Vingt ans sur les traces des derniers grands fauves de France
Jean-Jacques Camarra
Jean-Jacques Camarra est né à Maubourguet, dans les Hautes-Pyrénées, il y a 42 ans. Chercheur au Centre national d'étude et de recherche appliquée sur les prédateurs et animaux déprédateurs (Office national de la chasse), il coordonne, depuis 1983, les recherches menées sur l'ours brun, au sein des Réseaux de correspondants ours-brun franco-espagnols. Il est l'auteur de nombreux articles scientifiques ainsi que d'un livre sur l'ours, primé par l'Académie française.
Le libre " Boulevard des ours " présenté par l'éditeur
La rencontre d'un plantigrade, déambulant sur un pâturage de la vallée d'Aspe un beau jour de juin 1976, amena Jean-Jacques Camarra, alors jeune biologiste, à conduire un long travail de recherche sur cette espèce, d'abord de façon privée, puis au sein d'organismes officiels. Cette longue quête, sur la trace des ours, l'a conduit à séjourner longuement au sein des montagnes les plus sauvages, à côtoyer en solitaire les plus grands ours du monde.
Le présent récit relate les expériences vécues au contact de ces majestueux plantigrades. Les Pyrénées, dont l'auteur est originaire, occupent ici une place de choix. Au fil de ses pérégrinations, il nous fait entrer discrètement, sur la pointe des pieds, dans l'univers feutré du fauve. Et au fil du texte, on découvre une démarche originale, celle d'un scientifique à la fois naturaliste de terrain et chercheur de laboratoire dont le souci majeur est de préserver la « paix de l'ours », basée sur les règles d'une cohabitation homme-ours multimillénaire.
Vingt ans après ses premiers pas dans la vallée d'Aspe, malgré les conflits, Jean-Jacques Camarra garde espoir. Il sait que la sauvegarde de cette espèce en voie de disparition est un formidable défi que l'homme se lance à lui-même.
Extraits choisis
L'exploitation de le forêt
[...] « Les spécialistes sont formels sur la nocivité de ces coupes forestières qui dégradent l'habitat des ours pour plusieurs siècles. La construction de routes affecte peu les plantigrades adultes. En revanche, leurs habitudes perturbées, ils se montrent plus irascibles et intolérants vis-à-vis des jeunes ours et des oursons. Les biologistes proposèrent alors de créer des sanctuaires sur les zones comprenant des sites à forte concentration d'ours. Partout ailleurs, le réseau routier devrait se limiter au minimum et son accès interdit au public » ...
L'accès aux derniers sanctuaires
[...] « En quelques années, les routes ont étouffé la quiétude, à jamais perdue, de ces coins de paradis. On voit s'écrouler la « dernière frontière » de notre pays, celle qui magnifiait voici peu encore l'identité locale, le dernier rempart contre la banalisation. Pourtant, bon nombre d'habitants n'ont eu de cesse de mesurer, admiratifs, les coups portés aux pentes vertigineuses.
Comme ce vieux berger, s'accrochant encore à sa maison natale discrètement nichée en haut du versant, qui m'avoue sans ambages: « Depuis l'âge de douze ans, je rêve de voitures stationnant sur le pas de la porte. »
[...] « L’autarcie, qui fit longtemps la force des béarnais, a bel et bien vécu, tuée par l'exode massif et le progrès industriel. Mais le mouvement oscillatoire du balancier amorce un retour, puisque les candidats d'une vraie vie aux valeurs simples se pressent maintenant aux portes de ce petit coin de paradis »...
La perception de la nature
[...] « Il ne sera pas aisé, pour ces esprits vifs mais qui traînent le boulet de siècles d'immobilisme et d'inquisition, de franchir les portes d'une perception nouvelle de la nature. »
La prédation de l'ours
[...] « Au petit matin, sur le sentier, je croise un homme aux traits tirés. Il n'a de cesse de pester contre l'ours malveillant qui lui a rendu visite cette nuit. Chiens et berger veillaient pourtant mais rien ne put arrêter le fauve dans sa détermination. Jusqu'aux premières lueurs de l'aube, personne ne s'était d'ailleurs rendu compte du méfait.
Depuis le lever du jour, les grands molosses, trompés par le plantigrade, s'affairent à rechercher le moindre indice. Maintenant, à l'approche de la lisière, leur état d'excitation grandit. On s'avance pour faire glisser le regard entre les branches basses des hêtres de bordure. La carcasse est là ! Une corne et une patte émergent d'un tumulus de débris végétaux.
