Vautours et élevage extensif

par Jean Pierre Choisy

Elevage et tir, piégeage, dénichage des vautours

Ces destructions ont fortement affecté les quatre espèces de vautours d’Europe : chasse de trophées, collection d’œufs, et d’oiseaux taxidermisés, destructions des Rapaces ne s’embarrassant pas de distinctions entre charognards et prédateurs. Mais les vautours n’ont pas suscité l‘animosité des éleveurs, au contraire, à deux exceptions près :

  1. A partir de la fin du XVIII° siècle et jusqu’à son éradication totale, l’inoffensif Gypaète, dans les Alpes, a été victime de fantasmes cynégétique-littéraires en faisant un véritable dragon. Eleveurs et bergers en ont diversement influencés. Curieusement, les Pyrénées et la Péninsule Ibérique n’ont pas été contaminés par ces délires romantiques.
  2. Depuis quelques années on a relaté, dans les Pyrénées et en Espagne, des cas de vautours fauves tuant du bétail. Une fois éliminées les billevesées, ainsi qu’une prétendue expérience (une chèvre en bonne santé peut effectivement être tuée par des vautours…si elle est bien ligotée !), le fait a été réellement observé dans des situations très particulières, concernant toujours des animaux en situation critique : blessé ou agonisant, jeune gisant durablement inerte sur le sol et pris pour un cadavre, mort-né dépassant de la vulve tiré par les vautours entraînant l’utérus, etc. Dans la grande majorité des cas, les vautours n’ont fait qu’accélérer une mort quasi-inéluctable. La récente augmentation de ces incidents tient à deux causes :
    - mise en alpage de races, notamment bovines, plus productives mais peu rustiques, dont certaines ne devraient jamais être laissées à elles-mêmes, sans possibilité d’assistance humaine, lors des mises-bas ;
    - suppression brutale de charniers dont disposaient précédemment d’importantes populations de vautours, d’où disette brusque et très forte motivation alimentaire.

D’impact concret très limité, localisé, le problème est néanmoins très préoccupant médiatiquement, monté en épingle comme faits divers « sensationnels » et, plus encore, par tous ceux qui supportent mal la protection des Rapaces en général.

Notez bien : le problème, complexe, a été tout au plus évoqué et non pas traité. Pour information détaillée s’adresser à :

Elevage et empoisonnement des vautours

Dans le passé

L'impact du poison a été encore bien plus catastrophique, en tout cas pour les trois vautours autres que le Gypaète. Qu’il s’agisse d’un appât ou d’un Carnivore lui-même victime du poison, une seule charogne peut tuer en une seule fois plusieurs dizaines de vautours. Ces derniers sont atteints alors même que ce sont généralement les Carnivores qui sont généralement visés : le Renard pour des raisons surtout cynégétiques, l’Ours et surtout le Loup pour protéger les cheptels domestiques.

De nos jours

  1. Situation catastrophique de tous les vautours dans les Balkans et une grande partie de l’Afrique au Nord du Sahara du seul fait de l’usage de ce moyen de destruction redoutable et absolument non sélectif, est la cause essentielle de la quasi-extinction des vautours ;
  2. Graves préoccupations en Espagne : des centaines de vautours sont empoisonnés illégalement chaque année. Jusqu’à maintenant la survie globale du Vautour fauve n’est pas en cause du fait de l’importance des effectifs. Mais la situation pourrait vite s’aggraver. Elle est déjà préoccupante pour les trois autres vautours, bien moins abondants. Jusqu’à un passé récent, l’objectif était cynégétique : destruction des prédateurs (conséquence de la récente intensification agricole ayant entraîné un effondrement des effectifs de nombreuses espèces, dont Lièvre et Perdrix rouge) . Les incidents avec le bétail évoqués plus haut sont parfois à l’origine d’une volonté délibérée de détruire les vautours. Alors on préfère généralement le poison, plus discret, moins risqué, que le fusil ou le piège ;
  3. Inquiétudes dans les Alpes : va-t-on vers une reprise illégale de l’empoisonnement des Carnivores ? En France :
  • un Percnoptère agonisant car empoisonné a été trouvé au printemps 2004, à moins de 20 km des Hauts Plateaux du Vercors, fréquentés tout l’été par le Vautour fauve, à l’occasion par les trois autres Vautours, et où le Loup tue des brebis depuis quelques années ;
  • au Mercantour, premier massif de retour du Loup dans les Alpes françaises, une étude toxicologique récente des cadavres de Renard a montré que, dans au moins 80 % des cas, le poison était la cause de la mort !
    NB Rien ne prouve que le Loup ait été visé dans le cas du Percnoptère. Au Mercantour c’est le Renard qu’on voulait détruire. Néanmoins, il est permis de redouter que le retour du Loup contribue à augmenter de la fréquence de tels délits.

