«Nous allons avoir des désordres climatiques colossaux. Et la majorité des politiques s'en désintéressent...» (Nicolas Hulot)
La révolte de Nicolas Hulot
L'aventurier de la télé en a assez que les hommes politiques prennent le péril climatique par-dessus la jambe. Alors il menace: s'ils ne bougent pas, il sera candidat à l'Elysée. question de survie...
Nicolas Hulot n'est plus un télé aventurier gâté. Depuis longtemps. La transformation de son magazine "de l'extrême" en Ushuaïa Nature ne devait rien au hasard. Il voulait montrer à 8 millions de téléspectateurs de TF1 que la Terre est belle. Mais aussi qu'il faut la protéger. Au fil de ses bourlingues cathodiques, il a vu la planète s'abîmer, les mers se polluer, les glaciers fondre, les sols se craqueler de sécheresse.
Et Nicolas est devenu profondément écologiste. En 1990 déjà, il créait la Fondation Nicolas Hulot. Aujourd'hui, à 51 ans, il sait tout de l'extinction des espèces et du réchauffement climatique, de l'épuisement des ressources, de la pollution chimique, de la raréfaction et la contamination des eaux potables... On n'en est plus à une question de beauté à préserver, mais de survie à garantir.
Hulot s'est donc petit à petit mué en porte-parole de l'écologie auprès des Français (et des autres francophones). Inlassablement, il donne des conférences ou lance des opérations. Il tente aussi de convaincre les politiques que le péril climatique est à deux doigts de menacer tous les équilibres écologiques, y compris la survie de l'homme. Il leur a montré les 928 études scientifiques recensées par le magazine Science, études qui allaient toutes dans le même sens: la planète Terre va à la catastrophe si nous n'agissons pas massivement sur le réchauffement climatique. «Nous sommes face à une crise écologique sans précédent, qui va provoquer des catastrophes sanitaires et sociales, des exodes, des épidémies. Les savants ne doutent plus et l'opinion publique est convaincue. Alors qu'attendent les dirigeants pour agir?»
Il les rencontre tous, à droite, à gauche, au centre : «Si je m’étais encarté chez les verts, je me serais ghettoïsé. L’écologie doit être partout». Jacques Chirac est réceptif. Ils seront amis. Plus récemment, il verra Sarkozy, Hollande et Royal, Bayrou et les autres… Tous l’écoutent, mais aucun ne répond réellement à l’enjeu. Même pas l’ami Chirac, qui coince quand Hulot envisage l’urgence de réorganiser une agriculture ultra polluante ou de s’attaquer aux industriels cyniques. On adore compter star télé de l’écologie parmi ses relations. Mais quand il faut prendre des engagements concrets, installer une fiscalité de l’environnement et une écologie industrielle, l’ami Nicolas devient encombrant. Et pourtant, ils ne devraient pas avoir le choix.
Des signes enfin encourageants nous viennent des Etats-Unis. Malgré une administration Bush toujours aussi obtuse, le pays le plus pollueur du monde commence à penser écologie sans son président. Le film de l’ancien vice président Al Gore, «The inconvenient Truth» (Une vérité qui dérange), fait un tabac. Il vient de sortir chez nous. Trois cent villes américaines appliquent le protocole de Kyoto qu’a refusé de signer le président. En Californie, le gouverneur Arnold Schwarzenegger, pourtant républicain comme Bush, a lancé un programme musclé de baisse de la consommation énergétique. Et des stars du business comme Richard Branson (Virgin) ou Bill Gates (Microsoft) sonnent la mobilisation générale en déposant plusieurs milliards de dollars dans la corbeille écologique. Objectif : sauver la planète. Avec une certitude : c’est maintenant ou jamais.
Hulot a une arme redoutable : sa popularité
L’Europe, elle, n’a toujours aucune politique écologique d’envergure. Contrat dramatique étant donné que la pollution se fiche des frontières. Mais est-ce une raison pour ne pas agir chez soi, en espérant créer un effet domino ? C’est ce que s’est dit Nicolas Hulot, dont le rayonnement dépasse le cadre de l’Hexagone (sa fondation dispose d’une antenne belge). Et puis d’autres Nicolas existent ou se révéleront sans doute dans les grandes puissances européennes. Il a donc décidé de secouer le cocotier chez lui, sans cette France où les verts se chamaillent et où les autres forces politiques se contentent de mesures cosmétiques.
Pour cela, il dispose d’un arsenal redoutable : sa popularité. Les politiques s’obstinent à ne pas entendre l’urgence ? Il va les y forcer. En utilisant une arme terrifiante pour eux : la menace électorale ! Fin juillet dernier, sa décision est prise : il déclare vouloir se porter candidat à la présidence de la République.
