L’ours est venu sur l’estive du vieux Paul
L’ours est venu sur l’estive du vieux Paul et j’ai vu un homme pleurer. Il n’y a pas fait des dégâts énormes le brave plantigrade : une bête éventrée et trois autres, affolées, qui sont allés se fracasser dans le ravin, puis le reste du troupeau parti en pagaille jusqu’à l’étang et au-delà. Un moindre mal par les temps qui courent et une perte moins lourde que la baisse des prix à la foire : les humeurs des maquignons pèsent plus sur les épaules de Paul que celles de l’ours…
Mais c’était jour de brume et quand Paul était monté à l’estive, ça sentait bon la réglisse et la fougère mouillée, ça sentait l’autrefois, comme un parfum de jeunesse. Ca lui avait fait du bien, ça changeait de la chaleur lourde de la vallée et il se disait qu’encore quelques années et avec la pension et les réserves sous le matelas, il pourrait se contenter de quelques bêtes et du jardin. Pas de quoi être riche mais au fond, pour quoi faire ? Ca passerait bien, allez…
Il en était à se dire ça quand il a trouvé la bête éventrée avec les mouches qui bourdonnaient dessus. La première chose qu’il avait remarqué le Paul, c’était les yeux de la brebis. Des yeux qui disaient la peur et la douleur. Pauvre bête, qu’il s’ait dit le Paul, elle a eu le temps de souffrir. En pensant ça, il a enlevé son béret. Un geste machinal, pas un truc réfléchit : la mort est passée là, tu te découvres… Il n’a pas pensé tout de suite à l’ours : un chien en cavale, ça arrive tellement souvent. Non, il a juste pensé à la souffrance de la bête et à la nuit où il l’avait aidé à mettre bas, quand l’agneau ne venait pas. Elle avait faillit en crever mais Paul était venu, la lampe posée dans la paille et tous les deux ils avaient sauvé le petit. Ce soir là il avait eu l’impression de marquer des points contre la mort, seulement cette saloperie était revenue, plus forte que jamais… Là bas l’agneau bêlait encore, affolé, avec quelques mères qui n’étaient pas la sienne.
Putain de solitude
Le maire lui avait dit qu’il y aurait une prime, qu’on lui payerait les brebis mortes. Mais Paul s’en fout de la prime. Ca changera quoi ? Ca changera quoi aux frissons de froid de chaque matin où il faut aller aux bêtes ? Ca changera quoi à la merde qui colle aux souliers et aux traites du Crédit Agricole ? Ca changera quoi à sa putain de solitude dans son fond de vallée que les femmes n’aiment que pour les vacances ? A la télé du bar, ils montraient une ferme d’opérette où des célébrités un peu fanées jouaient à faire le paysan. Au début, ça l’avait fait rire, mais plus maintenant : le prochain à se faire virer de la ferme, c’était peut-être lui… Alors il s’en est remis une, une tournée en solitaire dans ce bar déserté. Tournée de misère, des larmes plein la bière.
Saloperie d'ours
Forcément, à la cinquième pression, c’est l’ours qui en a pris pour son grade. Lui et les autres : ceux qui se sont barrés à la ville, faire postier ou flic et qui reviennent maintenant acheter les granges autour desquelles il s’est retrouvé seul à couper les fougères. Son dernier luxe à Paul, c’est de refuser de leur vendre les ruines, même à prix d’or. Il crèvera avec : s’ils voulaient leur part de terre il fallait qu’ils prennent leur part de travail ! Saloperie d’ours…
Et puis les femmes tiens, avec leurs robes légères et leur peau toute douces, toujours à s’extasier devant la beauté du paysage ! Ha oui ça, en juillet, mais en novembre, on voyait plus grand monde ! Comment les retenir quand on est attaché à la terre comme à un boulet, ces filles qui rêvent de vacances et de rires au bal ? Ils auraient mieux fait de lâcher des femmes plutôt que des ours tiens ! Saloperie d’ours…
« Ils », ces autres dont on entend parler mais qu’on ne voit jamais. Ces barbares d’un nouveau genre, un jour écolos, un jour technocrates, toujours avec des mots compliqués, toujours besoin de dire biotope ursin pour une forêt à ours et élevage ovin de montagne pour parler des bêtes. « Ils » avaient fini par lâcher des ours le mois où Paul il avait eu du mal à payer la mutuelle agricole, l’année où la vieille Léontine ne pouvait plus rien faire mais qu’il fallait bien s’en occuper et faire monter le docteur. Saloperie d’ours…
Quand le patron lui a offert le dernier coup, un peu avant la nuit, Paul a fini par le dire : C’est pas aux ours que j’en veux Marcel, tu comprends, pas au nôtres ! C’est ceux qu’ils ont lâché ! C’est pas nos ours ! On avait assez d’emmerdes comme ça non ?!
