Parc National des Ecrins, secteur de la Vallouise. Récit d'une randonnée dans le vallon pastoral de Jas Lacroix, voisin du vallon des Bans dédié à l’alpinisme.
Mathieu Krammer
Le départ matinal a lieu sur les coups de 6 heures du matin, à Entre-les-Aygues (1600 mètres d’altitude), au fond de la splendide et sauvage vallée de l’Onde. Il fait frais ce matin, à l’ombre des versants. Le soleil commence à rayonner sur les hautes crêtes culminant à plus de 3000 mètres.
Cette randonnée débute d’abord dans un bois de mélèzes et d’aulnes verts, puis rapidement nous atteignons la « zone de combat » entre forêts et pelouses, puis l’étage alpin avec ses pelouses, pâturages, landes et rochers.
Les premiers cris de marmottes, véritables sentinelles du royaume montagne, se font entendre. Rapidement, un premier spécimen se montre, posté sur un rocher au milieu de la lande. Le versant nord, très pentu, est composé d’une alternance de pelouses, de rochers (falaises et éboulis) où réussissent à se maintenir quelques bosquets de mélèzes et d’aulnes verts. Le versant sud au contraire est plus doux, avec une alternance de landes, de pelouses herbeuses et de rochers. Un véritable paradis pour les marmottes !
Premiers tintements de cloches, et pour cause : sur la pente se tient un troupeau de vaches et de veaux. La plupart des jeunes sont cachés dans des bosquets inextricables d’aulnes verts, leurs mères broutant dans les parages. Au total, ils sont une vingtaine.
Le soleil a désormais atteint la partie haute du versant sud, illuminant les crêtes herbeuses et rocheuses jouxtant le vallon des Bans. C’est alors que, se découpant sur le ciel azur, je distingue la fine silhouette de deux chamois, au sommet d’une barre rocheuse. Quasiment au même moment, mais sur le versant nord cette fois, c’est un autre chamois qui se laisse admirer au sommet d’une pente vertigineuse. A plusieurs centaines de mètres du sentier, je n’ai pu les « immortaliser ».
Nous continuons la randonnée, au milieu des marmottes. Peu après les vaches, ce sont trois chevaux que nous observons, broutant l’herbe tendre du vallon. Enfin, après avoir longé une petite gorge creusée par le torrent de la Selle, ce sont des bêlements caractéristiques qui attirent notre attention. Finalement, le sentier parvient au sommet d’une butte et nous observons alors, de l’autre côté, un grand troupeau de chèvres et de moutons, paisiblement installé au sein d’un parc de contention formé de filets, à une centaine de mètres de la bergerie de Jas Lacroix. Les moutons et les chèvres sont calmes. Ceci n’est pas le cas des jeunes chevreaux qui courent dans tous les sens et semblent tout particulièrement apprécier de se donner des « coups de boule » au milieu des rochers ! Insouciance juvénile. Puis, le troupeau se lève calmement et se dirige rapidement vers la cabane pastorale.
Un panneau, financé par le programme Life Loup, indique la présence de chiens de protection et la conduite à tenir en cas d’interférences. Aujourd’hui, je n’ai cependant pas observé de patous, mais j’en avais vu lors de ma dernière randonnée dans le secteur, il y a deux ans. La bergerie est occupée par plusieurs bergers ainsi que leurs chiens de conduite du troupeau, de petite taille et de type « berger des Pyrénées ». Par ailleurs, un deuxième parc est installé à proximité immédiate de la cabane. Il est heureux de constater que, en l’absence même du loup (qui est seulement de passage épisodique dans la vallée de la Vallouise), certains bergers se sont déjà équipés en vue de l’éventuelle arrivée du loup : présence humaine permanente autour du troupeau, parcs de contention, chiens de protection. La cohabitation avec les grands prédateurs passe inévitablement par là.
Je poursuis ma randonnée vers le fond du vallon, dans le but de poursuivre jusqu’au petit cirque de Chanteloube. Il s’agit d’une des rares zones de mise bas de la colonie de Bouquetin des Alpes du sud du Parc National des Ecrins, la seule du secteur de la Vallouise. L’été dernier, le site était occupé par une quinzaine d’Ibex dont 5 cabris. Cependant, sachant que j’aurai plus de chances de voir du Bouquetin lors de ma prochaine randonnée, je préfère me régaler du spectacle que m’offrent un nombre impressionnant de marmottes ! Présentes dans tout le secteur, certaines se prélassent au soleil, tandis que d’autres broutent avidement l’herbe verte. Peu farouches, elles se laissent facilement observer et photographier, pour mon plus grand bonheur. Par contre, je profite de ce sujet pour faire un peu de prévention : il ne faut surtout pas donner à manger aux marmottes. Certains touristes se plaisent à attirer les marmottes avec pains, chocolat et autres sucreries, mais ceux-ci causent des ravages chez les rongeurs : les animaux ont des protubérances au cou, leur pelage se ternit et ils meurent les uns après les autres. C’est dit !
Le retour s’effectue par le même itinéraire. Au retour, nous rencontrons de nouveau le troupeau, en sens opposé, qui lui remonte le vallon vers les riches pâturages de Chanteloube ou du Clot Agnel. Il est accompagné de trois bergers. Sur les crêtes, des ballets aériens de corvidés montagnards (chocards, craves et autres grands corbeaux) égaient le ciel. Au milieu des marmottes, rouges-queues noirs et traquets motteux donnent de la voix dans les éboulis.
Voilà, il est 11h30, cette randonnée matinale m’a permis de me faire une idée sur ce que doit être le pastoralisme de montagne avec le retour des grands prédateurs.
Matthieu Krammer