Après avoir traîné la bête sur trois cents mètres, puis traversé le ruisseau, le carnivore s'est enfin posé pour la consommer en paix sous le couvert forestier. Repu, il a pris soin d'enterrer les restes dans l'espoir, peut-être, de s'en régaler encore ...
Le plantigrade est loin maintenant. Au terme de son périple nocturne, il s'est sûrement endormi dans sa retraite isolée, intouchable et sans remords, mais vigilant, car il sait de sa mère que l'homme ainsi « blessé » est terrible. Aujourd'hui, fatigué des ses pérégrinations nocturnes, le berger doit malgré tout assurer le quotidien, traire et soigner ses bêtes, surveiller le pacage et enfin accueillir l'expert du Parc national des Pyrénées pour constater les dégâts. Le soir, l'homme se couche en priant le ciel de lui accorder, cette fois, un sommeil paisible ».
Le montagnard et l'autre, le biologiste
« Dans la vallée, peu de villageois comprennent ma présence, et la méfiance gagne du terrain. Les plus retors attendent impatiemment l'hiver pour me voir regagner mes pénates citadines. Des bruits courent sur les bancs de la place de l'église. Lors d'une soirée orageuse, je n'aurais pas hésité à me chauffer avec le mobilier d'une cabane pastorale. Mon sang ne fait qu'un tour, mais la raison prend le dessus, me rappelant l'esprit indépendant et narquois qui a toujours prévalu chez ces fiers montagnards. Je décide donc d'afficher une sérénité à toute épreuve, que certains jugent arrogante. Le chemin de mon intégration, à l'égal de celui du « pédescaous », sera très long et parsemé d'embûches.
Il faudrait être fin stratège pour aboutir rapidement. Malheureusement, le biologiste de la faune sauvage n'a rien de cette race d'hommes. Il a l'esprit trop vagabond, contemplatif, et tend vers une marginalité totalement anachronique au sein de ces communautés montagnardes. Un type nouveau de confrontation vient de naître avec le monde moderne, avec l'étranger, ennemi de toujours. Deux façons d'appréhender la nature semblent ici s'opposer : l'une, archaïque, venant du fond des âges, l'autre, très récente, germant au cœur même de nos mégalopoles. De nombreux siècles les séparent, le prochain va peut être les réconcilier »
La chasse
[...] « Les discussions s'enflamment à l'évocation des personnalités publiques locales, s'enveniment lourdement autour du mot chasse. Un profond besoin d'identité incite chacun des chasseurs à remodeler le scénario de la campagne passée. En effet, ici, la capture du gibier semble concrétiser l'accomplissement de l'homme adulte, un rituel majeur positionnant socialement l'individu. L'intérêt collectif, quant à lui, est comblé dans cet acte purificateur qui élimine les bêtes « malfaisantes », comme le sanglier ou le renard.
Lors d'une battue, chacun tient un rôle bien défini, souvent révélateur de sa position sociale, rabatteur, « maître chien », ou « tireur » posté. Cette organisation prend appui sur de petits clans indépendants, plutôt familiaux. Sur ce substrat codifié, l'évocation de l'ours ouvre un intermède salutaire ».
L'impérieuse nécessité de lâcher en vallée d'Aspe quelques ours afin que la race survive
[...] « Ce jour-là, un ami m'entrouvre son arrière-boutique. Elle est ornée de deux peaux d'ourses de petite taille tuées en avril et décembre 1959. Les robes sont incroyablement claires et plus épaisses au niveau du garrot. La première est armée de griffes plutôt longues. Sa robe est très fournie. L'autre, plus petite, appartenait à un vieil animal qui porte les symptômes d'une jeunesse difficile.
Curieusement, je n'éprouve aucune gêne devant les dépouilles de ces « nounours ». Elles appartiennent à ce passé révolu que le vieil homme retrace rapidement avec nostalgie. Il me conduit chez l'un de ses voisins, grand chasseur et naturaliste passionné. Les preuves abondent sur les murs. Sa chambre recèle la peau d'une ourse de cent dix kilogrammes, tuée il y a bien longtemps au sortir de la tanière.