Un bon cafetier ne détrompe jamais ses clients et Marcel a donné raison au vieux berger. Ces ours, ils étaient pas pyrénéens, ni même slovènes, non, ils étaient parisiens… Comme des postes avancés de la ville conquérante, des traites infiltrés dans les hautes vallées. Alors la dernière cartouche dans le fusil rouillé, il la gardait pour le « moussu », parole de Paul ! Saloperie d’ours…
Elle était amère ta bière Paul, presque autant que toi. Peut-être qu’au lieu de fuir dans mon lâche silence j’aurais du t’en payer une de plus et y mettre un peu de sucre de mes histoires…
Jean de l'Ours
Le savent-ils au fond, ces messieurs d’en haut, qu’au tout début de notre monde pyrénéen, un ours enleva une bergère imprudente pour créer nos dynastie de gagne-misère ? Qu’ils me lisent un instant et méditent sur le mythe des origines, il en va de la survie de l’ours et des rêves de Paul…
Martin à l’épaisse toison sortit un jour du bois et enleva donc une pastourelle qui passait par là. Il ne fit pas de la jeunette un repas de fête, mais bien au contraire il la choya tant et tant que quelques mois plus tard elle donna naissance à un beau bébé joufflu ! Beau bébé certes, mais si gaillard et velu qu’il ne pouvait nullement espérer cacher ses origines paternelles. Mais comme toute bonne mère la bergère expatriée le considéra comme le plus beau bébé du monde et lui offrit le très original prénom de Jean. Mais notre ours, comme bien des mâles plantigrades, avait de l’amour une conception un peu jalouse et roulait chaque matin en partant à l’ouvrage, un énorme rocher devant la caverne familiale. En bon gamin dévoué, notre Jean s’essayait chaque soir à faire rouler l’encombrante caillasse, promettant à sa mère de la ramener un jour aux verts paradis de son enfance.
Sur le coup de ses sept ans, petit Jean fut assez grand pour rivaliser avec papa et pu tenir sa promesse en faisant rouler la roche d’un coup d’épaule. Pour la bergère recommença alors une vie de labeur et de contraintes diverses et pour Jean aux vastes épaules, le temps des moqueries et des petites humiliations sur le thème des origines paternelles. Nul ne peut être fils d’ours sans risquer quelques flèches des fils d’hommes, cela ne vous surprendra pas… Alors quand Jean fut las d’être la cible des commérages il s’en fut faire le tour du monde. Au hasard, comme il se doit.
Ce hasard prit la forme de mille aventures et de deux compagnons : Arancopins et Remontaterro. Ces deux fiers à bras passaient leur temps à arracher les pins pour l’un et à remonter la terre en haut des montagnes pour l’autre. Activités louables quoiqu’un peu futiles, mais ne donnant aux deux gaillards une cervelle aussi peu fréquentée que leurs épaules étaient larges. Ils voyagèrent pourtant aux côtés de Jean de l’Ours, remuant terre et ciel pour occuper leurs loisirs et taquinant au passage jusqu’au maître des ténèbres…
Cette dernière aventure leur coûta ce qu’ils croyaient être leur amitié, nos deux fiers à bras voulant disparaître avec une princesse que Jean avait eu le bon goût de sauver des griffes du démon. Mon Dieu, protège moi de mes amis, mes ennemis je m’en charge ! Le fils de l’ours ne s’embarrassait pas de tels dictons et mit en pièces les camarades indélicats, épousant dans la foulée la princesse que la légende affirme belle comme le jour. Ils eurent donc de nombreux enfants, l’alliance entre la vigueur et la beauté ne pouvant pas faire moins, tant qu’ils en peuplèrent toutes les Pyrénées…
A notre mémoire, à nos racines
Pourquoi te raconter de telles sornettes mon vieux Paul ? Peut être parce que s’il y a une toute petite once de début de vérité dans ma petite histoire, et bien cela veut dire que sur les hautes terres, nous descendons tous d’une princesse et… d’un ours ! Alors faut-il vraiment à présent que tu gardes cette dernière cartouche pour tuer ce père indigne qui ne te réclame qu’un peu du monde sauvage qu’il ta légué ? Paul, sèches tes larmes, les technocrates de Paris n’ont rien à voir dans notre drame intime et qu’il soit slovène ou indigène, cet ours est à nous. A nous, à notre mémoire, à nos racines, comme le premier de nos pères.
Le tuer Paul, c’est nous tuer aussi.
[ coup de coeur pour ce texte issu d'un blog perso où l'on trouve : " Parfois, il est bon de se concentrer sur les vingt prochains pas plutôt que les vingt prochaines années ". Où est le patrimoine des Pyrénées : dans cette histoire où dans un fromage d' A.O.C. Barèges-Gavarnie qui a réussit à faire écrire dans un règlement que les bergers doivent abandonner leurs troupeaux en montagnes ? A l'école du monde ]