Témoignage et récit d'observation de loups de Samuel Michel, membre du réseau loups. Queyras, mai 2002
Enfin
Ce vendredi 22 février 2002, Ristolas, 7 h du matin, le jour se lève, il fait beau et froid (-15°). Je commence mes observations par suivre la trace d’un randonneur à skis, je l’aperçois à mi-pente à la sortie d’un mélézin. Sept chevreuils le précèdent dans la montée, visiblement dérangés par cette présence humaine.
A 7h35, mon cœur s’arrête. J’aperçois à l’orée d’un jeune mélézin, un canidé que j’identifie très facilement pour être un loup tant la différence me paraît grande avec un chien. J’en hurlerais (de loup) presque de joie ! Fébrilement j’installe ma longue vue mais je ne le retrouve pas sur l’instant. Par contre je trouve deux loups dans le mélézin. Ils disparaissent derrière les arbres et je dois me déplacer pour essayer de mieux les suivre. Je retrouve un individu dans un vallon. Il est un peu plus gros avec une queue plus fournie et le pelage est peut être un peu plus foncé. En fait c’est certainement le premier que j’ai entraperçu.
En suivant ses traces je retrouve effectivement les deux autres qui progressent de concert. Ces loups me semblent imposants, loin de l’image de petit loup de trente cinq kilos que j’avais dans la tête, le pelage d’hiver bien fourni y est peut être pour quelque chose. Je pense néanmoins être en présence d’un adulte et deux jeunes. L’adulte sort complètement des bois et gravit tranquillement les pentes enneigées. A 8h15 il s’arrête et par son mouvement de tête je me rends compte qu’il doit aboyer ou japper en direction des deux jeunes.
A la sortie du bois les jeunes rejoignent l’adulte et au contact ils s’abaissent sur leurs pattes, les oreilles couchées et la queue battant très fort. L’adulte les a accueillis en remuant la queue bien haute puis ils ont repris leur progression. Arrivé sur la crête, l’adulte a regardé un coup à gauche, un coup à droite puis à disparu derrière la crête. Les plus jeunes sont arrivés cinq minutes plus tard puis ont à leur tour disparu sur le versant italien. Il est 8h45, mon observation aura duré 1h15.
Un chevreuil tué par les loups
Je décide alors d’atteindre leur piste en me dirigeant vers le secteur de ma première observation. Après une heure de montée, un renard s’enfuit à mon approche; en croisant sa piste je m’aperçois qu’elle est ponctuée de tâches de sang. J’arrive alors sur un chevreuil mort que le renard avait tiré sur une dizaine de mètres. Effectivement plus haut il y a du sang de partout, des poils des morceaux d’entrailles et d’excréments.
Là par contre, les traces de pattes n’ont plus rien à voir avec celle du Renard mais correspondent au Loup. Les loups sont arrivés par le haut ; il y a eu une poursuite sur dix mètres en pente raide, un premier accrochage avec quelques poils et du sang, puis un peu plus bas une véritable prise avec beaucoup de sang et enfin le chevreuil a été tiré cinq mètres vers un replat pour être mangé. Le chevreuil était encore mou avec des traces de sang encore très frais. Il présentait des traces de consommation partielle : les entrailles avaient été attaquées ainsi que le museau, il manquait une patte et deux cuisseaux avaient été mangés. J’ai pensé que les loups avaient pu être dérangés en début de festin par le skieur de randonnée qui est effectivement passé à moins de trois cent mètres de là.
Cette journée fut suivie, quinze jours après, par une observation encore plus formidable d’un trio pendant plus de trois heures, certainement les mêmes. Après avoir attaqué et mangé un chevreuil, ils sont repartis pour s’installer sur un replat, bien au soleil où ils ont commencé une sieste de plus d’une heure. De temps en temps un des jeunes se déplaçait en s’amusant avec un morceau de viande. Les photos que j’ai pu faire (à travers la longue vue) pendant ces trois heures sont pour moi les plus belles.
D’autres observations ont suivi parfois sur un temps très court mais aussi très intéressant sur le plan comportemental, comme ce jour où j’ai contacté un individu seul à 9 h du matin à 400 m devant moi alors que je scrutais le versant depuis 6h du matin ! Il était certainement couché, invisible. Ensuite je l’ai à nouveau contacté à 14h en limite supérieure de forêt et j’ai pu assister pendant plus de dix minutes à l’attaque d’un Aigle royal sur ce Loup qui ne semblait pas trop inquiété mais qui devait parfois esquiver l’attaque en sautant de côté ! Il a continué de progresser dans la même direction en portant sa queue en panache. Je ne sais si l’aigle voulait le saisir, c’était plutôt une attaque d’intimidation pour éloigner un intrus.
J’ai eu beaucoup de chance mais j’ai pu retirer quelques indications de toutes ces observations. Il ne sert pas à grand chose de pénétrer dans le milieu. Avec une paire de jumelles et une longue vue, depuis le fond de la vallée vous avez beaucoup plus de chance de les contacter et sans déranger la faune. Et il faut surtout de la patience !…
Samuel MICHEL
Molines en Queyras, mai 2002
