A propos d’une agression majeure contre la nature dans le Vercors

Par Jean-Pierre Choisy

J’ai appris quasi-incidemment, à l’issue d’une réunion professionnelle, le projet de « parc de vision » dans le sud-ouest du Vercors. Consterné, j’ai communiqué à ce sujet à l’intérieur d’un groupe de naturalistes concernés. Ceci me permettait – et me permet toujours - une totale liberté d’expression, tant comme naturaliste et biologiste de la faune sauvage que comme résident et électeur du territoire du Parc Naturel Régional du Vercors.

Il se trouve que, pour des raisons diverses, indépendantes de ma volonté, un de mes courriels s’est retrouvé sur ce site, ouvert à tous. D’aucuns, de plus ou moins bonne foi, auraient pu y voir un manquement au fameux « devoir de réserve » (dont je n’ai jamais pu obtenir de définition officielle)…si c’était moi qui avait mis mon texte à la disposition du public. Or, ce n’est pas le cas. Donc, à supposer qu’il y ait eu gaffe, je n’en suis pas l’auteur. Au demeurant, il serait maladroit er ridicule de créer, à ce propos, une tempête dans un verre d’eau, d’autant plus que, à ma demande, ce texte en a été retiré.

Néanmoins, il est maintenant inconcevable de se contenter cette suppression. Mieux vaut en profiter pour aborder le sujet sous une forme dont la diffusion publique ne saurait être contestée, sauf hostilité de mauvaise foi, bien entendu.

A chacun sa fonction

Je n’ai pas à me substituer pour agir, ni au décideurs politiques ni aux associations, ni aux professionnels du tourisme vert : un individu seul ne peut rien et ce n’est pas mon rôle,

En outre, je n’en ai pas la possibilité : la saison est pour moi au surmenage de terrain maximum : suivi de vautours quasiment 365 par ans se terminant actuellement vers 20h45 et de plus en plus tard à mesure qu’on s’approche du 21 juin, auquel il faut ajouter certains jours des relevés ornithologiques avec lever parfois à 5h du matin… C’est pourquoi il m’est rigoureusement impossible d’aller moi-même m’informer ;

  • la localisation du projet dans le massif de Lente (sud-ouest du Vercors), sur la commune de Bouvante, au carrefour des Autarets au départ de la route du col de Carri, m’a été fournie par un naturaliste et militant écologiste local ;
  • divers courriels m’ont montré que divers professionnels du tourisme de nature ou de plein air comme de l’hébergement m’ont déjà fait part de leur opposition au projet.
  • c’est l’un de mes correspondants qui s’est étonné d’avoir constaté le début de travaux avant même la clôture de l’enquête publique ;
  • je ne sais même pas si cette dernière est close ;
  • c’est une collègue qui m’a appris que le Parc Naturel Régional du Vercors aurait été à peine été tenu au courant de ce projet. Si c’était confirmé, ne serait-ce pas préoccupant pour la cohérence et la concertation entre les acteurs du territoire ? Un problème auquel d’autres Parc Naturels Régionaux semble également en butte. En période de refonte de la Charte du P.N.R. du Vercors, le procédé serait d’autant plus choquant au niveau de la qualité des relations souhaitables entre les acteurs du territoire ;
  • c’est par un courriel de quelqu’un de la Direction Départementale de l’Environnement que j’ai su que celle-ci n’avait pas failli à sa mission et en émis un avis défavorable.

Je m’étonne de l’étonnante passivité dont ont fait preuve à propos de ce projet les associations de protection de la nature régionales et des deux départements sur lesquels s’étend le Parc Naturel Régional du Vercors, tant au niveau de l’action que de la diffusion de l’information. Il y a là une réelle carence, éthique ou/et intellectuelle. Ceci s’adresse à tous, mais plus particulièrement au naturaliste local et militant actif d’un parti écologiste qui le premier m’a informé du projet, en s’étonnant non pas de la carence des organismes évoqués ci-dessus mais…de celle du Parc Naturel Régional du Vercors, dont les pouvoirs en la matière sont assez proches de zéro… Alors qu’il s’agit là d’un enjeu justifiant qu’on y consacre temps et énergie. Cela aurait été infiniment plus fondé que, il y a peu dans le même secteur, une agitation vaine contre des projets de tunnels routiers, option qui, pour la conservation et la restauration de la biodiversité, est objectivement bien préférable à la voirie de surface.

