Jean Paul Mercier : L’Ours et l’homme : Interaction et Cohabitation en Europe de l’Ouest

Par Jean-Paul MERCIER

Les rapports entre le plantigrade et l’homme ont presque toujours été conflictuels, en particulier dans les zones d’élevage. Très tôt il a été chassé des plaines et s’est réfugié dans des régions montagneuses isolées. Les seules exceptions, comme la zone sud de la Slovénie s’expliquent par la volonté du pouvoir, dans ce cas précis les traditions de l’empire austro-hongrois, puis le bon plaisir de Tito, de maintenir des réserves de chasse.

Chasseurs d'ours ou braconniers

La chasse fut historiquement la première relation entre les hommes et les ours, si l’on excepte certaines recherches sur les rites religieux dont l’ours aurait fait l’objet. Depuis le paléolithique l’ours fut un concurrent, et à ce titre chassé par les plus intrépides. Les chasseurs d’ours, comme les «oseros» espagnols de la fin du XIXème siècle, ont toujours bénéficié d’un grand prestige. On pratique toujours, en 2007, sous certaines conditions, des tirs d’ours dans les Pays Scandinaves, en Slovaquie, Slovénie, Croatie, Bosnie et Roumanie, par exemple.

De plus, dans de nombreux pays comme la Roumanie, où le phénomène s’intensifie encore, le braconnage, surtout pour les trophées, reste important. Il est difficile à quantifier, mais en Bulgarie, par exemple, on l’estimait à vingt ours par an jusqu’aux années 2000. En Grèce, on l’évalue à huit ours par an actuellement.

Collisions et guerres

Les collisions avec des véhicules provoquent également régulièrement la mort d’ours : sept cas en cinq ans en Grèce, deux par an en moyenne en Roumanie, trois à dix par an en Croatie, dont soixante dix pour cent sur des voies ferrées. 

La guerre en Croatie, Bosnie puis au Kosovo fut également la cause de la mort de nombreux ours. Après le conflit qui se termina en 1995 en Bosnie, la population d’ours de ce pays avait diminué de soixante pour cent. Certains avaient fuit les zones de combat, mais beaucoup avaient été tués dans les bombardements, en sautant sur des mines ou par des tireurs qui les visaient, ou non. De plus, de nombreuses zones minées subsistent, en Bosnie comme dans l’est de la Croatie, qui continuent à faire des victimes, et pas seulement parmi les ours.

Exploitation forestière et pastoralisme

L’activité économique génère, elle aussi, des interactions sensibles avec les plantigrades. D’abord l’exploitation forestière peut perturber gravement certaines régions occupées par les ours. La déforestation et la construction de pistes de débardage perturbent souvent son habitat naturel.

Dans les zones traditionnelles d’élevage, où l’ours a toujours été présent, il était considéré comme une contrainte naturelle, sa population ayant été maintenu à un niveau limité, souvent par la chasse. Les éleveurs utilisaient les moyens classiques de protection, comme la présence permanente de bergers et de grands chiens de garde. Ils devaient, en même temps, à peu près partout, se protéger également des loups, prédateurs beaucoup plus dangereux pour les troupeaux.

Sauf dans les territoires les plus septentrionaux, comme le nord de la Scandinavie où la nourriture végétale n’est abondante que pendant une courte période annuelle et où paissent de grands troupeaux de rennes en semi-liberté, l’ours est naturellement majoritairement végétarien (de soixante dix à quatre vingt quinze pour cent suivant les régions). De plus, la plus grande partie de sa nourriture carnée provient de petits animaux : insectes, petits rongeurs ou de charognes. 
 
L'ours est un omnivore opportuniste

L’attaque de troupeaux, surtout non gardés, s’explique donc presque exclusivement par l’opportunisme. En Norvège, par exemple, où 2 millions de moutons paissaient librement, la décision des autorités de protéger partiellement les ours en réduisant la chasse, provoqua une catastrophe. En 2000, on a estimé les pertes minimums à 50 moutons par ours pour une trentaines d’individus!
De l’autre côté de la frontière, en Suède où les mesures de protection furent appliquées très tôt, les dégâts sont restés insignifiants.

En Dalmatie, quatre ours réussirent à prendre pied sur l’île de Krk (keurk), éloignée de quelques centaines de mètres de la côte. Territoire voué au tourisme, de climat méditerranéen, elle est très éloignée de l’habitat type du plantigrade. Mais les petits troupeaux n’y ont jamais été gardés... En cinq ans, nos quatre compères ont dévoré un cheval, trois poulains, un âne, trois cochons…. Et plus de quatre cent moutons, non gardés !

