Poursuivi pour diffamation par le ministre de l'Écologie, Jean Lassalle est passé le jeudi 21 décembre à 17 heures devant le tribunal de Pau. Le débat sur l'ours rejaillit devant le tribunal de grande instance. Le député UDF Jean Lassalle comparaît pour répondre de propos diffamatoires prononcés en juin dernier à l'encontre de Nelly Olin, la ministre de l'Écologie.
C'est l'un des dictons préférés de Jean Lassalle, député UDF des Pyrénées-Atlantiques déclare Le Monde : "Derrière des histoires d'ours, il y a souvent des histoires d'hommes." C'est aussi, en substance, la défense que Jean Lassalle a présentée. Le député risque jusqu'à 45 000 euros d'amende.
Dans un entretien accordé à La République des Pyrénées daté 3-4 juin, Jean Lassalle avait qualifié la réintroduction d'ours slovènes dans la région «d'un viol qui devrait être puni comme tel». «Madame Olin doit démissionner», avait-il ajouté. «Ses méthodes sont indignes du rôle qui devrait être le sien. On est en face d'une attitude vichyste qui rappelle le régime policier de la pire période». et dénoncé «l'attitude vichyste» de Mme Olin.
La virulence de la formule n'a pas manqué d'être dénoncée : «J'ai été blessée et choquée», a écrit Nelly Olin à son collègue Pascal Clément, le Garde des sceaux, en lui annonçant sa décision de porter l'affaire devant la justice car, estimait-elle, «à travers l'attaque personnelle qui m'était destinée, c'est la République qui a été outragée». La ministre s'est immédiatement constituée partie civile, démarche rare de la part d'un membre du gouvernement contre un parlementaire.
Entendu au mois d'août par un officier de police judiciaire, Jean Lassalle a déclaré «assumer tous ses propos. Ce qui ne l'a pas empêché de préciser sa pensée sur les termes "viol" et "vichystes". Ayant appris qu'un des membres de la famille de Mme Olin avait été déporté, Jean Lassalle a tenu à dire qu'il s'inclinait devant la mémoire de cette personne, «et de tous ceux, fort nombreux dans notre région, qui ont eu à connaître ces atrocités.»
Par contre, Jean Lassalle a justifié son attaque contre les réintroductions d'ours en dénonçant «une dérive injustifiable du bon fonctionnement de nos institutions». Le député n'accepte pas en effet que l'on «vienne blanchir sa conscience écologique sur le dos des Pyrénéens» ( "le blanchiement des consciences", "le viol des Pyrénées" et "La réintroduction doit être un acte d'amour" sont quelques unes des formules chocs préférées du chanteur parolier béarnais) lorsque l'on est - selon lui - incapable d'organiser le «trafic maritime mortel qui se déroule depuis des décennies au large d'Ouessant» ou encore de régler «le problème posé par la pollution des camions dans la vallée du Rhône ou sur l'axe Paris-Bordeaux-Madrid». Jean Lassalle se positionne donc en champion de l'écologie et de la "dépollution du trafic des camions", ce qui en a fait sourire plus dans la vallée du tunnel du Somport.
Jean Lassalle estime que les décisions prises à propos de l'ours «réduisent à néant tous les efforts faits dans ce sens» et auxquels il a consacré de nombreuses années en tant que président de l'IPHB. Nelly Olin serait donc responsable de la débacle des objectifs non atteints de la coûteuse Institution Patrimoniale du haut Béarn ? L'art de retourner les choses en sa faveur est maitrisé de main de maître par le député chanteur adepte expérimenté de la rhétorique anti-environnementale dénoncée par Laurent Mermet dans son étude détaillée du fonctionnement de l'IPHB.
Selon lui, toute une région est prise "en otage" tandis que des mesures très onéreuses sont prises pour assurer la surveillance de quelques "animaux" «dans des vallées moribondes" ». Chose qu'il entend continuer à dénoncer, la main sur le coeur, du haut de sa montagne enchantée, mais moribonde ! Quel talent d'opérette, j'ai à l'oreille le refrain "Je suis le chevalier blanc"...
Aux yeux de Jean Lassalle, il est légitime de se demander s'il n'y a pas plus urgent de soigner les maux écologiques dont souffre la planète et déclare «Oui, madame la présidente, je déclare ici que mobiliser 300 militaires des gardes mobiles pour lâcher nuitamment un ours s'assimile à un viol des populations non consentantes de nos montagnes [...]. Et que cela me rappelle les heures les plus sombres de notre histoire.» Scoup, Jean Lassalle va-t-il signer le pacte écologique de Nicolas Hulot, ou est-ce encore des ronds dans l'eau ? Les 300 agents réquisitionnés pour empoigner son ami Augustin Bonrepaux vautré sur la route d'accès à Arbas et pour surveiller et contenir les manifestants violents de l'ASPAP (Association pastorale financée par le conseil général de l'Ariège dont le président est ... Augustin Bonrepaux qui juge Nelly Olin "méprisante") ont été utiles à Arbas.
Selon Me Jean-Pierre Casadebaig, l'avocat de Jean Lassalle : son client n'a pas attaqué la ministre ad nominem. Il aurait seulement employé des termes «au pire excessifs» pour «qualifier une politique inqualifiable, imposée aux montagnards par la force militaire». On croirait que Sylvester Stalone a débarqué en hélicoptère dans les Pyrénées. C'est la guerre et personne n'en parle.