Qu’en est-il dans les autres pays de l’Arc Alpin, dans la chaîne elle-même comme ailleurs ?

Elevage et ressources alimentaires des vautours

Vautour fauve dans le ciel de Chamaloc, Col du Rousset (Vercors)Certes, les Ongulés sauvages connaissent dans les Alpes et ailleurs en Europe un renouveau sans précédent depuis des siècles. Leurs cadavres peuvent très constituer une ressource suffisante pour les vautours lorsque ces animaux ne sont pas prélevés par la chasse (Ceux qui sont braconnés restant généralement minoritaires) et que, morts, ils restent à la disposition des charognards. Le plus souvent, il s’agit des espaces hors chasses : Parc Nationaux et certaines Réserves. Mais cela peut aussi se rencontrer ailleurs dans certaines conditions :

  • pression de chasse faible ou très faible ;
  • chasse exclusivement pour le trophée, abandonnant le reste du corps ;
  • chasse blessant beaucoup d’animaux non retrouvés par les chasseurs : symptôme de bas niveau cynégétique, qui n’est guère une méthode de gestion à préconiser !
  • au moins une des espèces d’Ongulés n’est pas chassée (Exemple : le Bouquetin en France).

Pour des raisons économiques (agriculture, sylviculture) une telle situation est de nos jours rarement tolérée ailleurs qu’en haute montagne. Celle-ci offre deux autres avantages aux vautours :

  1. la faiblesse ou l’absence de voirie, la faible profondeur des sols, conduisent généralement, au moins en France, à laisser la plupart des cadavres de transhumants, sinon tous, à la disposition des charognards ;
  2. la rareté ou de l’absence des ligneux rendent la grande majorité des charognes accessibles aux vautours.

Tout ce qui précède est d’une grande importance pour la corrélation entre élevage et retour des vautours dans les Alpes et même en Europe en général. Elle est fort diverse selon les espèces.

Gypaète (Gypaetus barbatus)

Certes, le Casseur d’Os peut prospérer à très basse altitude : il y a des nids à partir de 630 m. dans les Pyrénées (bien plus bas naguère dans certaines régions d’Espagne) et de 300 m. en Crète. A ces altitudes, ses populations dépendent en grande partie du bétail, pour des raisons analogues à celles qu’on a exposées à propos du Vautour fauve. Mais c’est le seul des quatre vautours d’Europe à pouvoir vivre toute l’année et nicher même en haute montagne : nids jusqu’à 2300 mètres dans les Pyrénées, avec prospections jusqu’aux plus hauts sommets.

C’est pourquoi de nos jours une partie importante des Alpes permettrait le développement de populations de Gypaète même en l’absence d’élevage. Bien que celui-ci même en altitude lui procure des ressources saisonnières notables du fait de la transhumance, ce n’est nullement une condition nécessaire à sa survie.

Vautour moine (Aegypius monachus)

Jusqu’à maintenant, les réintroductions de Vautour moine ont suivi celle du Vautour fauve sur les mêmes sites. Les charniers nécessaires à ce dernier sont donc exploités par le premier. En Europe, il niche sur arbre (Essentiellement sur Chêne vert Quercus ilex ou Pin sylvestre Pinus sylvestris) , mais guère au-dessus de 1400 m, même s’il peut exploiter les plus hautes régions, particulièrement à la belle saison. Néanmoins, quoique pour d’autres raisons que le Gypaète, le retour du Vautour moine ne dépend pas forcément partout de l’élevage car il peut :

  • prospecter aussi les habitats semi-boisés, clairières et simples trouées en forêt, voire les boisements très clairs, donc y exploiter des cadavres d’Ongulés inaccessibles aux autres vautours ;
  • vivre de cadavres de lapins, lièvres, marmottes, et autres Vertébrés de taille analogue si leur abondance est suffisante.