Ma contribution au débat

Appelons un chat un chat : même si c’est sous une forme sophistiquée, c’est un zoo, qu’on projette d’implanter au sein même d’une vaste zone naturelle...Je ne m'étendrais pas sur l'impact très négatif pour l'image du Parc Naturel Régional du Vercors chez les professionnels, de ceux des associations aux chercheurs, en passant par les personnels espaces protégés, tous ceux concernés par la biodiversité, forestiers inclus et une fraction des professionnels du tourisme . Pour ne rien dire des militants de la protection de la nature ou de l’écologisme politique…

Tout zoo dans le Vercors nuit-il à la conservation ou à la restauration de la biodiversité ?

Certains zoos sont fortement engagés, techniquement et financièrement, dans des actions de  conservation et/ou réintroduction, non seulement localement, mais même à l'échelle internationale, et ce jusqu'à des milliers de kilomètres de leur clientèle. Que ce soit ou non pour leur image de marque importe peu : ils agissent, concrètement. Et c’est cela qui doit être prise en considération. En outre, ce n’est nullement incompatible avec un réel engagement, technique et financier, en faveur de la restauration de la faune. Aux promoteurs du parc animalier on n'en demande pas tant. Il suffirait que leur zoo ne constitue pas une agression majeure contre la biodiversité du massif pour qu’un professionnel de la faune sauvage n’ait aucune appréciation technique et scientifique négative à l’égard de l’impact prévisible du projet sur la conservation et la restauration de la biodiversité, objet de sa mission. S’ils veulent aller plus loin, on peut en outre évoquer comment un parc de vision pourrait contribuer à la poursuite de ces objectifs majeurs, maintenant fois affirmés, du Parc Naturel Régional du Vercors.

Ne pas nuire à la conservation ni à la restauration de la biodiversité dans le Vercors

Tout est relatif :

  • même une monotone plantation de pins noirs ne peut être jugée dans l'absolu quant à sa richesse en espèces : très inférieure à celle d'une forêt naturelle mûre pluristratifiée et irrégulière, cette richesse est néanmoins supérieure à celle d’un versant érodé purement minéral ou presque ;
  • pour un citadin, un zoo avec un vaste parc, tel que ceux de Lyon ou de Montpellier, est perçu subjectivement comme une enclave naturelle par rapport au contexte urbain environnant. Mais par rapport à l'état actuel des lieux, un parc animalier, ses aménagements, ses bâtiments, ses accès et surtout la fréquentation humaine (et canine...) induite constitue objectivement une urbanisation locale.

La question cruciale : où ?

La fragmentation ou, au contraire, la non fragmentation, des derniers grands restes d’espaces non urbanisés ou/et fortement altérés ou/et simplement encore d’accès exagérément aisé est un enjeu majeur d’une stratégie au service d’une politique de la conservation et de la restauration et de la restauration de la biodiversité.

Ceci où que ce soit en Europe en général, dans le Vercors en particulier, que l’aménagement qui soit à l’origine de la fragmentation soit un zoo ou tout autre chose, peu importe : tout décideur qui permet qu’on tronçonne ou noyaute ces derniers « beaux restes » prouve ou bien sa complète indifférence à la conservation ou la restauration de la biodiversité, ou bien sa totale incompétence en la matière, quelle que soit sa sensibilité affichée à son égard.

Pourquoi ? Comment ?

Considérons le réseau des zones aménagées et voies de communication. Toutes autres choses étant égales par ailleurs, les perturbations qu’il cause aux biotopes qu’il enserre de ses mailles et, donc, à leur faune est fonction de sa densité, elle varie en sens contraire de la distance du centre du biotope aux voies de communication, bâtiments, etc.