L'ours a du nez

Les autres dommages causés par l’ours sur les biens portent sur les ruchers, les vergers, quelques champs de céréales ou exceptionnellement des piscicultures.
Il arrive, dans des conditions particulières de surpopulation, sans doute en situation de carence, que certains individus écorcent les arbres (sains), pour lécher la sève à l’intérieur, ce qui a pu provoquer d’importantes pertes de bois d’œuvre comme en Bosnie.

Beaucoup sont très friands d’huile de tronçonneuse et même, en Grèce et en Macédoine, des ours ont détérioré les poteaux téléphoniques traités avec une substance (créosote ?) qui les attirait.    
                                                            
Ils sont souvent familiers des tas d’ordures qui leur fournissent une source de protéines facilement accessible. Les grizzlies américains sont ainsi une cause permanente de soucis pour les responsables des parcs de loisirs.

En Europe occidentale, la société de consommation s’étend désormais jusqu’aux régions les plus reculés, et la quantité d’ordures augmente. Les décharges sauvages prolifèrent, ce qui provoque des rencontres à haut risque avec les ours. Pour éviter ces situations de conflit potentiel, la Croatie, par exemple, a lancé, en 2006, une grande campagne pour mettre en place des containers anti-intrusion.

La situation est plus difficile en Roumanie, où les ours qui venaient sur les tas d’ordures de Brasov et attiraient beaucoup de spectateurs imprudents, ont provoqué au moins un accident mortel. Un des ours, de plus, était infecté par la rage.

L'ours est un craintif, dangereux en cas de rage.

En réalité, la dangerosité réelle des ours est faible. Dans l’immense majorité des cas, il évite la rencontre avec l’homme, qu’il craint. On recense très peu d’accidents documentés. Les situations dangereuses sont, par ordre décroissant, un ours blessé, une femelle protégeant ses petits, une rencontre très rapprochée et soudaine et un ours sur sa proie.

Par exemple, sur cent quatorze rencontres documentées, aucune n’a entraîné d’attaque provoquant des blessures et seul quatre pour cent de celles-ci ont donné lieu de la part de l’animal à une charge d’intimidation.

  • En Bosnie, le dernier accident mortel avéré, un enfant tué, date de 1987. L'ours avait la rage. La population d'ursidés a fortement diminué après la guerre de 1995, mais elle atteint encore plus de 400 ours en 2006.
  • En Grèce, pas d’accident mortel depuis au moins vingt ans. (population 2006 autour de deux cent à deux cent vingt individus).
  • En Italie, pas d’accident mortel connu (population d’environ une centaine entre les deux zones).
  • En Espagne (Cantabriques) pas d’accident mortel connu. (environ cent/ cent vingt ours à ce jour).
  • En Slovaquie, pas d’accident mortel pendant tout le XXième siècle. (population actuelle de sept à huit cent ours).
  • En Croatie, un accident mortel en 1988 à Plitvice en plus de 60 ans. (Population d’un millier d’ours en 2006).
  • En Slovénie, un accident mortel, une femme qui ramassait des champignons, en 1987 (population de six à sept cents ours en 2006).
  • Enfin, il faut évoquer le cas particulier de la Roumanie. La population d’ours y est très importante, de l’ordre de six mille au moins ! Chaque année, on compte jusqu’à trois personnes tuées par des ours, mais la rage y est endémique et certaines zones d’estives bordent de profondes forêts abritant de fortes populations de plantigrades.

La méconnaissance génère peurs et préjugés

Hormis cette exception, les ours sont donc objectivement moins dangereux pour l’homme que des vipères, des sangliers ou des cerfs, et certainement beaucoup moins que le taureau de la ferme voisine, si vous vivez à la campagne!

C’est la perception subjective de cet animal, impressionnant par sa taille et sa force apparente, mais aussi la méconnaissance de ses comportements réels, qui provoque traditionnellement la peur. S’y ajoute les récits quasi mythiques de combats de forestiers, de chasseurs ou d’éleveurs contre des ours gigantesques! Ainsi les éleveurs des régions d’où les ours ont disparu depuis à peine quelques décennies en font souvent le symbole de tous les dangers.

En Slovénie, par exemple, les habitant des Alpes Juliennes (arc alpin), où le dernier ours autochtone est mort il y a plus de soixante dix ans, acceptent difficilement les quelques individus qui traversent leur région et qui, bien souvent, poursuivent leur voyage jusqu’en Autriche, où ils contribuent au repeuplement de la population d'ursidés.

Un autre exemple de ce préjugé nous a été fourni l’année dernière avec la malheureuse affaire de la mort de l’ours Bruno en Bavière.

Tous les spécialistes le répètent, la mise en place de campagnes information destinées à l’éducation du public doit être notre priorité, en particulier visant les usagers de la Nature dans les zones à Ours : éleveurs, forestiers, chasseurs et randonneurs.