Percnoptère (Neophron percnopterus)

La prospérité du Vautour blanc est liée à la présence de restes à finir :

  • Originellement en picorant les bribes laissées sur les os par les grands vautours (Son bec, fin, y est très bien adapté, alors qu’il n’est guère apte à ouvrir le « cuir » des Ongulés),  ainsi que, dédaigné par eux, le contenu de la panse des Ruminants.
  • Secondairement, il s’est fréquemment adapté à l’exploitation des déchets humains (D’où ses noms allemands et néerlandais), qui peuvent lui permettre de survivre à la disparition des grands vautours. Partout où ces déchets ne sont plus disponibles, sa prospérité dépend de l’organisation de l’accès aux charognes de bétail, que ces charniers soient prioritairement destinés à lui ou à d’autres vautours.

Vautour fauve (Gyps fulvus)

C’est l’espèce dont la prospérité est, depuis des siècles, la plus étroitement liée à l’accès aux charognes de bétail du fait du cumul de plusieurs caractéristiques :

  • il n’exploite que les charognes d’Ongulés ou de taille analogue, du fait de son extrême grégarisme : quelques des dizaines d’individus descendus consommer un cadavre d’écureuil dépenseraient plus d’énergie en s’envolant qu’ils en auraient obtenu ;
  • il ne niche guère au-dessus de la moyenne montagne, de l’étage montagnard, même si des couples peuvent nicher jusqu’à la limite supérieure des forêts, voire un peu au-dessus (Lorsque les Rapaces en général sont persécutés ou, au contraire, lorsque l’espèce est tellement prospère que les sites rocheux plus bas sont saturés.) .  A la belle saison, il prospecte jusqu’aux plus hautes altitudes, y trouve beaucoup de cadavres de bétail transhumant et/ou, de nos jours d’Ongulés sauvages. Mais la haute montagne seule ne peut guère suffire à l’entretien de ses populations toute l’année ;
  • il ne prospecte que les habitats ouverts. Or, à basse et moyenne altitude, il est exceptionnel que, de nos jours, agriculture et/ou sylviculture y tolèrent des densités d’Ongulés sauvages non prélevés telles qu’il puisse y trouver dans les zones ouvertes des charognes en suffisance pour entretenir ses colonies.

Le fondement de la prospérité du Vautour fauve en Espagne (vingt-trois à vingt-quatre mille couples, plus de cinquante mille individus) est la persistance répandue d’une élimination des charognes par la faune sauvage même à basse altitude.

En dessous de la haute-montagne, la mise à disposition du Vautour fauve des charognes de bétail joue un rôle central également pour la prospérité des autres espèces de vautours : sur une même charogne leurs préférences alimentaires ne sont pas les mêmes et très souvent, les autres Vautours repèrent les charognes du fait des mouvements et rassemblement du Vautour fauve, plus abondant et grégaire.

Ceci n’exclut nullement que, dans certaines situations particulières rares de nos jours, même à basse altitude, le Vautour fauve et les autres, puissent vivre essentiellement de charognes d’Ongulés sauvages. Mais c’est un autre débat.

En France, en 1998 CHASSAGNE a fait de l’équarrissage naturel par les Vautours dans les Causses (sud du Massif Central) l’objet de sa thèse de doctorat vétérinaire. Son analyse historique s’applique parfaitement à une grande partie des montagnes françaises sinon à toutes.

Traitement des charognes en France

A partir de 1714, des mesures de police sanitaire imposent l’enfouissement des charognes, auparavant abandonnées aux charognards. Respectées en ville, elles ne le sont pas en milieu rural où les forces de police sont beaucoup moins présentes.

Au XIX° siècle, les découvertes pastoriennes justifient la destruction prophylactique des cadavres.

Au XX° siècle le Code Rural intègre les divers textes : loi du 2/2/42, puis du 31/12/75, revue et refondue le 26/12/96, du fait de la crise de l’ESB (maladie de la vache folle). Sur la majeure partie du territoire français, de moins en moins de carcasses sont abandonnées dans la nature, les ressources alimentaires des animaux charognards chutent et la démographie des populations sauvages qui profitaient de la situation s’en ressent. Le niveau sanitaire de l’élevage progresse énormément. La situation des zones de montagne reste particulière :

  • distance kilométrique,
  • lenteur de l’accès,
  • légèreté des carcasses à collecter sont défavorables au passage de l’équarrisseur en zone de montagne (Surtout pour des camions),
  • le texte de loi du 31/12/1975, puis celui du 26/12/1996 le reconnaissent. L’équarrisseur, le plus souvent, ne passe ni dans les 24h réglementaires après convocation, ni dans les 48 heures tolérées.