Coup de folie ? Nicolas Hulot est tout sauf un improvisateur naïf et rêveur. C’est un pragmatique. Et surtout, il n’est pas seul. Autour de lui, à la Fondation Nicolas Hulot (FNH), trente éminents experts sont devenus des conseillers scientifiques. Climatologues, spécialistes du développement durable , épidémiologistes, ingénieurs agronomes ou économistes forment le «comité de veille écologique» de la FNH. Tous lui fournissent les outils pour bétonner un discours sur des bases scientifiques imparables. Et Hulot a établi une véritable stratégie au service de la cause écologique. D’abord en alertant les citoyens. Mais pas question de produire des émissions catastrophe : «Je ne veux pas écoeurer les spectateurs. Dans ce cas, ils fuiront. Avec Ushuaïa Nature, je montre la beauté. Et les gens m’écoutent quand je leur parle des dangers.»
Hulot n’est pas non plus de ces ayatollahs de l’écologie, qui détestent la consommation. «Etre écologiste, ce n’est pas arrêter de consommer, mais consommer mieux. Il ne s’agit pas de supprimer les voitures mais d’organiser une modération de la consommation avant d’y être contraint. Le problème, c’est qu’on ne donne pas le choix aux consommateurs : on les force à polluer. Le non polluant est plus cher que le polluant ! Ca, c’est réellement scandaleux.»
Grâce à Ushuaïa Nature et grâce aux scientifiques de sa fondation, sa grande popularité est assortie d’une grande crédibilité. Un récent sondage du Nouvel Observateur révélait que 82% des français estiment que Nicolas Hulot est le plus apte à défendre l’environnement. Un binôme popularité/crédibilité qui, faute d’avoir pu les convaincre à agir, lui permet de « forcer » les politiques.
L’écologie au centre du débat
Car Nicolas Hulot n’est pas encore candidat à la présidence. Tout dépendra de ce qui se passera début novembre, quand il sortira le pacte écologique, un livre de propositions qu’il soumettra aux autres candidats à la présidentielle de 2007. A eux de les intégrer à leur programme. Et s’ils ne s’engagent pas ? «Alors j’irai…»
Et il pourrait être le cauchemar d’autres candidats. En septembre, le même sondage du Nouvel Observateur révélait que 46% des français souhaitaient qu’il se présente. Et surtout, 7% se disent prêts à voter Nicolas Hulot au premier tour. Ces 7% seraient une très grosse épine dans le pied de certains ou de certaine. Petit rappel utile : lors du dimanche noir du 2& avril 2002, Le Pen est passé au second tour en devançant Jospin de 2%... L’électorat de Nicolas Sarkozy n’ayant que peu de motivation environnementale, c’est donc surtout à Ségolène Royal que s’adressera ce pacte écologique…
Pourquoi vous lancez-vous dans ce combat?
Nicolas Hulot : Parce que la campagne présidentielle s'annonce bien franchouillarde! On n'a toujours pas intégré la plus grande menace qui ait jamais pesé sur l'humanité: le péril climatique, qui ne s'arrête pas aux frontières. La majorité des politiques et des candidats à la présidentielle semblent s'en désintéresser. Il faut chercher dans leurs tribunes pour trouver une malheureuse allusion au réchauffement climatique. C'est atterrant. Quant aux écologistes, faute de privilégier une démarche unitaire, ils sont inaudibles! Or, il faut décréter une véritable union sacrée autour de la lutte contre l'effet de serre.
Vos efforts incessants de lobbying auprès des politiques n'ont servi à rien?
Nicolas Hulot : J'ai vu tous les candidats en tête à tête. Leur écoute paraît sincère, ils semblent partager ma volonté d'agir, mais ils ont tôt fait de reléguer tout cela aux oubliettes pour des raisons de logique électoraliste. Il font comme si l'écologie était un problème parmi d'autres. On m'écoute poliment mais on ne m'entend pas. J'ai proposé à Nicolas Sarkozy d'un côté, à François Hollande et Ségolène Royal de l'autre, la création d'un poste de vice-Premier ministre chargé du développement durable. Tous m'ont promis de prendre en compte cette proposition. Depuis, aucune nouvelle...
Peut-être ont-ils trouvé ça un peu osé…
Nicolas Hulot : Je répète que l’humanité court à sa perte ! Se contenter d’un Ministère de l’Ecologie, c’est le meilleur moyen de ne rien faire. Il faut placer le développement durable au cœur de la politique gouvernementale. Cela ne peut venir que du sommet de l’Etat. Un vice-premier ministre se chargerait d’une planification à moyen et à long terme, de façon à soulager le Premier ministre et le Président, forcément prisonniers du court terme.
Face à cet immobilisme, vous présentez votre candidature ?
Nicolas Hulot : Si rien ne bouge d’ici à novembre, tout est possible. Etre candidat à la présidentielle n’est ni ma vocation, ni mon fantasme, mais si la seule solution est de franchir la ligne rouge, je ne l’exclus pas. Encore une fois : que les politiques prennent leurs responsabilités, qu’ils osent enfin dire que nous courons à la catastrophe si rien n’est fait.
