Bigorre : Lettre ouverte d'un chasseur

Lettre ouverte d'un chasseur à Monsieur Reeves, Président de la Ligue pour la préservation de la faune sauvage et la défense des non-chasseurs, (ROC)

Le 8 novembre 2002
Monsieur le Président,

Ce qui était alors acceptable de la part d’une nature généreuse ne l’a plus été lorsque l’équilibre a été rompu dans la deuxième partie du vingtième siècle par les très nombreuses et trop rapides atteintes que cette nature a subies et par l’élévation du niveau de vie du plus grand nombre – cette dernière chose certes fort souhaitable - qui ont eu sur la faune des répercussions dramatiques, par la possibilité d’une pression de chasse sans précédent sur des biotopes rétrécis et dégradés.

J’ai peu à peu, par mes rencontres et mes lectures, pris conscience de la nécessité de profondes réformes dans la pratique de la chasse.

Je me suis très rapidement engagé dans la voie, et j’y persiste.
Il y a eu trois étapes :

  • La première a consisté à essayer de faire changer les choses de l’ « intérieur », dans les structures existantes. J’y ai perdu mon temps.
  • La deuxième à aller plus loin, ce qui m’a amené à créer l’ANCER, une association indépendante des structures officielles dans lesquelles je savais que les chasseurs ne se reconnaissaient pas. Aujourd’hui, je sais que j’ai encore perdu mon temps : trop peu de chasseurs ont suivi cette démarche que je considère encore aujourd’hui comme ayant été originale. J’ai donc été amené à démissionner de toutes mes fonctions où non seulement je perdais mon temps, mais où j’avais l’impression de cautionner un système qu’en fait je condamne.

  • La troisième se joue aujourd'hui dans le constat que je fais

Le monde de la chasse

Allergique à toute réforme, il refuse d’évoluer de lui-même, et ne le fait que contraint et forcé par le pouvoir judiciaire. Il lui a fallu, par exemple, la condamnation de l’Europe pour « accorder » le droit de non chasse dans le cadre de la loi Verdeille, chose pourtant d’évidence.

Seul, il ne bougera pas d’un pouce. Pire : pour partie, il est entré en politique dans un parti dont personne ne sait ce qu’il représente tellement il « ratisse » large, mais qui fait « trembler » le pouvoir politique qui n’a de cesse que de le contenter, nous faisant revenir en arrière sur tant de points. Et je ne citerai que la légalisation de la chasse du gibier d’eau de nuit dans certains départements, véritable aberration écologique.

Diminution d'espèces: grives ou palombes

Les migrateurs ont, si je puis me permettre cette expression, du plomb dans l’aile. Combien faudra-t-il d’études, de conférences, de symposiums, d’états généraux et autres montages dilatoires pour admettre ce que nous avons tous constaté sur le terrain : par exemple pour ne citer qu’elles les grives et les palombes, dont on nous dit aussi pour faire bonne mesure qu’elles passent «ailleurs . Où se situe sur la carte du monde cet «ailleurs» merveilleux ?

Lâchers

Malgré quelques efforts louables, mais isolés, le petit gibier sédentaire n’est le plus souvent que de la «volaille» lâchée la veille. Il n’y a pas là à mes yeux acte de chasse, mais quelque chose de pitoyable que je n’ose qualifier et que le Législateur aurait dû depuis longtemps interdire

Élevage à ciel ouvert

Le grand gibier dont nos dirigeants sont si fiers et nous rabâchent les oreilles, qu’en est-il vraiment ? Le sanglier n’est souvent que du cochon que l’on gave de maïs et que l’on tue près de l’agrainoir. Les chamois et les isards se concentrent dans des « poches » où les guette l’épizootie quand par ailleurs ils ne peuvent coloniser, par le fait de l’homme, des territoires devenus des déserts. Le cerf et le chevreuil se portent mieux, mais sont encore absents de très nombreux territoires qui leur conviendraient parfaitement. De plus, combien de populations sont constituées uniquement de subadultes, les mâles étant tirés trop tôt pour leur trophée.

Le « fric » est roi

Quant à l’organisation ! Faut-il seulement en parler ? Dans la chasse privée, sauf exception où il faut saluer des gens admirables, le plus souvent, le « fric » est roi et l’Etat donne le plus mauvais exemple.

Peut-on reprocher, au chasseur, dans ce système en général d’en vouloir pour son argent. Qui peut penser gestion quand le chèque à faire comprend trop de zéros (même en euros), et qu’on ignore si l’année suivante on sera ou on pourra être encore actionnaire ?

Dans la chasse communale et ACCA, le système collectif a ses limites vites atteintes : l’absence de responsabilisation de chacun et l’absence de réelles sanctions conduisent le plus souvent à une politique de terre brûlée où il faut tirer avant qu’un autre tire.