La mise en place de conteneurs réfrigérés où les éleveurs peuvent apporter les charognes qui attendront le passage de l’équarrisseur a diminué la dépose illégale de charognes dans la nature. Elle ne l’a pas supprimée car beaucoup d’élevages de montagne sont situés à plusieurs dizaines de kilomètres du conteneur réfrigéré. A défaut d’équarrissage, trois modes de traitement sur place sont admis par les services vétérinaires :

  • incinération : lourde à mettre en œuvre, outre qu’elle génère des pollutions, fait courir un risque d’incendie (hors d’un four, autres combustibles nécessaires, généralement hydrocarbures) ;
  • traitement à la chaux vive : « l’efficacité prouvée sur les effluents organiques liquides n’est pas forcément transposable en ce qui concerne les solides » comme l’a montré une étude utilisant pourtant des doses de chaux triples de celles qui sont préconisées (Müller E., 1987, DEA, INSA Lyon). « L’effet bactéricide attendu (…) ne se produit (…) pas dans les charniers chaulés » ;
  • enfouissement : dans des massifs où la très grande majorité des sols sont peu profonds, voire squelettiques, cette éventualité reste généralement très théorique, une vue de l’esprit, déconnectée de toute possibilité de réalisation concrète. En outre, on a démontré que beaucoup de spores de bactéries pathogènes survivent de nombreuses années, une partie étant remontée en surface par les lombrics, puis dispersée par le ruissellement.

Pour toutes ces raisons, l’abandon des charognes dans la nature est une pratique courante, quoique parfaitement illégale et présentant de nombreux inconvénients sanitaires :

  1. dissémination de germes, de parasites,
  2. pollution des eaux,
  3. ressources trophiques supplémentaires pour les chiens errants,
  4. pullulation des mouches,
  5. pour le bétail cause d’inconfort et agents de disséminations de germes infectieux.

Divers travaux ont montré que la consommation par les vautours était le plus efficace traitement sur place des charognes de bétail dans les régions d’élevage extensif, tant du point de vue de l’efficacité que du coût.

« Le tube digestif des griffons ( C’est-à-dire les vautours du genre Gyps, en Europe le Vautour fauve Gyps fulvus; groupe auquel on peut joindre les vautours moines et oricou (Torgos tracheliotus) ) détruit tous les micro-organismes qui auraient pu survivre dans les cadavres, hormis quelques spores très résistantes ».

Outre que la plupart des spores sont détruites, Chassagne souligne que la consommation a presque toujours lieu avant sporulation des bactéries pathogènes. Cette aseptisation est due à l’extrême acidité du milieu stomacal : pH 1 à 1,5 ! Soit environ mille fois plus acide que chez les Mammifères.

« L’action des vautours apparaît donc sans danger et même très bénéfique, dans une zone de moyenne montagne mal desservie par l’équarrissage industriel conclut l’auteur à propos des Causses. C’est a fortiori le cas dans les alpages de haute montagne : Alpes, Pyrénées. Ajoutons que cette fonction sanitaire concerne aussi charognes d’animaux sauvages.

Ces constatations ont débouché sur des tractations pour un assouplissement de la législation en faveur des grands rapaces charognards.  Des dérogations ont d’abord été obtenues au coup par coup auprès des services vétérinaires départementaux dans les Pyrénées, les Causses, les Alpes. Le FIR (Fonds d’Intervention pour les Rapaces, fusionné depuis avec la Ligue Protectrice des Oiseaux (LPO)) souligne alors la contradiction paradoxale entre le soutien du Ministère de l’Environnement aux mesures en faveur des vautours (charniers inclus) et le Ministère de l’Agriculture qui « se retranche derrière la législation sanitaire et condamne en bloc les moyens nécessaires à ces actions ».

Passons sur le détail des péripéties multiples négociations entre les deux Ministères, arrêtés locaux, etc.(1985, 1986, 1989, 1991, 1993, 1994, 1995, 1996, 1997), débouchant en 1998 sur un arrêté Ministériel assouplissant l’application de la législation dans les zones à vautours, démarche étayée scientifiquement (Briquet, 1990, Evaluation du rôle épidémiologique du vautour fauve dans le cadre de sa réintroduction en France sur les Grands Causses, thèse doctorat vétérinaire, Alfort-Créteil).