Une entrée en matière plutôt inattendue pour cet amoureux des Pyrénées et des monts Cantabriques qui termine son propos sur l'impérieuse nécessité de lâcher, ici en vallée d'Aspe, quelques jeunes ours des Carpates afin que la race survive ».
Le dénombrement, cher à l'IPHB
[...] « L'opération de dénombrement, quoique véritable loterie, s'annonce comme une réussite. Au terme de cette grande première, neuf ours furent détectés. Les quatre semaines de prospection suivantes dévoilèrent la présence d'au moins une quinzaine de plantigrades sur l'ensemble des Pyrénées occidentales. Pour la première fois en Europe, et peut-être au monde, une équipe venait de conduire avec succès le dénombrement exhaustif d'une petite population d'ours.
À la suite de ces résultats, éclosent un peu partout des articles de presse dénonçant la situation dramatique de nos plantigrades. L'Administration, quant à elle, fit contre mauvaise fortune bon cœur lorsqu'elle précisa que les études en cours conduiraient rapidement à une politique de conservation »...
La destruction de l'habitat
[...] « Mes bottes reprennent alors du service pour passer au peigne fin les meilleurs sites à ours visés par ces terribles projet d'aménagements forestiers. On parle vaguement du projet d'une route traversant une zone abritant plusieurs plantigrades. Une page majeure de la longue cohabitation avec l'ours va être tournée. Jusqu'au plus haut des versants la désolation et le trouble viendront parachever plusieurs millénaires de civilisation montagnarde »...
Le pouvoir que le plantigrade procure
[...] « Il y a plusieurs années que le divorce est consommé entre « étrangers » et montagnards à propos de la conservation de l'ours. Les premiers somment l'État de tordre enfin le cou aux pratiques archaïques et projets destructeurs, les seconds pestent tout haut à l'encontre des « ayatollahs » parisiens et écologistes de salon. Chaque année, de nouveaux incidents viennent apporter leur lot de mauvaise foi et renforcer la haine de part et d'autre.
Ici, le malaise est quotidien. Les humains, aveuglés par leur anthropocentrisme, sombrent dans un débat réducteur alors que les témoins directs, qu'ils soient bergers ou ours, croupissent à l'écart de la furie médiatique. Ils deviennent peu à peu les otages oubliés de ce conflit où l'imaginaire et le mythe débordent le bon sens. Pendant ce temps, certains ont saisi avec empressement les parcelles de pouvoir que le plantigrade procure, en oubliant bien vite le dur combat que Papillon et les autres livrent au jour le jour. Heureusement pour ces derniers, les ours des Pyrénées savent se faire oublier.
Tourner les innombrables pages des épisodes de la « guerre de l'ours », sans qu'un clin d'œil du destin n'émerge, laisse un goût amer. C'est bien le cas de ces profondes vallées sur lesquelles une malencontreuse fatalité semble s'acharner, tel un mauvais sort, jeté par « Lou Diablou ». Certains verront là un juste retour des choses après plusieurs siècles de persécution aveugle sur « la créature mythique » par excellence.
Dans cette région, nos protégés connaissent depuis longtemps le prix à payer à s'intéresser de trop près au bétail ou côtoyer sans retenue les humains » ...
La cohabitation de l'homme avec son ego
[...] « Tomber amoureux des Pyrénées n'est pas une gageure, mais peu savent reconnaître en ces reliefs accentués le plus insolite des « Pays de l'ours ». Les incrédules n'auront qu'à se fondre dans ce pays unique, terre d'excellence des hommes et des ours, pour s'en convaincre. Ici chacun d'eux a, par sa présence obstinée, marqué pâturages et forêts dans les moindres détails, jusqu'à même graver la pierre du cuyala ou griffer les blocs erratiques.
Cette terre chargée d'histoire, tour à tour mise à mal par le sabot des brebis ou la large patte du dernier des grands fauves, illustre à merveille les problèmes universels de la conservation des espaces naturels, ou plutôt de la cohabitation de l'homme avec son ego. Ici plus qu'ailleurs, au cœur de l'Europe latine, millénaire, protection de l'environnement et libèrté jouent à cache-cache dans les interstices culturels de deux mondes extrêmes, celui des montagnards et celui des citadins » ...
Extraits de « Boulevard des Ours » de Jean-Jacques Camarra.
La photo de l'ours Papillon est de Jean-Jacques Camarra
Les titres et intertitres sont de la Buvette des alpages.