de revenir sur un quartier pastoral abandonné depuis l’arrivée du loup, car je trouvais dommage de perdre temps de ressource. J’ai donc demandé à un collègue de me prêter un de ses chiens car je craignais les attaques dans ce milieu embroussaillé. Les trois chiens ont beaucoup aboyé mais je n’ai pas eu de dégâts sur mon troupeau.
Je laisse toujours mes chiens avec mes bêtes, soit avec l’ensemble du troupeau soit tous les deux séparés avec des lots différents. Ils sont 10 mois à l’extérieur.
Comme je l’ai déjà dit, j’ai de la chance, mes deux chiens ne sont pas agressifs. Je n’ai jamais eu d’ennuis avec les touristes. Les chiens s'approchent, aboient et retournent au troupeau. J’ai observé le même comportement avec les chiens accompagnés par leur maître. Par contre si un autre chien s’approche seul des moutons, il aura des problèmes !
La prédation par les chiens sur la faune sauvage est difficile à quantifier mais dans mon cas, elle existe. J’ai pu observer le phénomène à plusieurs reprises : il s’agit le plus souvent de jeunes faons, de blaireaux, de marcassins ou de marmottes.
Le principal point négatif des patous sur mon exploitation c’est leur coût : 1 kg de croquettes par jour à raison de 7F/kg soit un coût d’entretien de 780 €/an pour 2 patous. Une subvention me semblerait plus que justifiée.
(Romuald : Combien de brebis un patou doit-il sauver par an pour couvrir ses coûts d'entretien ? On doit y être assez vite non?)
Dans ma situation, les chiens se sont révélés être une aide précieuse mais mon cas est particulier, il y a un travail génétique important à effectuer afin d’éliminer les souches mordantes. De tels chiens posent de véritables problèmes et il est inadmissible que les éleveurs aient à supporter cela en plus du loup !
3 Vallée de la Roya (Mercantour) - 140 mères - Lait
L’achat de mes deux patous (chiens de protection Bergers des Pyrénées) a été pris en partie en charge par le Programme LIFE Loup. Un de mes deux chiens fut empoisonnée par un villageois de mes voisins, je n’ai pus obtenir son remplacement. Un ami éleveur m’en octroya une gratuitement, ce qui fait que j’ai actuellement un couple qui protège mes brebis l'été. J’ai un troisième chien dominant d’où souvent des bagarres avec toutes les conséquences pour le troupeau et le berger. On peut se demander pourquoi un villageois en est arrivé là. Les patous ont un esprit libre, d’où une attitude très vagabonde. Traverser un village, c’est pour eux visiter chaque rue, ruelle, jardinet, repoussant tout autre chien.
Personnellement, il n’est pas rare qu’en allant faire mes courses au village, je doive courser mon chien pour le renvoyer au troupeau. Commander un patou est très aléatoire. Il se doit d’être lié à son troupeau et moins à son maître, c’est pourquoi lorsqu’il est agressif, et cela n’est pas rare envers les hommes qu’il ne connaît pas, en particulier les touristes, le rappeler n’est pas aisé. Beaucoup de gens ont peur. On ne s’approche plus de certaines fermes ou de certains territoires où l’on craint de croiser des patous. Imaginez les conséquences quant on fait de la vente directe !
Il est à noter que certaines communes refusent leur présence sur leur territoire. D’autres communes se posent la question. Je connais même certains éleveurs qui se méfient de leurs propres chiens ; ceux-ci devenant trop dominants. D’autres ont du se débarrasser de certains individus. Même s’ils sont efficaces dans une certaine mesure à protéger leur troupeau, leur vagabondage ou bien leur méchanceté crée une entrave à la bonne entente des bergers avec la population, sans oublier l’angoisse et la culpabilité du propriétaire.
Leur efficacité est liée au rapport de force qu’ils instaurent avec le ou les prédateurs. Un certain nombre est indispensable pour créer ce rapport, de plus ils doivent parcourir parfois d’immenses territoires occupés par le bétail. Evidemment, certains pâturages très embroussaillés ou scabreux rendent inutile leur présence. Parfois, il est impossible de les laisser au milieu des bêtes, lorsque le pâturage est trop abrupt car, dans leurs déplacements et dans leurs jeux, ils effraient le troupeau et risquent ainsi de faire dérocher des brebis. Sans parler des mauvaises conditions météorologiques...