En première approximation on peut décrire la fréquentation par Homo sapiens, ses chiens, ses chats par un modèle de diffusion physique, diminuant non pas avec la distance aux voies mais avec son carré, car ainsi augmente la surface où les perturbations se diluent. Ainsi une nouvelle route ou piste traversant une zone qui en était exempte, diminuant de moitié la distance du point le plus éloigné d’une voie carrossable, asphaltée ou non, multiplie les perturbations et altérations par quatre, toutes autres choses étant égales par ailleurs.

Dans le détail, les choses sont plus complexes car les sociologues ont montré que la majorité des occidentaux sont reliés à leur véhicule par un « cordon ombilical mental » d’un quart de kilomètre environ. Il est donc facile de calculer la fraction de biotope entourée d’une maille du réseau de la voirie hors de la zone de perturbation maximale. Pour que chacun puisse vérifier, considérons le cas, un peu théorique mais simple, d’un carré de nature entouré de quatre voies carrossables, pas nécessairement asphaltées.

Rôle de la densité de la voirie sur les perturbations : fraction d’un carré de nature hors de la zone très vulnérable aux perturbations à partir de quatre voies encadrantes.

Côté du carré, Peu perturbé
5 km, 81%
4 km, 77%
3 km, 69%
2 km, 56%
1,5 km, 44%
1 km, 25%
500 m, 0%

C’est clair et incontestable !

Cause d’altération des habitats et de la végétation, tronçonnage et noyautage des biotopes sont une cause majeure de perturbation de la faune, particulièrement aiguë pour certains groupes. Parmi les espèces remarquables présentes  en forêt de Lente et sensibles au dérangement, citons la Gélinotte, le Chouette de Tengmalm, trois espèces d’Ongulés autochtones, le Loup, le Lynx… Il est probable que cette perturbation causerait aussi des difficultés de gestion à d’autres usagers de l’espace :

  • la chasse sous licence dirigée gérée par l’Office National des Forêts dans le massif de Lente? Peut-être ;
  • la difficile cohabitation de l’élevage avec le Loup dans le sud-ouest du Vercors : il est essentiel pour la réduction des dégâts que ce prédateur puisse se replier sur de vastes zones tranquilles riches en Ongulés sauvages. Les mesures de protection des troupeaux en sont d'autant plus efficaces ;
  • création d’un nouveau type de dégâts ? Il est loin d’être exclu que le Loup arrive à s'introduire dans un parc animalier de dizaines d'hectares. L’impénétrabilité sera bien plus difficile à obtenir que pour les modestes parcs à bétail, d'autant que la trop haute densité pérenne d’animaux captifs créera une motivation intense et permanente. En hiver un enneigement important offrira des facilités de franchissement de clôture à une espèce ayant de telles capacités comportementales. Nouvelle source de plaintes pour dégâts...N'ayant nulle compétence juridique, je n'ai pas la moindre idée de la recevabilité de telles plaintes éventuelles… Les gestionnaires concernés apprécieront. Comme citoyen, je ne pense pas que la collectivité aurait la moindre obligation éthique comparable à l’obligation morale de ne pas laisser agriculteurs et éleveurs supporter seuls le poids économiques des dégâts causés par la grande faune.

Contribuer à la conservation ou à la restauration de la biodiversité dans le Vercors

Comment un Parc de vision peut ajouter à une localisation ne nuisant pas à l’écologie une participation à la conservation ou/et à la restauration de la biodiversité ? C’est que je vais évoquer.

Action concrète en faveur de la biodiversité
Par exemple :

  • mesures compensatoires écologiques sur une aire égale l'emprise de la totalité du zoo ;
  • participation à d’éventuels projet de réintroduction (pas nécessairement dans le Vercors) nécessitant une phase d'élevage, brève ou longue, qui se ferait dans le zoo.

Action éducative
Exclure toutes les espèces présentes dans le Vercors que l'on a une forte probabilité d’observer en liberté c’est à dire...presque toutes. Pour le grand public ou les naturalistes débutants avec encadrement des accompagnateurs de moyenne montagne, dont beaucoup sont naturalistes et/ou animateurs d’associations naturalistes. Le parc de vision peut lui-même participer à cette animation, éventuellement avec quelques aménagements : mirador d’observation, entretien d’un charnier pour les vautours, etc.
Exceptions éventuelles : individus éclopés ne pouvant pas être relâchés après guérison car restant handicapés.

