Sociologie du loup

Le loup est indéniablement l'animal qui a le plus fasciné les français. Cette peur héréditaire du loup est ancrée dans les esprits. Aujourd'hui encore, c'est dans l'inconscient collectif français que celui ci se manifeste. Il s'agit d'un animal chargé de représentations négatives fortes.

En France : celui ci passe pour un amateur de chair humaine fraîche  Il n'en est pas de même dans d'autres pays. Ainsi en Italie, il est le symbole de tout un peuple, il est le fondateur de Rome, symbole de noblesse et de fécondité.
C'est une louve qui a assistée à l'accouchement douloureux de Leto, amante de Jupiter, et mère de Diane et d'Apollon. C'est encore une louve qui a recueilli Remus et Romulus, ce dernier étant le fondateur de Rome l'éternelle, qui a balayé l'occident pendant l'Antiquité.

Si l'on parcours de petits manuels d'histoire, il est impossible de ne pas remarquer l'omniprésence de la mort durant le moyen-âge, à travers les phobies et les problèmes qu'ont eu à surmonter nos aïeux. Le loup y figure d'ailleurs en bonne place, entre la peste bubonique et la famine. Et nos ancêtres avaient une imagination fertile ! Cette imagination vagabonde était guidée d'une main de maître par les superstitions populaires, par la religion qui a diabolisé cet animal qui pourtant ne s'attaque que très rarement à l'homme.

Mais les faits sont là. Eric Pincas l'a très bien compris, et ce qu'il dit à propos du bestiaire de l'imaginaire résume très bien ce qui s'est passé : " Evoluant dans un système social organisé, maintenu dans l'illusion de maîtriser la nature, animal politique comme aimait le dire Aristote, l'homme se laisse parfois gagner par des peurs primitives d'où la rationalité est étrangement absente "
( Historia 650, février 2001, p 47).

Mais ne blâmons pas le peuple médiéval pour cela. L'environnement en effet, dans sa signification la plus large, a beaucoup contribué à faire de ce mammifère tenant avec l'homme le haut du pavé dans la chaîne alimentaire le monstre qu'il est devenu. De rudes hivers, des maladies, un peuple maintenu dans l'ignorance par un clergé manipulateur, des guerres incessantes : quelques villageois agressés par des loups tiraillés par la faim auront suffit à toute une société pour fantasmer.

Le loup a beaucoup imprégné la littérature et en particulier les comptes et les légendes. Et c'est d'ailleurs certainement par ce biais que cette peur du loup a réussit à traverser les âges. Quels sont les parents qui n'ont jamais menacé leurs enfants de recevoir une visite du grand méchant loup s'ils ne finissaient pas leur soupe… On ne peut pas s'empêcher de penser au célèbre compte de Charles Perrault, le petit chaperon rouge.

Et d'ailleurs, l'évolution de ce compte est tout à fait révélatrice de l'évolution de la représentation du prédateur. En effet, si Perrault nous narre la mort de la petite fille, les frères Grimm deux siècles après font " renaître " le petit chaperon en faisant intervenir un chasseur qui tuant le loup, libère les deux femmes promises à une mort certaine…

Le loup est devenu dans l'imaginaire populaire un animal féroce, mais stupide. Il est devenu le symbole du grand costaud qui a tout dans les muscles, en l'occurrence la mâchoire, mais pas grand chose dans la tête. Ainsi, Ysengrin se fait duper par Renart, et laisse sa queue coincée dans un étang gelé.

De même, Tex Avery a poussé encore plus loin la représentation du loup : un animal pastiche, amateur de femmes aux mensurations appréciables, ou bien encore un loup caricaturant Hitler en pleine période de propagande pour le recrutement de G.I… Pour l'anecdote, notons qu'Hitler nommait son quartier général le Wolfschantze, ce qui signifiait " le refuge du loup ".

Le loup cependant, malgré toutes ces représentations, reste à notre époque un animal toujours aussi fascinant. Le duce l'avait bien compris en l'utilisant comme symbole du renouveau italien. Les petits enfants aussi (et même les grands…) l'ont bien perçu. Dans les cours de récréation, on peut voir encore des enfants jouant au loup.

Et cela, les bergers aussi l'ont compris. Le loup qui revient dans le parc du Mercantour est leur ennemi public numéro un. Intox ou réalité ? Le loup est-il vraiment aussi néfaste, comme certain le laisse entendre ? Les français aussi ne font pas exception à cette règle du partage des opinions. On peut même se demander s'il n'y a pas de relents moyenâgeux dans notre société actuelle.

D'après un récent sondage Sofres/Terre Sauvage, 61 % des français estiment que le retour du loup est une bonne chose, contre 37%, la tranche d'âge y étant la plus favorable étant les 18-25 ans. Mais d'un autre côté, 78% des français pensent que la présence du loup doit être strictement limitée à des espaces bien délimités, comme les parcs nationaux… Si les jeunes se montrent moins intransigeants, on observe bien qu'encore en France, le loup, et le sauvage en général, fait toujours peur.

On le voit, le loup est loin d'être oublié en France, et on peut même dire qu'avec sa réapparition, il va revenir au goût du jour. Le souvenir du loup est encore fêté dans les villages comme St Martin Vésubie (Alpes Maritimes 06) au travers de la fête du Biffou (histoire racontée par un cantonnier du village). Deux hommes, choisis par le maire, un marié dans l'année, et un allant se marier se promènent, portant une peau de loup, avec un bâton pour flageller les autres hommes du village.

C'est une tradition héritée de l'une des nombreuses festivités romaines : la fête des Lupercales, que décrit Geneviève Carbone (ethnozoologue, capacitaire du loup) dans son livre, la peur du loup : " Dans la grotte du Palatin, la tanière, de jeunes guerriers nus sacrifieront un bouc et de sa peau fouetteront les femmes pour qu'elles soient fécondes et portent de beaux garçons, les futurs guerriers de Mars "

L'aspect sociologique du loup revêt ici de la plus grande importance. Pour certain, la peur du loup est un argument sans valeur ; les mentalités ont en effet évolué de manière considérable, car si le loup a pu par le passé faire jeu égal avec cet autre super prédateur qu'est l'homme, ce dernier a fini par maîtriser totalement son environnement, et son raisonnement est beaucoup plus rationnel du fait notamment des médias qui en l'informant lui permettent de ne plus tomber systématiquement dans le piège des " on dit que", moteur des rumeurs et des légendes.

Il n'en reste pas moins que les éleveurs vont eux essayer de " diaboliser " l'animal, à une moindre mesure bien sûr que ce qu'auraient pu faire nos ancêtres. Et c'est une carte à jouer qui n'est pas négligeable. En effet, si les gens sont de mieux en mieux informés, il n'en reste pas moins que culturellement, le loup a rarement été le bienvenu en France. C'est un problème de mentalité et d'éducation, et ces derniers ont la vie dure.

Source Antoine Charlet

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