Quelles autres réformes réclamez-vous ?
Nicolas Hulot : L’objectif principal est de lutter contre l’effet de serre. Pour cela, j’attends des changements radicaux dans le domaine de l’énergie, des transports et de l’agriculture. Premièrement, il faut mettre en place une politique drastique d’économies d’énergie et créer un bouquet énergétique en misant sur tout ce qui est renouvelable. L’éolien par exemple, peut-être optimisé. On peut instaurer, petit à petit, une fiscalité énergétique qui se substituera à la fiscalité sur le travail. Hors de question de mettre au pilori seulement les 4X4 : tous les biens de consommation doivent être concernés.. Imaginons une fiscalité incitative pour tous les produits respectueux de l’environnement. Et pénalisons tout ce qui est énergivore.
Que proposez-vous en matière de transport ?
Nicolas Hulot : Tout simplement un changement de priorité. Un exemple parmi d’autres : comment peut-on continuer à créer la tentation avec des voitures qui peuvent rouler à 200 km/h alors qu’on va vers la pénurie de pétrole ? Contraignons l’industrie à cesser de fabriquer des véhicules qui n’ont d’autres raison d’être. Pourquoi créer la tentation d’un côté et la culpabilité de l’autre ?
Et les réformes agricoles ?
Nicolas Hulot : Il faut modifier en profondeur les pratiques dans ce domaine. Notre agriculture est grande consommatrice d’énergie et polluante. Encourageons les agriculteurs, qui sont d’abord les victimes d’un système, à produire de la qualité. En conditionnant les aides non à la production mais au coût environnemental. Une réforme de la PAC (politique agricole commune de l’Union européenne) s’impose.
C’est une révolution globale que vous proposez…
Nicolas Hulot : Si on ne veut pas aller vers une société de privation, il faut imaginer une société de modération. Ce n’est pas par dogmatisme que je mets en cause l’ultralibéralisme, mais par pragmatisme : chacun peut comprendre que dans un monde où les ressources s’épuisent (eau, pétrole,), il faut de la régulation.
Regrettez-vous d’avoir un temps roulé pour Chirac ?
Nicolas Hulot : J’ai bien fait d’aller sensibiliser un homme qui, de par sa culture, était très éloigné des enjeux écologiques. Si les russes ont ratifié Kyoto, c’est sans doute parce que l’Elysée a œuvré en coulisses. Autre mesure phare qu’il a prise : la taxe sur les billets d’avion. C’est un début et il faudrait maintenant envisager de taxer l’ensemble des produits de luxe. Ceci dit, j’ai pris quelques distances avec Chirac parce que j’avais l’impression qu’on m’invitait plus pour me calmer les nerfs que pour avancer ! Que les actes ne suivaient pas les discours.
Avec le retour des canicules, tout le monde semble avoir pris conscience de la menace climatique.
Nicolas Hulot : Plus aucun scientifique sérieux ne conteste que l’effet de serre génère un réchauffement climatique global, qui provoque une élévation moyenne de la température depuis une vingtaine d’années. Les canicules actuelles semblent témoigner de cette évolution, comme les inondations à répétition ou la sécheresse. Nous allons assister à des désordres colossaux : des précipitations plus violentes, de graves sécheresses qui engendrerons des crises migratoires, sanitaires et des tensions géopolitiques. Elles provoqueront aussi une érosion plus brutale encore de la biodiversité.
C’est l’autre grand péril écologique de ce siècle ?
Nicolas Hulot : Et personne n’en parle ! C’est une tragédie : on assiste actuellement à la plus grande perte d’espèces animales et végétales depuis que la vie existe sur terre. Chaque jour, des espèces disparaissent sans même qu’on ait eu le temps de les recenser. Non seulement on se prive ainsi de ressources alimentaires ou médicales, mais en plus tous les grands équilibres se trouvent bouleversés. Dans la nature, comme dans l’humanité, on est plus fort quand on est varié et divers que quand on est uniformisé.
Source Le journal du dimanche
Hulot n'est pas vendeur de shampoing
Nicolas Hulot est écologiste, ce qui ne l'empêche pas d'être un vrai pragmatique. Au point de heurter certains écolos intransigeants. Exemple: la grave question phantasme, mille fois posée, des "shampoings Ushuaïa". Lui ne touche pas un centime sur la vente de ces gels douche. Il est simple salarié de TF1 (à 30.000 € brut par mois, quand même).
C'est la chaîne qui est propriétaire de la marque Ushuaïa, du nom de cette ville du sud du Chili, la plus méridionale de la planète. C'est donc TF1 qui vend la licence Ushuaïa au producteur de cosmétiques L'Oréal, mais aussi à Peugeot ou à des fabricants de lunettes ou de matériel de camping.