Et le chasseur français dans tout ça. Ceux qui ont pris leur permis avant 1976 n’ont passé aucun examen. Après 1976, ils ont passé un examen d’un niveau ridicule, version cynégétique du loto. Lorsqu’elle avait 11 ans, j’ai fait passer à ma fille qui ne s’intéressait pas du tout à la chasse un examen blanc qu’elle a parfaitement réussi. Il n’y a, à ce jour, même si cela est prévu par la nouvelle loi chasse, mais a été reporté, pas d’épreuve pratique sur les armes. Pour toutes ces raisons, je ne me reconnais pas dans ce monde de la chasse.

La chasse a besoin d’un Big Bang

Cependant chasseur, je le resterai toute ma vie, mais ne puis cautionner ce système où personnellement je n’ai pu trouver de moyens d’agir. Je me suis donc retiré de toutes mes fonctions. J’estime qu’en l’état actuel des populations de gibiers dans notre pays : la chasse aux migrateurs devrait être suspendue. La chasse du petit gibier sédentaire également, à l’exception de ceux commettant des dégâts aux récoltes, le lapin par exemple, tout cela à voir, espèce par espèce ; Et cela jusqu’à véritable bilan où seraient associés chasseurs, scientifiques et naturalistes. D’une manière générale la gestion des espèces gibiers ne doit pas être décidée par les seuls chasseurs, comme c’est de fait à peu près le cas aujourd’hui.

la chasse du grand gibier ne devrait être pratiquée que par les méthodes modernes que sont l’approche et l’affût. La battue est un mode de chasse du passé. Elle commet trop de dégâts directs (on blesse autant qu’on tue) et «collatéraux» : les chiens bien souvent non «créancés» poursuivent, tuent ou épuisent, -ce qui en hiver revient au même- tout ce qu’ils trouvent sur leur passage. De plus, ce mode de chasse incompatible avec le récent pluri-usage de nos forêts, devrait pour le moins être interdit les week-ends, et autorisé au cas par cas par une commission ad hoc, composée à parité de chasseurs et non chasseurs, uniquement lorsqu’il y aurait dégâts avérés à l’agriculture ou la sylviculture, si l’approche et l’affût n’ont pas suffi à enrayer ces dégâts.

De même l’agrainage, qui consiste en fait à cantonner chez soi le gibier, devrait être interdit et à ce sujet, il faut bien dire que nourrir du gibier à coup de sacs de maïs, puis le déclarer nuisible parce que trop abondant, est une énorme farce. (dans le même ordre d’idées, déclarer nuisible le renard par exemple quand dans le même temps on le nourrit de gibiers de tir est une aimable plaisanterie).

Lla formation du chasseur devrait être obligatoire et permanente. J’ai personnellement vu, de mes yeux vu, des chasseurs, confondre et tirer des chevreuils au lieu de cerfs et vice versa, ce qui fait rêver quand on pense à la chasse de nuit des oiseaux d’eau où les confusions sont encore plus faciles.

Privées de la garderie, les fédérations de chasseurs n’ont aucune raison de bénéficier de statut spécial et doivent devenir de simples associations loi de 1901 où l’adhésion reste facultative, ce qui permettrait de juger de leur vraie représentation. Cela aurait le mérite de la clarté, savoir qui représente réellement qui. Les missions dont elles ont été chargées par la dernière loi chasse dans le seul but évident de les « sauver » doivent être transférées à des organismes d’Etat et le personnel de ces fédérations versé dans ces organismes, ainsi que les cotisations qui vont avec.

Voilà pour quelques grandes lignes.
Il y aurait tant à dire ! Il y aurait tant à faire.

Par nos pouvoirs publics d’abord qui pour l’heure n’obéissent qu’aux plus conservateurs des chasseurs, ce qui au demeurant ne leur apporte rien car de toutes manières, insatisfaits, ces chasseurs-là en voudront toujours plus, seront toujours mécontents, et sanctionneront le gouvernement en place quel qu’il soit.
Comme je n’attends plus rien du monde de la chasse, j’ai voulu vous faire part de mon opinion. Beaucoup de chasseurs n’en « peuvent plus » de continuer ainsi. Ils sont sans doute prêts à vous appuyer dans des démarches, telles que les interdictions des lâchers de gibiers de tir qui sont une honte pour notre pays, de l’agrainage du grand gibier ou des battues. Comme vous sans doute, ils sont favorables à une meilleure formation des chasseurs, à une coopération plus grande de ces derniers avec les associations naturalistes, et sans doute de nombreux autres points de bon sens.

Maurice Bigorre.

Maurice BIGORRE est :

  • Ancien président fondateur de l’association nationale pour une chasse écologiquement responsable (Ancer),
  • Membre de diverses associations naturalistes (ornithologique, protection nature, botanique, mycologique, etc…)
  • Ancien lieutenant de louveterie,
  • Ancien président fondateur de la 1ère association des chasseurs de grand gibier des Pyrénées-Orientales,
  • Ancien président d’association communale de chasse agréée (ACCA) ayant volontairement démissionné de toutes ces fonctions, mais restant pour la vie : CHASSEUR
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