Je subis actuellement des attaques liées à celles-ci. Que faire ? Lorsqu’on ne voit rien et n’entend rien… Les loups s’adaptent à la présence des chiens de protection et savent de mieux en mieux déjouer leurs tactiques de défense. Ne reconnaissant pas un territoire comme habituel, ils retournent le troupeau créant ainsi des zones de refus.
Evidemment, le coût d’entretien est élevé. Ils ont besoin d’une nourriture riche et abondante, leur permettant d’évoluer par tous les temps, toujours dehors et ce ne sont pas des petites carcasses. Les soins vétérinaires n’étant également pas remboursés.
En conclusion, de nouvelles responsabilités, un coût élevé, de multiples soucis pour un résultat certes, chiffrable, mais ne rendant pas une prédation supportable, pour nous, éleveurs.
4 Eleveur transhumant, Vallée de la Tinée (Mercantour) - 500 mères - viande
Je suis éleveur transhumant, j’ai pris des chiens de protection en 1992 suite à des
pertes importantes sur mon troupeau, dues à des attaques de chiens errants. Mes pâturages d’hiver sont en effet proches de zones d’habitations. C’est pourquoi, mon assurance « Groupama » a décidé de me financer en partie deux chiens de protection de type « patous ». A l’époque, il n’y avait pas de chiens comme ça dans le département, j’ai donc contacté une association de chiens de protection basée en Ardèche.
Deux jeunes chiots, un mâle et une femelle, ont été introduit dans mon troupeau en bergerie durant l’hiver. A partir du printemps, les problèmes ont commencé, les chiens ne restaient pas du tout aux brebis, ils s’en allaient à droite, à gauche, suivaient les gens qui se baladaient. On a rapidement était obligé de se débarrasser de la femelle, qu’on a remplacée en 1995 par une autre femelle de 6 mois.
Cette fois les choses se sont un peu mieux passées : peut-être parce que la chienne avait de bons parents, qu’elle était un peu plus âgée. De toute façon, les plaintes et les petits ennuis sont incessants. Beaucoup de promeneurs viennent râler : ils ont eu peur, ont eu des petites morsures, etc…Tout cela est pénible à vivre au jour le jour. De plus, un des chiens a dû recevoir un sérieux coup de bâton par un promeneur, depuis il est encore plus imprévisible, agressif et reste peu au troupeau. C’est un travail éreintant, pas toujours payant.
En alpage, nous ne sommes pas situés dans le territoire d’une meute de loups. Nous avons pour le moment étaient épargnés par leur prédation, mais la peur est toujours là. A mon avis, l’efficacité des chiens de protection sur les attaques de loups est très aléatoire. Leur comportement n’est pas très prévisible, par exemple lorsque la chienne est en chaleur, elle perd complètement son instinct de protection.
Ce sont des chiens difficile à éduquer, il faut tomber sur une bonne souche. Il serait d’ailleurs à mon avis primordial de faire un travail de sélection sur ces chiens. Actuellement, toutes sortes de chiens sont utilisés, les éleveurs se débrouillent comme ils peuvent et c’est dommage. Avec des chiens sélectionnés, tatoués, enregistrés, on pourrait exclure les chiens aux comportements anormaux.
Il me paraîtrait également intéressant de mettre en place des tests pour étudier le comportement des chiens et en tirer des leçons. Par exemple : quelle attitude peut avoir un chien dans des clôtures ?
Pour résumer, le problème principal c’est donc de maintenir les chiens au troupeau. Il s’agit d’un problème de sélection comme je l’ai déjà dit mais aussi d’un problème d’éducation. Il ne faut pas se presser pour donner les chiens aux éleveurs. Dans certains cas, il faut sans doute mieux placer des chiens préalablement formés. Malheureusement, à l’heure actuelle, rien n’existe pour mettre tout ça en œuvre ! Alors comment prétendre seulement diminuer la prédation dans ces conditions !
Aujourd’hui, en janvier 2003, après soit disant 10 ans de travail sur le sujet, les
éleveurs sont confrontés à une situation inconcevable : difficulté à obtenir des subventions pour l’achat de chiens, aucunes aides quant à leur entretien et leurs soins, aucun travail de sélection pour éliminer les souches mordantes, aucun accompagnement dans leur éducation, la responsabilité à l’éleveur en cas d’incidents.
Pourtant, l’année dernière encore, lorsqu’un drame s’est produit précipitant dans la mort plus de 400 brebis, on a reproché à l’éleveur de ne pas avoir pris de chiens de protection, alors qu’il se situe dans une zone extrêmement abrupte et très fréquentée !