Dans les zones à vautours, il devient possible d’entretenir légalement, outre les quelques charniers « lourds », ou charniers proprement dits, des charniers légers intermittents, dits « placettes » gérées par les éleveurs ou/et bergers eux-mêmes, pour les charognes issues de leur propre élevage. Les principes techniques de base sont :

  • étanchéité du sol (béton) et
  • interdiction de l’accès aux mammifères (clôture électrique).

Il est exclu qu’un tel « charnier fermier » soit utilisé par d’autres éleveurs, pour éviter de transporter des germes pathogènes d’un élevage à l’autre.

Organisation de la participation du vautour fauve à l'équarissage dans les massifs de réintroductions des préalpes françaises

Diois

Les éleveurs de quatre cantons (Diois et du sud du Vercors = 1 162 km2) disposent d’un numéro téléphonique avec répondeur-enregistreur, où ils peuvent signaler les charognes à enlever chez eux. Cette collecte permet d’approvisionner aussi bien les oiseaux en volières avant lâcher que deux charniers sur la commune à Chamaloc, à la bordure méridionale du Vercors mais dans le Diois.

Volière à vautours à Chamaloc, Vercors, DieVolière à vautours et charnier dans la falaise de Chamaloc, col du Rousset (Vercors)

Actuellement, ces frais de collecte de charogne et de gestion de charnier sont financés dans le cadre de la réintroduction par le Parc Naturel Régional du Vercors, opération qui n’est pas achevée.

Baronnies

Le système est analogue mais, l’opération de réintroduction étant achevée, la pérennité du financement a été assurée en associant officiellement à l’équarrissage l’association Vautours en Baronnies, gérant les charniers. Requise d’équarrissage, elle est rémunérée 23 € par cadavre.  Un système analogue existe dans les Causses (Pour information plus précise demander à LPO Grands Causses   (sud du Massif Central) et en projet pour le Diois.

Les avantages sont multiples pour les divers partenaires et pour la collectivité :

  • politique de restauration de la biodiversité : contribution à la pérennisation du retour des vautours, essentielle surtout pour le Vautour fauve ;
  • éleveurs : ils ne sont plus obligés de choisir entre illégalité, jamais très confortable, ou bien élimination sur place, dont on a vu plus haut les difficultés de mise en œuvre et les limites sanitaires, ou encore le transport au conteneur réfrigéré (Un seul pour tout le Diois et le sud du Vercors, un seul pour toutes les Baronnies, etc.)  à destination de l’équarrisseur, imposant un transport par eux-mêmes, le souvent à une ou quelques dizaines de kilomètres de route de montagne, près d’une cinquantaine parfois. La collecte à domicile des charognes constitue donc pour eux une prestation de service très appréciée ;
  • développement local : la collecte fournit un emploi à temps partiel dans des contrées où l’emploi est rare ;
  • prophylaxie : la collecte annuelle d’un millier de charognes de bétail dans le cadre de l’opération menée par le Parc Naturel Régional du Vercors ne s’est traduite par aucune baisse de leur nombre au conteneur réfrigéré de Die. La seule interprétation possible c’est qu’un millier de charognes ont été soustraites à des dépôts illégaux dans la nature. Evolution analogue dans les Baronnies (Pour nombre exact, demander à Tessier. Pour comparaison avec le nombre de charognes collectées pour l’équarrissage, avant et après le début de l’opération, demander à Traversier.
  • politique de l’environnement : un traitement sur place est préférable au transport de plusieurs dizaines de tonnes de charognes depuis les Préalpes jusqu’à Lyon ou Marseille ;
  • finances publiques : dans la grande majorité des cas, le coût pour elles est moindre que la filière d’équarrissage classique. Celle-ci ne redevient meilleur marché que dans les cas, heureusement rares, de mortalité massive, rentabilisant le déplacement d’un camion. Dès les trois premières années de la réintroduction dans les Baronnies, encore au stade du maintien en volière, le nombre de charognes collectées a été tel que leur élimination par l’équarrissage aurait coûté au Conseil Général de la Drôme au moins autant que la subvention de celui-ci à l’opération de réintroduction (Pour information précise demander à Trouillet. Ceci à supposer qu’un contrôle fortement accru ait éliminé les pratiques d’abandon des charognes dans la nature, ce dont la possibilité concrète est douteuse, et qui ne serait pas nécessairement préférable, tant sur le plan prophylactique qu’environnemental.