Les campagnes répétées menées dans de nombreux pays sur les méthodes de protection des troupeaux, en Slovaquie, en Suède et en Autriche par exemple, commencent à porter leur fruit. Les pratiques pastorales ont évolué vers une meilleure cohabitation.

Il apparaît, d’autre part, que l’efficacité des tirs d’ours  dit « à problèmes » pour régler les situations de conflit, soit de plus en plus remise en cause. Il convient de mettre rapidement en place, dans l’élevage ovin par exemple, des moyens appropriés, comme des bergers permanents, des chiens de protection et des clôtures électrifiées pour le regroupement nocturne.

En Slovaquie, qui possède un cheptel d’environ trois cent cinquante mille moutons dans les zones de contact, pour une population ursine d’environ sept à huit cent individus, les pertes sur trois ans fluctuèrent de 397 à 169 par an, ce qui est, à l’évidence, limité pour un tel effectif d’ours.

Faciliter la coexistence

Le programme LIFE COEX, cofinancé par la Commission Européenne, le WWF, le MEDD en France, la faculté des Sciences de Lisbonne et le gouvernement de Castille et Léon a pour but l’amélioration de la COEXistence entre les grands prédateurs et l’Agriculture en Europe du Sud. Il a été mis en place dans cinq pays, l’Italie, l’Espagne, le Portugal, la France et la Croatie. Lancé en octobre 2004, il durera jusqu’en septembre 2008.

L'exception française et l'instrumentalisation de l'ours

En France, la partie française est menée par cinq partenaires :

  • WWF-France
  • L’Association pour la Cohabitation Pastorale
  • Pays de l’ours-ADET
  • Le Fond d’Intervention Eco-Pastoral (FIEP)
  • FERUS

Pour en terminer, certains pourrons sans doute s’étonner que la France ne figure dans aucun des exemples cités dans les paragraphes précédents.

Il me semble que dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, il faille parler d’une « exception française ». En effet, la France, avec une population ursine dérisoire d’à peine une vingtaine d’ours, c’est à dire un effectif incapable de provoquer de réels soucis à notre élevage de montagne, s’il était géré normalement, risque de manquer ce rendez-vous. En France, notre beau pays, au contraire de la plupart de ceux cités plus haut, l’ours n’est qu’un prétexte à d’autres jeux, politiques, syndicaux ou de courses aux subventions. Une minorité de la population pyrénéenne, constituée d’éleveurs et de responsables instrumentalisent l’ours à leur profit.

Pastoralisme productiviste

Les dommages les plus importants sont subis en Pyrénées Centrales, surtout en Ariège où les moutons sont élevés pour la viande. Les troupeaux en estives sont souvent entièrement constitués de brebis taries dont les agneaux ont été vendus «en bergerie» pour être engraissés ailleurs, fréquemment  en Espagne. Les troupeaux ne sont quelquefois visités qu'une seule fois par semaine !

En fait, cette politique productiviste contribue à détériorer de plus en plus leur rentabilité. La valeur ajoutée profite presque exclusivement à l’engraisseur et les quelques productions classiques ne peuvent concurrencer la viande d’agneaux néo-zélandais sous-produit de leur laine.

Cette pratique crée entre les éleveurs et les autorités en charge du dossier une situation malsaine puisque, bien que les bêtes ne soient pas gardées, les pertes dues à l’ours sont tout de même indemnisées.

Pourtant l’intérêt bien pensé des éleveurs de viande, ariégeois par exemple, menacés désormais par l’importante réduction annoncée des subventions européennes, ne serait-il pas, pour les plus dynamiques, de rechercher un nouveau mode de valorisation de leur produit ? Le maintien d’agneaux en estive peut représenter, parmi d’autres, une solution, par exemple associée à la mise en place des moyens de protections préconisés par le MEDD et avec les aides de celui-ci ?

Un miracle, un déclic, peut-être…. Souhaitons que le combat ne cesse pas dans un avenir proche, faute de combattants ! La survie des éleveurs ovins de montagne est menacée en France, mais l’ours n’y est pour rien !

Jean-Paul MERCIER

Bibliographie

Pour les Pays Scandinaves, l’Espagne, l’Italie et l’Autriche mes informations proviennent de documents du LCIE (Large Carnivore Initiative for Europe). Pour les autres pays, elles proviennent de spécialistes qui ont accepté de participer à mon travail en cours, un état des lieux des populations actuelles d’ours en Europe de l’Ouest. Ce sont Djuro HUBER, Marko JONOSOVIC, Sasa KUNOVAC, Yorgos MERTZANIS, Milan PAUNOVIC, George PREDOIU, Olsi QAZIMI, Robin RIGG et Aleksander TRAJCE dont la compétence est reconnue internationalement. Je les remercie ici pour leur appui et leurs encouragements.

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