La mission agrobiosciences a piloté en mars 2005 des forums de concertation auprès des populations pyrénéennes sur le programme de réintroduction de l'ours. Que vous inspire le conflit qui divise actuellement les Pyrénées ?
Jean-Claude Flamant : Nous avons là encore une démonstration de la difficulté qu'il y a en France de débattre publiquement d'un sujet sans que cela tourne à la polémique, voire à l'affrontement. En ce qui concerne l'ours, je ne crois pas qu'on puisse ramener le problème à une simple opposition entre "pro" et "anti" ours. Le programme actuel fait surtout resurgir des maux antérieurs propres aux éleveurs ovins, qui se sentent menacés depuis longtemps par le prix du mouton qui dégringole, l'évolution de la politique agricole, la recrudescence des contrôles administratifs...
Ce serait donc la goutte qui fait déborder le vase ?
Jean-Claude Flamant : Oui. Quand on doit vivre déjà avec un certain nombre de problèmes et de dangers et qu'on vous en ajoute un de plus, celui-ci devient alors inadmissible. "Trop c'est trop", disent les éleveurs. D'autant, font remarquer certains, que le "problème" avait été résolu puisque les ancêtres avaient exterminé, ou presque, l'ours des Pyrénées.
L'Etat propose des mesures d'accompagnement subventionnées (chiens patous, clôtures, gardiennage...) pour que les éleveurs puissent travailler en sécurité. Pourquoi n'acceptent-ils pas ces mesures ?
Jean-Claude Flamant : Pour eux, le problème n'est pas là. Ils préféreraient bénéficier d'aides au maintien à l'élevage plutôt que liées à la réintroduction de l'ours. Quant à l'argument touristique selon lequel les éleveurs pourraient commercialiser des produits sous le label "ours", certains d'entre eux y adhèrent, mais il ne résiste guère aux positions de ceux qui estiment que l'élevage n'a pas besoin de cette publicité pour vivre.
Les éleveurs dénoncent également une décision d'"écologistes des villes" qui ne comprendraient rien à leurs préoccupations. La tension ne vient-elle pas aussi de là ?
Jean-Claude Flamant : Comprenez que le monde agricole se sent dépossédé de son destin. L'ours met cela en exergue. Les soucis écologiques de la société paraissent hors de propos aux éleveurs.
Que préconisez-vous pour sortir de la crise ?
Jean-Claude Flamant : L'agriculture est devenue marginale économiquement tout en jouant un rôle central dans les préoccupations de la société, notamment en termes d'environnement et de cadre de vie. Les éleveurs, intimement liés aux territoires montagnards, ne pourraient-ils pas s'affirmer comme étant les meilleurs connaisseurs de la vie de l'ours, même lorsqu'il perturbe leurs troupeaux ? Ils pourraient alors transformer en atout ce qu'ils perçoivent comme une contrainte, donner un plus à leur métier en phase avec les attentes de la société. Mais il faut bien sûr que celle-ci leur signifie qu'elle comprend ce qu'ils sont. D'où la nécessité d'un vrai débat sur les valeurs des uns et des autres.
Propos recueillis par Frédéric Potet
Le Monde