Le réchauffement climatique n'est pas le seul ni même le principal péril qui guette les oiseaux. L'urbanisation, la fragmentation ou la destruction des habitats naturels, l'intensification de l'agriculture concourent à une réduction dramatique de la biodiversité.
Sur les quelque 9 000 espèces d'oiseaux répertoriés sur le globe, 5 000 seraient en déclin et plus de 1 000 menacées d'extinction. En France, 165 des 265 espèces nicheuses sont considérées comme en danger. Le suivi, sur la période 1989-2002, d'espèces vivant dans des milieux cultivés (essentiellement en prairies dont la fauche, plus précoce et plus fréquente que par le passé, détruit les nids), montre une forte régression des communautés d'hirondelles de fenêtre et de cheminée, tariers des prés, linottes mélodieuses, pipits des arbres, verdiers, étourneaux sansonnets, bruants jaunes et coucous gris.
- Le serin cini (Serinus serinus), autrefois cantonné dans le bassin méditerranéen, pousse aujourd'hui son chant clair en Angleterre, en Scandinavie et en Finlande.
- Le héron garde-boeufs (Bubulcus ibis), échassier camarguais jusque dans les années 1950, fait désormais le pied de grue en Belgique.
- La tourterelle turque (Streptopelia decaocto), originaire des Balkans, roucoule à présent sur tout le continent européen, jusqu'en Norvège.
- Le guêpier d'Europe (Merops apiaster), petit passereau au plumage très coloré naguère méridional, chasse maintenant les guêpes et les abeilles dont il est friand en Seine-et-Marne, en Vendée, en Allemagne et même en Angleterre...
Les exemples d'oiseaux qui, au cours des dernières décennies, ont étendu leur territoire vers le nord sont légion. Selon une étude britannique, sur les 435 espèces nicheuses recensées en Europe, 196 ont progressé vers le nord ou le nord-ouest depuis la fin du XIXe siècle, tandis que 32 seulement ont reculé vers le sud ou le sud-est.
Comment expliquer ce tropisme nordique ? "Les causes des changements de distribution de grande ampleur sont imparfaitement connues. Il est probable que plusieurs facteurs entrent en jeu" , répond avec prudence Frédéric Archaux, ornithologue au centre de Nogent-sur-Vernisson (Loiret) du Cemagref (établissement public de recherche pour l'ingénierie de l'agriculture et de l'environnement). Toutefois, ajoute-t-il, "même si le lien de cause à effet reste à démontrer, tout donne à penser que l'un de ces facteurs est le réchauffement climatique" .
Si les scientifiques en sont encore réduits, sur ce sujet, à des conjectures, c'est que peu de protocoles expérimentaux ont jusqu'ici intégré l'avifaune aux études sur le changement climatique. Néanmoins, de nombreuses populations d'oiseaux sont suivies, pour certaines depuis plus de cinquante ans. Ces observations révèlent "des changements multiples et convergents, concernant les aires de distribution, les stratégies migratoires ou les traits de vie" .
Le plus souvent, les oiseaux réagissent aux modifications du climat par de simples ajustements phénotypiques. C'est-à-dire par une adaptation de leur cycle biologique n'impliquant pas de mutation génétique.
Une étude, anglaise elle aussi, portant sur plus de 70 000 pontes de 65 espèces, a ainsi mis en évidence qu'entre 1975 et 1995, toutes ¬ à l'exception d'une seule, le pigeon colombin (Columba oenas) ¬ ont avancé la date de ponte de leur premier oeuf sous l'effet du réchauffement printanier. Cette anticipation n'est importante que pour une vingtaine d'espèces ¬ 9 jours en moyenne ¬, mais elle est constatée chez tous les groupes, qu'ils soient insectivores ou granivores, sédentaires ou migrateurs.
Mais il est aussi quelques cas, décrit Frédéric Archaux, où "des réponses micro-évolutives semblent déjà visibles, en particulier en ce qui concerne les changements de comportement migratoire" . Autrement dit, où se manifeste un processus de sélection génétique, illustrant parfaitement la théorie darwinienne.
La fauvette à tête noire (Sylvia atricapilla) est à cet égard exemplaire. Ce passereau commun, qui doit son nom à la calotte charbonneuse arborée par le mâle, tandis qu'elle est brun roux chez la femelle, hiverne depuis toujours dans le bassin méditerranéen, en Espagne, en Italie, en Grèce ou en Afrique du Nord. Or, depuis peu, on observe que des communautés de fauvettes à tête noire de plus en plus nombreuses prennent leurs quartiers d'hiver au sud de l'Angleterre.
L'hypothèse est que des individus déviants génétiquement "tarés" se sont, par hasard, éloignés des axes de migration habituels et qu'ils ont trouvé, outre-Manche, non seulement des jardins riches en baies, mais aussi des températures suffisamment clémentes. Ayant au bout du compte mieux passé l'épreuve de l'hiver que leurs congénères et étant, de surcroît, demeurés plus près de leur lieu de reproduction, ces "dévoyés" auraient transmis cet avantage sélectif à leurs descendants.
Ce scénario est conforté par une expérience menée au sein d'un groupe partiellement migrateur de fauvettes à tête noire. Selon que l'on sélectionne, dans leur descendance, des juvéniles qui manifestent un comportement migratoire ou sédentaire, on obtient, en 3 à 6 générations seulement, une population totalement sédentaire ou totalement migratrice. Ce qui confirme que, chez les oiseaux, la migration est un trait essentiellement génétique, même si des phénomènes d'imitation sociale entrent aussi en jeu. Et révèle qu'un processus de sélection génétique, sous la pression de l'environnement, peut être extrêmement rapide.
Reste à savoir comment les volatiles, qui se sont accommodés d'un réchauffement modéré ¬ + 0,6 ºC en moyenne à la surface du globe au cours du siècle écoulé ¬, supporteront un coup de chaud dont les modèles prévoient qu'il atteindra, d'ici à la fin de ce siècle, entre 1,4 et 5,8 ºC.
On peut s'attendre à ce que des déphasages chronologiques perturbent les chaînes alimentaires dont dépendent certaines espèces. Une expérience en milieu contrôlée a montré que les jeunes mésanges bleues (Parus cæruleus) ne parvenaient pas à faire coïncider leur ponte avec le pic d'abondance des chenilles dont elles se nourrissent, rendu plus précoce par une hausse des températures. Résultat : des poussins rabougris et moins aptes à l'envol.
Le radoucissement devrait, par ailleurs, favoriser les espèces sédentaires, ou la sédentarisation d'espèces jusqu'ici migratrices. Déjà, on observe, en France, quelques exemples d'hivernage d'hirondelles de fenêtre (Delichon urbica), signe peut-être qu'un épuisant voyage vers l'Afrique est en passe de devenir plus pénalisant pour cette espèce que la mortalité à laquelle les exposent les frimas de l'hiver.
"Si le changement global devait s'accélérer, les extinctions pourraient se multiplier" , craint pourtant Frédéric Archaux. Les premières victimes pourraient en être des survivants des âges glaciaires, comme le lagopède alpin (Lagopus mutus) et le grand tétras (Tetrao urogallus). Ces amateurs de fraîcheur, qui ont trouvé refuge dans les massifs montagneux, pourraient purement et simplement disparaître.
Source : Le monde