Michel Meuret: brebis et chèvres sont des gourmets

Michel Meuret - 19/10/2005

Michel_meuret_inraEn vue d'obtenir son diplôme d’ingénieur agronome de l’université libre de Bruxelles, Michel Meuret part en Drôme travailler sur le thème des chèvres laitières conduites en forêt dans le cadre du programme « Man and Biosphere » de l'Unesco. Une expérience qui le motive tout de suite : « J’avais déjà un goût prononcé pour le plein air. Là, avec les bergers et leurs troupeaux en collines, je suis vraiment tombé amoureux de la situation ». C’est pour Michel Meuret, aujourd’hui directeur de recherche à l’Inra, le début d’une aventure scientifique et humaine passionnante qui se poursuit encore aujourd’hui. 

Quand en 1983 l’Inra lui demande de présenter son mémoire d’agronomie, il se rend en Avignon « en costume trois pièces cravate ». L’Institut, intéressé par son approche, lui propose de l'accueillir en thèse ; il s'y engage dans une situation idéale pour ce curieux de nature à l’énergie apparemment inépuisable : « J’ai eu la chance d’arriver dans une équipe en formation. Pas de routines, tout à découvrir ensemble, et un enjeu qui nous projetait d’emblée dans le "monde réel" autour d'un sujet brûlant : la contribution de l'élevage à la prévention des incendies de forêts ». Le débroussaillage par des troupeaux est-il faisable et efficace ? Quelle valeur alimentaire aux broussailles ? Peut-on aussi espérer en tirer d'excellents agneaux et fromages ? Le travail en équipe donne des résultats traduits sous forme opérationnelle technique. Deux bémols de taille cependant : déjà le manque d’éleveurs, notamment prêts à s'investir en forêt et des gestionnaires forestiers confondant parfois troupeaux et engins mécaniques.

Les éleveurs sur pâturages naturels : histoire d’une réhabilitation

Dans les années 70 et 80, les éleveurs utilisateurs de pelouses naturelles, landes et sous-bois « étaient considérés comme des marginaux, car exerçant leur métier sur des zones alors qualifiées dans les textes de ‘conditions difficiles’, et ‘à handicaps’ ». Aujourd’hui, la situation a changé. « Le modèle industriel dominateur s’est effrité à cause de ses excès. Les éleveurs sur parcours sont alors passés du statut d’ignorés par l’appui technique agricole… à celui de modèle dont il s'agit de s'inspirer. En effet, ils optent pour une activité moins coûteuse et dégagent de bonnes marges grâce à un travail bien pensé et des produits souvent sains et de qualité ». De plus, « depuis le tournant de 1992, avec la refonte de la politique agricole commune, la conférence de Rio sur la biodiversité et l’instauration en Europe de la directive "Habitats Faune Flore", ils sont considérés comme des interlocuteurs de tout premier choix », explique Michel Meuret.

Dès lors, motivé par cette « rencontre de deux mondes », celui de l'élevage et celui de la protection de la nature, Michel Meuret continue à étudier les pratiques d'élevage en plein-air et sur ce qu'on appelle des « milieux complexes ». « Ce n’est pas le bruit des cigales et le vent dans les branches qui me passionnent », explique-t-il. « C’est la compétence, l’audace et l’ouverture d’esprit des éleveurs qui prennent le risque d'utiliser des pâturages dont rien n'est dit dans les références techniques ». Ils ont, d’après Michel Meuret, « un tempérament d’expérimentateur : ils procèdent par essais et erreurs, en discutent entre eux et sont prêts à vous le faire partager ». Le respect qu’ils inspirent au chercheur lui donnera envie de leur rendre hommage dans un beau documentaire : « Les raisons de garder les chèvres ». Ce film Inra sera salué par la critique pour l’esprit novateur et l’approche à la fois pragmatique et philosophique de son sujet.

La diversité des plantes ouvre l’appétit des ruminants

L’étude de la « motivation alimentaire au pâturage », à laquelle se consacre Michel Meuret depuis 1996, réserve bien des surprises. En mesurant la quantité de nourriture qu’ingèrent les troupeaux, il se rend compte qu’ils mangent le double de ce qui était prévu par les modèles nutritionnels de l’Inra. Qu’est-ce qui peut bien leur ouvrir tant l’appétit ? « Les chèvres, les moutons... mais aussi les vaches, se composent des ‘menus’ en associant des plantes bien différentes dans leur régime, et pas dans n’importe quel ordre ! Elles organisent stratégiquement leurs choix alimentaires, que ce soit dans une journée ou dans un repas. Pour avoir le temps de faire leurs choix dans des milieux divers, elles mangent parfois plus vite en faisant de grosses bouchées, à partir de feuillages d'arbres et de touffes d'herbes ». Une voracité qu’on peut mettre au service du débroussaillage… mais qui peut aussi être la base d’une nouvelle vision de la recherche en alimentation animale.

Prendre en compte le « point de vue » de l'animal : un vrai axe de recherche
D’après l’équipe de Michel Meuret, la motivation alimentaire est un axe de recherche prometteur, même s’il remet beaucoup de principes en cause: « Lorsque, dans les conférences que nous animons, nous proposons de privilégier 'le point de vue du consommateur', c'est-à-dire du troupeau... et non la composition nutritive des plantes pour l'évaluation des pâturages, les éleveurs et techniciens nous disent qu'il s'agit là d'un grand choc culturel ! ». Michel Meuret propose aujourd'hui de développer une 'approche éco-zootechnique', « où le côté vivant et réactif des animaux d'élevage serait apprécié et où ils ne seraient plus assimilés à des machines ». Il invite à relire ce qu’écrivait en 1957 l’agronome français André Voisin dans son livre La productivité de l’herbe: « La vache est un gourmet ».

Michel Meuret, le chercheur diffuseur d’idées

Aujourd’hui, Michel Meuret s'attaque à un nouveau thème, les pratiques d'éducation des troupeaux visant à les rendre compétents sur les milieux complexes et diversifiés. Il nécessitera, comme pour ses précédents sujets de recherche, des travaux en plein air auprès d'éleveurs et de gestionnaires de milieux naturels. Une satisfaction aussi scientifique que personnelle : « Garder un troupeau en montagne, c'est plutôt 'zen', et quelle joie lorsqu'un berger me confie pour un temps la garde de ses bêtes ! ». Il impliquera également du « labo », riche en échanges : « J’ai la chance d’être dans une équipe mixte associant agronomie, écologie et sciences sociales. On n’est pas dans la connivence de la discipline, mais c’est un vrai plaisir d’avoir des points de vue disciplinaires différents autour d’objets partagés ». Comme toujours, Michel Meuret communiquera ses résultats de recherches à tous: le chercheur se considère et se vit « comme un diffuseur public d’idées ». Une précieuse liberté, sur laquelle il conclut : « Je peux évoquer à qui bon me semble les résultats de mes travaux. En France, nous avons la chance inestimable de pouvoir maintenir un niveau exceptionnel de recherche publique ».

Source : Inra

  • 45 ans
  • nationalités française et belge.
  • directeur de recherche
  • Formation : Diplôme d’ingénieur agronome, université de Bruxelles. Habilitation à diriger des recherches en écologie, université d'Aix-Marseille.
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