La réintroduction de l’ours brun dans les Alpes italiennes : Une coexistence entre les grands carnivores et l’homme est possible !
Au XVIIe siècle, l’ours brun occupait encore une grande partie du nord et du centre de l’Italie mais au XIXe siècle, en raison de la fragmentation de l’habitat et de la persécution constante des paysans, ce grand carnivore a progressivement disparu de la majeure partie de l’Italie, devenant très rare dans la première moitié du siècle passé dans toutes les Alpes. Dans les années 1990, l’ours brun était pratiquement éteint sur l’ensemble du massif des Alpes, et l’on ne comptait plus que quelques individus dans la région du parc d’Adamello Brenta, dans la province du Trentin.
La possibilité de réintroduire cette espèce a fait l’objet de discussions pendant de nombreuses années et c’est en 1997 que le parc d’Adamello Brenta, la province du Trentin et l’INFS (Institut italien de la faune sauvage) ont décidé de lancer un projet de réintroduction, avec l’aide financière de la Commission européenne, dans le but de rétablir une population d’ours dans les Alpes.
Avant que ne soit approuvé le projet de réintroduction, une étude approfondie a été réalisée par l’INFS, évaluant la faisabilité du programme, l’acceptation sociale et les coûts prévisionnels. L’étude a montré que les Alpes centrales étaient encore en capacité d’accueillir une population d’ours, si les autorités compétentes mettaient en place un système efficace permettant de résoudre les conflits – système basé sur la prévention et la compensation des dommages, la création d’équipes d’urgence exercées à régler les problèmes liés aux ours, avec une attention toute particulière
à la diffusion transparente des résultats et des problèmes, à la fois au grand public et aux acteurs des secteurs les plus affectés (chasseurs, éleveurs, apiculteurs, etc.). Un « Comité Ours » (comprenant des apiculteurs, des éleveurs, des O.N.G., les représentants des administrations locales…) se réunit régulièrement pour favoriser la circulation de l’information et formuler des propositions; l’association locale des chasseurs participe au suivi de la population ursine et un bureau des relations publiques a été ouvert.
L’opération de réintroduction a débuté en 1999, avec la coopération du service slovène de la faune, et au cours de la période 1999 – 2002, 10 animaux (3 mâles, 7 femelles) ont été capturés en Slovénie et lâchés dans les Alpes centrales. Les prélèvements effectués n’ont eu aucun effet sur la population source, les animaux capturés ayant été pris sur le quota de chasse annuel slovène. Les ours ont été transportés dans un fourgon équipé de la climatisation et d’un système de surveillance visuel interne. Un vétérinaire a été présent en continu pendant la capture, le transport et les lâchers.
Tous les animaux ont été équipés d’émetteurs et suivis de façon intensive. La première reproduction s’est produite au printemps 2002, et de 2002 à 2006, 5 des 6 femelles relâchées se sont reproduites, donnant naissance à 10 portées et 22 oursons. Cette restauration de population ursine a exigé un effort extraordinaire du Service de la forêt et de la faune de la province du Trentin, notamment en ce qui concerne le suivi de la population en forte augmentation et la résolution des conflits.
Un système de constat, d’évaluation et de compensation des dommages a été mis en place. Des dispositifs de prévention (clôtures électriques, cabanes de bergers, abris pour les troupeaux, etc.) ont été fournis aux éleveurs et aux apiculteurs, ayant pour résultat une réduction significative des dommages. Plusieurs équipes d’urgence ont été constamment en activité afin de gérer les situations critiques.
Jusqu’à présent, les résultats obtenus sont très positifs. La population d’ours augmente constamment (20 à 24 ours sont actuellement recensés) et les conflits avec la population locale sont en général limités, comme le démontrent les deux enquêtes d’opinion menées avant et après la réintroduction. En 1997, 73 % des habitants des secteurs ruraux et de montagne étaient favorables à la réintroduction, ce taux atteignant 80 % une fois acquise l’assurance que les mesures destinées à réduire les risques d’attaque d’ours sur l’homme avaient été prises. En 2003, après l’achèvement du programme de lâchers, un deuxième sondage d’opinion montre qu’en 6 ans l’intérêt porté à l’ours a augmenté, mais est toujours très bas (90,9 % des personnes vivant dans le secteur occupé par les ours ne se sentent pas concernés par cette présence). 78,3% approuvent l’utilisation de l’argent public pour la réintroduction. La proportion des habitants soutenant la restauration de la population d’ours a diminué pour atteindre 73,2 %, ce que nous considérons toujours comme un soutien solide au programme.
Au regard des résultats des deux sondages, il s’avère que les campagnes de communication menées pendant le renforcement ont sensiblement augmenté la connaissance des habitants sur l‘ours et sa biologie. La réintroduction a également favorisé une attitude plus réaliste vis-à-vis des ours: les ours sont potentiellement dangereux pour l’homme et ne doivent pas être considérés comme inoffensifs.
Durant ces années, en dépit des dommages provoqués par les ours aux ruches, au bétail et aux vergers – ce qui a causé à plusieurs reprises, de sérieux conflits avec les habitants – le soutien général envers la restauration demeure très élevé. La réussite à long terme du projet dépend fortement du maintien du soutien de la population, et dans cette perspective, il est décisif de poursuivre les efforts pour gérer efficacement les conflits causés par les ours.
Comme l’a montré l’été dernier le cas de Bruno – un jeune ours né en Italie qui s’était déplacé en Autriche et en Allemagne et qui a été abattu au sud de l’Allemagne – les chances de succès à long terme de la restauration portent sur une gestion efficace des ours bruns bien au-delà du Trentin, afin de permettre le développement de la population d’ours sur tout l’arc alpin. À cet égard, le ministère italien de l’environnement a lancé un Plan d’Action pour la Conservation de l’Ours Brun dans les Alpes orientales, destiné à étendre le système pratiqué dans le Trentin à l’ensemble des Alpes italiennes. Par ailleurs, nous avons entrepris de développer la coopération avec nos voisins afin d’harmoniser les politiques de conservation des ours de l’Italie, de la Suisse, de l’Autriche, de l’Allemagne et de la Slovénie. Il reste un long chemin à faire pour assurer un retour sûr de l’ours dans les Alpes, mais nous sommes convaincus d’être sur la bonne voie.
Piero Genovesi (Institut National de la Faune Sauvage et vice-président pour l’Eurasie de l’association internationale pour la recherche et la gestion de l’ours)
Ermanno Cetto (Province Autonome du Trentin – Service de la faune et de la forêt)
Source : Empreinte Ours n°2 Lettre d'information semestrielle de l'Etat sur le programme de restauration et de conservation de l'ours brun dans les Pyrénées