L'avocate de Nelly Olin, Me Florence Raoult, estime au contraire que le délit de diffamation est parfaitement constitué : accusant Nelly Olin de viol de la montagne, l'élu des Pyrénées-Atlantiques lui «impute un crime passible des assises». Et il la «blesse particulièrement» avec le mot de «vichyste», le père de la ministre «ayant lui-même eu à subir une déportation». Ce à quoi Jean Lassalle répond qu' «un député de la République a le droit d'interpeller comme il l'entend une ministre de la République. A force de parler le politiquement correct, nos électeurs ont le sentiment de n'être plus représentés. Ils s'abstiennent ou votent pour les extrêmes. Je dis donc les choses comme je les ressens». "Politiquement correct", après sa grêve de la faim à l'assemblée nationale, est ce que cette expression a le même sens dans la bouche de Jean Lassalle que dans celle du reste des français ? J'en doute.
Ce procès n'est qu'un rebondissement d'une longue et tumultueuse relation entre la ministre et le député. Quand Nelly Olin arrive au gouvernement, il n'y a plus d'ours femelle en France et la survie de l'espèce dans le pays est menacée. Nelly Olin décide alors d'introduire cinq animaux avant avril 2006, notamment dans la vallée d'Aspe, en Béarn, le fief de Jean Lassalle, sa chasse gardée, ses terres.
Fils, petit-fils, arrière-petit-fils et frère de berger, berger lui-même dans ses jeunes années, Jean. Lassalle est aussi président de l'Institution patrimoniale du Haut-Béarn (IPHB), un syndicat mixte qui devait gérer localement la protection de la nature, du pastoralisme et de l'ours. Le bilan catastrophique de l'IPHB est résumé à la buvette en une seule image. Mais Jean Lassalle, avec de grands effets de manches s'en tient à la dénonciation de «l'immense escroquerie politique» produite par le ministère de l'Ecologie. «Il y avait déjà les paradis fiscaux pour laver l'argent sale , développe-t-il. Ce ministère invente le paradis vert pour nettoyer les consciences trop chargées en carbone. On lâche un ours dans les Pyrénées et il faudrait croire que la biodiversité est rétablie et que la couche d'ozone est rebouchée.» Quant au fonctionnement déviant de l'IPHB, il sert de modèle aux grandes écoles : ce qu'il ne faut pas faire pour être efficace.
Nelly Olin et Jean Lassalle prônent "une cohabitation harmonieuse avec l'animal". Nelly Olin finance la cohabitation avec le pastoralisme (sur le budget de l'écologie) et la protection de l'ours, Jean Lassalle a laissé la population d'ours se réduire à peau de chagrin en Béarn, espérant sans doute la voir s'éteindre de sa belle mort, non sans répendre la manne financière de l'IPHB sur ses administrés et électeurs choyés. 10% de la somme était consacrée réellement à l'ours. Maintenant il ne reste plus que des ours mâles en Béarn. L'extinction viendra bien toute seule, sauf si les ourses relâchées par Nelly sont attirées par la jeunesse et les phéromones de Mohican, le petit de Cannelle, présent sur le massif de Sesque.
Le 4 octobre 2005, agacé que la ministre ait critiqué son action en Béarn, Jean Lassalle riposte. Il a été désigné par son groupe pour intervenir sur les questions de nuisances sonores. De son propre aveu, il n'y connaît rien (Celà n'a pas d'importance, s'il fallait s'y connaitre pour gérer les dossiers, celà se saurait). L'occasion est trop belle. Nelly Olin est conseillère générale du canton de Garges-lès-Gonesse Est, à côté de l'aéroport de Roissy et du Bourget. Il en profite pour l'attaquer sur son bilan. Mais la ministre a du répondant : "Je n'ai pas de leçon à recevoir de la part de ceux qui n'habitent pas cette ville." L'altercation se poursuivra dans la rue.
Depuis lors, leurs échanges vigoureux à l'Assemblée nationale sont réguliers. Jean Lassalle harcèle de courriers Nelly Olin, s'oppose systématiquement à ses demandes de concertation. Elle s'accroche à l'introduction des d'ours, et le 31 juillet, annonce au député qu'elle ne renouvellera pas les subventions à l'IPHB. Le solde de celles de 2006 viennent d'être payées. L'IPHB n'en menait pas large. A Pau, Nelly Olin s'est fait représenter. Le jugement a été mis en délibéré au 18 janvier 2007.
Jean Lassalle dit au sujet de sa grève de la faim : "Un artiste ne refait jamais deux fois le même numéro". Pourtant, lors de l'annonce de la candidature de François Bayrou, dos aux Pyrénées, Jean Lassalle a à nouveau joué les chefs de choeur en entonnant son tube «Aqueras montanhas», repris timidement par la foule. Les non-Béarnais bougent les lèvres et font "lalala", avant de prendre leur revanche dans une plus classique marseillaise. En Béarn comme à Charleroi, on a les députés qu'on mérite.
Baudouin de Menten
Compilation des articles du Monde, Sud-Ouest, Libé. J'en oublie sans doute un autre, et réactions de la buvette.