Alain Reynes: L'ours des Pyrénées, les 4 vérités

 

Extraits de Alain reynes : « L’Ours des Pyrénées: Les 4 vérités.»

Ours_4_veritesLes dégâts provoqués par l'ours sont un faux problème. Ils ne représentent que 1 % des pertes de bétail dans les Pyrénées, et l'on n'entend jamais parler des 99 % restants. Faibles au regard des autres causes de mortalité et bien indemnisées, les attaques des plantigrades ne constituent donc manifestement pas la vraie raison de l'opposition à son retour dans cette région.

La « problématique ours» ne se limite pas à la présence d'une espèce animale ou aux dommages et inconvénients qu'elle génère. C'est un dossier « carrefour» qui concentre et cristallise les grandes questions posées à la société pyrénéenne d'aujourd'hui. Quel avenir pour ce territoire, les hommes qui y vivent, les activités, traditionnelles ou émergentes? Quel rapport à la nature, que l'on dit ici riche, mais dont la maîtrise a été le projet de tant de générations ? Quelles relations entre les populations montagnardes et le reste de la société, qui demande de réintroduire une espèce avec laquelle la cohabitation a toujours été difficile? Et enfin, sur toutes ces questions si importantes, qui a le dernier mot - et comment?

L'ours n'est que la pointe émergée de l'iceberg. S'exprimer pour ou contre lui, aujourd'hui dans les Pyrénées, c'est implicitement prendre position sur des questions plus fondamentales mais moins visibles de la problématique territoriale. Bien que certaines traversent la chaîne, des spécificités socio-économiques nous imposent de distinguer les deux territoires où il à élu domicile: Béarn et Pyrénées centrales.

En Béarn: difficile transition de l'ours autochtone à l'ours réintroduit

Un élément fondamental du système agropastoral

Les derniers individus d'origine pyrénéenne vivent en Béarn, dans les vallées d'Aspe, d'Ossau et de Barétous, où ils ont toujours cohabités avec l'homme. Les exploitations agricoles sont encore majoritairement de structure traditionnelle, familiales, axées sur la production de fromages, y compris l'été en haute montagne. La présence permanente du berger et le regroupement nocturne des bêtes, imposés par la production fromagère, favorisent la protection du troupeau, ce qui permet la cohabitation. Le pastoralisme est encore en partie régi par des règles ancestrales et géré localement par des structures collectives.

Souhaité ou subi, l'ours est un des éléments fondamentaux du système agropastoral traditionnel béarnais, comme le berger ou le fromage de montagne. Cependant, ce système est menacé. Des normes d'hygiène toujours plus contraignantes compliquent la production fromagère dans les cabanes d'altitude, imposant aux collectivités de gros investissements. Sous l'influence combinée des contraintes, du manque de main-d'œuvre familiale et des opportunités proposées par les industries agroalimentaires, des éleveurs renoncent. Ils préfèrent produire tous les fromages sur l'exploitation, ce qui est possible en avançant la naissance des agneaux. L'été arrivé, les brebis n'ont plus de lait et la présence permanente du berger en montagne n'est plus économiquement indispensable. Malgré des mesures agri-environnementales favorisant le maintien de la traite en montagne et la modernisation des cabanes, cette tendance gagne du terrain. De même, les décisions quant à la gestion de l'agriculture de montagne se prennent de plus en plus ailleurs, au niveau national, voire européen. Les lois et les directives prennent le pas sur la gestion locale.

Et simultanément, l'ours pyrénéen disparaît. Premier des éléments fondamentaux du paysage agropastoral à s'éteindre, sa mort symbolise le déclin du système traditionnel béarnais. Après lui, le berger ne tardera pas à s'effacer également.

L'action de l'IPHB

Les populations locales ont pourtant longtemps résisté. La création de l'IPHB a constitué une tentative forte de maintenir un système local de concertation et de gestion. Sur la forme, elle a en partie rempli sa mission. Depuis dix ans, des décisions concernant les activités traditionnelles (forêt et pastoralisme, notamment) ont bien été prises localement, même si la concertation s'est souvent limitée à des rapports de force. Mais sur le fond, l'Institution ne peut qu'échouer, tant son objectif réel reste de maintenir un système condamné.

De même, l'évidence de la disparition de l'ours a longtemps été refusée. Le réseau «Ours brun» de suivi et de comptage des indi¬vidus échappant à tout contrôle local, ses méthodes et ses résultats ne pouvaient qu'être suspects. Après une année de recensement des plantigrades sous le contrôle serré de l'IPHB, la mort de Cannelle, le 1er novembre 2004, tombe comme un couperet. Le 8 décembre suivant, l'Institution reconnaît enfin les estimations du réseau. Il ne reste en Pyrénées occidentales que quatre mâles: deux autochtones, Camille et «Aspe-Ouest », un issu de la réintro¬duction en Pyrénées centrales, Néré, qui est également le père de l'ourson orphelin de Cannelle.

Tout le monde le savait, peu l'admettaient. Toute chance de préserver l'ours pyrénéen a été défendue au-delà du raisonnable, tant cela constituait un espoir de maintenir le Béarn d'antan: la fécondation in vitro, voire le clonage, parfois évoqués, auraient été préférés à des lâchers d'ours « étrangers».

