Pyrénées Magazine n°106
Editorial : « La guérilla pyrénéenne »
« Poignée d'imbéciles », « atteinte à la dignité des Pyrénéens », « expédition punitive », « menaces de mort », « nouvelle guerre des Demoiselles »: voilà quelques expressions qui ont résonné dans les Pyrénées ces dernières semaines. Juste pour donner un aperçu du climat délétère qui règne dans nos montagnes en ce début d'été.
L'ours est le nerf de cette guerre de clocher. Arbas, un petit village de Haute-Garonne qui paie cher son engagement pour la bête, en est le principal champ de bataille. Comment en est-on arrivé là ? Comment a-t-on pu laisser les Pyrénéens se déchirer entre eux et manifester leur colère par des actes de violence? D'abord, les faits.
Parmi les forces en présence, nous avons d'un côté ce que tous les médias nomment désormais les « pros », et de l'autre les « antis ». Les premiers défendent le principe de protection de la biodiversité et veulent à tout prix sauvegarder une espèce vouée à disparaître. A leur tête, le tout-puissant ministère de l'Écologie, représenté par une dame de fer qui affiche son opiniâtreté à la moindre occasion, Nelly Olin. Les antis, quant à eux, regroupent un certain nombre d'éleveurs et de bergers pyrénéens, français et espagnols, regroupés en associations militantes. Ils font figure de résistants, entendent protéger leurs troupeaux des crocs des plantigrades et détestent que Paris vienne se mêler de leurs affaires.
La guerre est déclarée à l'annonce de la ministre de l'Écologie de la réintroduction de cinq ours slovènes sur le massif, en mars dernier. Le conflit commence par quelques manifestations, mais vire rapidement au rapport de forces: saccage d'Arbas, entrave a premier lâcher d'ours d'un côté, escadrons de gendarmerie et détermination sans faille de l'autre. « J'irai jusqu'au bout de cette opération »; clame la ministre. Et les antis ne désarmeront pas non plu occupant le terrain, déposant une plainte auprès du Conseil d'État, puis, demandant un moratoire afin de suspendre le plan ours.
Comme dans tout conflit, il y a aussi les observateurs extérieurs, les analystes. Les médias, soigneusement laissés à l'écart des lâchers, hormis les grandes chaînes de télévision (parisiennes bien sûr) et les spécialistes de la question appelés à se prononcer sur la nécessité de ces réintroductions. Et là, les avis sont partagés. D'aucuns considèrent que le territoire pyrénéen, après des décennies sans ours, n'est plus adapté à la présence de ce prédateur. Incompatible avec les activités humaines, dit-on. D'autre en revanche, pensent qu'il faut préserver et développer la population afin d'enrayer le lent processus de disparition des espèces dont l'homme est le fossoyeur.
Dans ce contexte, qui relève du dialogue de sourds, comment comprendre les enjeux liés à ces réintroductions ? Trop de questions restent sans réponse: pourquoi veut-on sauver les ours pyrénéens, dar les gènes de l'espèce ont disparu avec Cannelle? Pourquoi plus de 60 % des Pyrénéens se disent, dar les sondages, favorables à l'ours? Pourquoi des éleveurs refusent catégoriquement et violemment le plantigrade? Comment d'autres, au contraire, s'accommodent de sa présence? Et une dernière interrogation: a-t-on mesuré les dommages collatéraux que pourrait occasionner ce conflit pour les Pyrénées? Les ministres passent. Les bergers et les ours, eux, restent.
Un dossier remarquablement construit
Ce remarquable dossier de 40 pages présenté par Florence Garès aborde tous les aspects de la problématique de l’ours. « Pourquoi introduire dans les Pyrénées une espèce qui n’est pas en voie d’extinction en Europe ? A la première page de son volumineux plan de réintroduction, Nelly Olin, ministre de l’Ecologie, nous apporte une réponse imparable : « Garantir la survie à long terme d’une espèce telle que l’ours brun d’Europe, c’est précisément conserver plusieurs noyaux stables partout où il est encore présent. Quelle que soit l’espèce, reporter sur d’autres pays la responsabilité de sa conservation, c’est travailler, sans le dire, à sa disparition ».
« Quel avenir pour l’ours des Pyrénées ? »
« Selon l’audit réalisé sur les ours des Pyrénées occidentales en 1996 par le spécialiste nord-américain Sherveen, le nombre d’individus nécessaire à la survie de la population ursine serait de cent ours.
D’après l’ONCFS, la population ne serait viable que si la probabilité d’extinction sur cinquante ans était inférieure à 5 ou 10%. On ne peut pas parler de viabilité sans tenir compte du contexte qui entoure l’animal. La situation idéale au sein d’une population ursine serait d’avoir un équilibre entre les deux sexes. Dans ce cas, ou même si le nombre de femelles est inférieur, l’essentiel est d’avoir un pourcentage élevé de femelles reproductrices et qui le soit régulièrement. Dans les Pyrénées, les dernières réintroductions visant le renforcement de la population raniment l’espoir de voir renaître l’espèce, mais, si elles s’arrêtent aujourd’hui, elles n’auront servi absolument à rien. »
Source : www.pyreneesmagazine.com