Verdon

On a choisi de ne pas collecter de charognes dans les élevages et de puiser directement dans le conteneur réfrigéré de la filière classique d’équarrissage.

C’est évidemment bien plus facile que de mettre sur pied un système de collecte à domicile ! Certes, cette manière de faire permet, elle aussi, la pérennité de l’approvisionnement des charniers. Mais, ce faisant, on a perdu tous les autres avantages :

  • affaiblissement de la légitimité politique du financement de l’opération, qui ne se justifie plus que par la seule restauration de la biodiversité et les retombées touristiques ;
  • aucun emploi à temps partiel n’est créé ;
  • nulle diminution des dépôts, illégaux et dans des conditions sanitaires discutables, de charognes dans le milieu ;
  • les éleveurs, qui ne bénéficient pas d’une collecte des charognes à domicile, ne sentent pas directement concernés par le retour des vautours.

Quelles ont bien pu être les raisons d’une telle faute tactique majeure ? Les responsables des autres opérations de réintroduction ont été bien inspirés de faire un tout autre choix.

Deux problèmes de gestion d'élevage liées au retour des vautours fauves

  1. bain dans les abreuvoirs : les vautours fauves sont des fouilleurs-tireurs qui introduisent leur tête et leur long cou dans la cavité générale des cadavres, les souillant abondamment. Ensuite, ils se nettoient. Lorsqu'un groupe de vautours se baigne dans des abreuvoirs, le bétail refuse ensuite l’eau à odeur de cadavre. A court terme, le problème peut être immédiatement réglé par un épouvantail. Si les vautours s’y habituent, d’autres techniques simples sont très efficaces.
  2. disparition d’indices lors de dégâts aux troupeaux par des carnivores : quelques dizaines de vautours fauves font rapidement disparaître l’essentiel d’une brebis. En cas d’attaque par Chien, Lynx ou Loup, tout constat devient alors impossible. La seule parade est une intervention extrêmement rapide ou de recouvrir le cadavre d’une bâche.

Un projet de règlementation européenne menaçant les base mêmes de la survie des vautours à l'échelle continentale

Un projet actuel de réglementation européenne induit par la crise de la « vache folle » constitue une menace majeure et sans précédent sur la pérennité des vautours à l’échelle continentale : les charognes destinées aux charniers devraient être congelées, la tête prélevée pour analyse et ensuite, seulement, si l’analyse est négative, les charognes seraient placées sur les charniers.

La France et l’Espagne, leurs Ministères de l’Environnement, les associations concernées par les vautours, ont présenté des contre-propositions élaborées par des vétérinaires. En tout état de cause, une modulation en fonction du contexte local s’impose : dans les Préalpes comme les Causses, la tremblante du mouton n’est guère présente et les races élevés y sont résistantes.

Le coût exorbitant des mesures préconisées entraînerait obligatoirement une réduction à presque rien des charognes de bétail disponibles pour les vautours.
Du point de vue de la conservation de la biodiversité, l’examen détaillé des contre-propositions est sans importance. Un seul point sera stratégiquement décisif : quelle que soit l’option retenue, il importe que l’éleveur ou le berger optant pour l’élimination par les vautours ne subissent pas la moindre contrainte supplémentaire par rapport à la filière d’équarrissage industriel, au contraire.
Faute de quoi l’impossibilité d’un contrôle effectif conduirait à un contournement de ces contraintes par une reprise massive des pratiques antérieures de dépôt dans le milieu.

Ces dépôts illégaux ont toujours été camouflés : sous le couvert ligneux, dans des ravins, chaos rocheux, gouffres et cavernes, toutes conditions d’inaccessibilité aux vautours.

Alors, les ressources trophiques des vautours autres que le Gypaète s’effondreraient à l’échelle continentale, donc leurs populations également, ceci sans le moindre bénéfice prophylactique dans les régions d’élevage extensif peu peuplées, à voirie peu dense, notamment en montagne, et même au contraire, du fait de la reprise de la dépose clandestine de charognes dans la nature.
C'est ce qui se passe actuellement : les vautours sont en danger.

Jean Pierre Choisy
Photos: Baudouin de Menten

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