Toutefois, dos au mur, le président de l'IPHB se déclare personnellement favorable à l'introduction de deux femelles, provenant si possible d'Espagne, territoire le moins « étranger» des différentes hypothèses retenues. Il imagine pour cela un invraisemblable processus de décision: chaque « famille » de l'Institution (élus, éleveurs, chasseurs, bergers, associations) doit accepter ces lâchers selon un calendrier s'étalant sur plusieurs mois. En cas de désaccord d'une seule des composantes, un référendum local est même envisagé.
Cependant, face à l'échec patent de la protection de l'ours par l'IPHB ainsi qu'à ces perspectives peu compatibles avec l'urgence de la situation et à l'émotion provoquée par la mort récente de Cannelle, le gouvernement tranche sans attendre. Le 13 janvier 2005, Serge Lepeltier, ministre de l'Écologie, annonce sa décision d'introduire cinq ourses à l'automne 2005, dont deux en Béarn, comme l'envisage l'Institution. L'objectif affiché est de doubler la population en trois ans, c'est-à-dire de passer d'une quinzaine à 30 entre 2005 et 2008.

Comment s'étonner du refus de l'IPHB? Pour ses responsables, ces animaux « imposés» symbolisent précisément ce qu'ils rejettent, à savoir l'ingérence extérieure dans les affaires locales. Ne plus être « maîtres chez eux », la hantise des Béarnais.

Serge Lepeltier aurait-il dû attendre que la décision fût prise localement? L'aurait-elle été, rien n'est moins sûr. En effet, l'Institution est coutumière de revirements de circonstance. Elle avait déjà « pris la décision» de ré introduire des individus en 1996. Mais le dossier comportait également des conditions préalables inacceptables, en particulier la capture préliminaire d'un ours autochtone et la non-application en haut Béarn de la directive euro¬péenne « Habitats » créant le réseau de sites « Natura 2000 ». Dominique Voynet, ministre de l'Environnement à l'époque, avait bien accepté la demande de lâcher d'ours, mais évidemment refusé les conditions associées, ce qui avait bloqué l'opération. Depuis, l'IPHB prétend qu'elle avait refusé le lâcher. ..

Ainsi, selon qu'il est « autochtone » ou « réintroduit », le plantigrade symbolise la vision nostalgique d'une société révolue en déclin ou l'ingérence extérieure de l'État dans la gestion locale, imposant une adaptation des dernières activités traditionnelles.

Ces deux types d'ours, ainsi que les modèles de société qu'ils sous-tendent, sont trop différents pour que le passage de l'un à l'autre puisse s'effectuer rapidement. L'IPHB a eu dix ans pour s'y préparer, mais cette période a assurément été mal gérée et la transition reste à faire.

De ce point de vue, le fils de Cannelle constitue certainement un espoir. Pyrénéen par sa mère, « réintroduit » par son père, il pour¬rait être le lien que les hommes ont du mal à créer entre l'ours autochtone et l'ours « étranger ». Mais encore faudrait-il que l'Institution accepte cette transition et la favorise. Car le rôle qu'elle a attribué à l'ours n'a jamais facilité son acceptation locale. Malgré des discours sur la patrimonialité de l'espèce, l'IPHB utilise depuis dix ans la présence de l'ours que pour la négocier contre des subventions. Puisque la collectivité nationale souhaite la conservation de l'animal, elle doit compenser financièrement cette contrainte qu'elle impose. Cette stratégie a plutôt bien fonctionné: il est clair qu'une bonne partie des 10 millions d'euros accordés au haut Béarn en dix ans est directement liée à son existence.

En limitant la place de l'ours à celle de contrainte, l'IPHB n'a donc jamais assumé ce patrimoine, qu'elle ne revendique que dans les mots. Elle n'a par conséquent jamais initié ni soutenu aucun projet de valorisation de sa présence. Pourtant, le programme de promotion du fromage de montagne des vallées où il a élu domicile, «Pé Descaous », réalisé par le FIEP et une association de bergers, a depuis longtemps démontré tout le potentiel de ce type de démarche. Mais valoriser la présence de l'ours, c'eût été l'accepter et en reconnaître le caractère positif, ce qui aurait affaibli le discours sur la contrainte ...

Alain Reynes

Directeur de l’Association Pays de l’Ours-ADET, Alain Reynes œuvre pour le développement local lié à la présence de l’Ours dans les Pyrénées en organisant des actions de soutien et de communication autour de cet animal. Il se consacre à ce sujet depuis quinze ans, et le travail qu’il publie dans « L’Ours des Pyrénées : les 4 vérités » est le fruit de recherches menées dans le cadre d’un projet de maîtrise d’aménagement et de développement territorial à l’UPPA (Université de Pau). Acteur de terrain, inlassable débatteur, il apporte à la réflexion collective sur la présence de l’ours la force de ses arguments et la finesse de ses observations.

Ouvrage collectif : Farid Benhammou, Sophie Bobbé, Jean-Jacques Camarra et Alain Reynes. Editions Privat. 10, rue des Arts, BP 828-31080 Toulouse Cedex 6

Pour vous procurer ce livre
Pays de l'Ours - Adet : Association pour le Développement Durable des Pyrénées Centrales • Maison des Association 31160 ARBAS • Tél : 05 61 97 48 44 Fax : 05 61 97 48 68 •

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