Centre de soins d’animaux sauvages
Techniquement, ce n’est qu’exceptionnellement une contribution significative à la conservation de la biodiversité : uniquement dans le cas des espèces très peu abondantes, dont chaque individu est démographiquement précieux. Mais accueillir et soigner les blessés toutes espèces, les oisillons tombés du nid, etc. joue un grand rôle éducatif. C’est également l’occasion de fournir des infos telles que: «Comment transporter un animal blessé», «Ne le recueillez pas, il n’est pas abandonné!» etc.

N.B.  Une formule plus simple serait d’assurer la réception des animaux et leur acheminement rapide vers les proches centres de soins (Grenoble, Tournon ou autre). Les animaux pourraient aussi éventuellement, ensuite, être gardés en convalescence, en instance de remise en liberté.

Projet didactique fort

Ne pas collectionner un maximum d’espèces mais cibler quelques espèces pertinentes, ce qui permettra d’attendre un excellent niveau sur ce créneau.

Thèmes possibles:

  • espèce très difficile à voir et de statut régional précaire : la Loutre.
  • espèces de la faune locale dont l’absence actuelle est dû à l’Homme, qu’elle aient été exterminées (Ours, Bison d'Europe ), éliminées par altération de leur habitat (Pic tridactyle, Pic à dos blanc, probablement aussi Chouette de l’Oural, encore présente dans les Alpes orientales) ou les deux à la fois (Grand Tétras) : liste probablement non exhaustive ;
  • espèces difficiles à voir et dont le retour pose un délicat problème de cohabitation avec l’élevage : au minimum le Loup, éventuellement aussi le Lynx. Il sera nécessairement de ne pas se contenter de présenter la biologie des espèces et les méthodes d’études, mais aussi de permettre aux éleveurs et bergers de présenter leurs problèmes. Les techniciens présenteraient les méthodes de prévention des dégâts. Cela s’est fait dans divers pays ;

- aménagement des abords des installations de façon à être le support concret d’une action éducative sur le thème : «Faites de votre jardin un habitat favorable à la petite faune.» ;

Pour conclure

En fournissant les informations ci-dessus, j’assume mes responsabilités éthiques de biologiste travaillant à la conservation et à la restauration de la biodiversité de la Faune du Vercors. Je peux éventuellement répondre à demande des compléments d’information technique ou scientifique si j’ai les compétences ad hoc. Mon analyse vaudrait tout autant pour des aménagements de toutes natures « découpant » ou « noyautant » les derniers grands restes de biotopes peu perturbés dans d’autres massifs ;

Mais fondamentalement, c’est aux associations de protection de la nature et à leurs alliés d’entreprendre l’action, à se mobiliser sans tout attendre des élus, qui ont aussi une foule objectifs autres que la seule conservation de la biodiversité, ni du Parc Naturel Régional du Vercors, tenu par des procédures strictes. La proximité d’élections, la refonte cn cours de la Charte ne sont-elles pas un contexte favorable pour faire entendre la voix des citoyens concernés ? Certes, un décideur peut considérer qu’il a des raisons de sacrifier la biodiversité à des objectifs d’une autre nature, dont je n’ai forcément compétence à juger. Mais, alors, il doit assumer ouvertement cette position : associations et fraction du public concernées d’en tirer les conséquences qu’il jugeront opportunes.

La création de zones urbaines dans la plus grande des zones peu altérées du Vercors hors des Hauts Plateaux est un "serpent de mer" qu'on voit resurgir une fois par génération, sous des formes diverses. Cette fois c’est un « parc de vision ». Il y a quelques décennies c’était un projet d'aménagement de la forêt de Lente avec vingt cinq mille lits, "création d'espaces verts, avec des pelouses n'ayant rien à envier à celle de Hyde Park et du Bois de Boulogne!" (sic) Même au niveau zéro de compétence en biologie et de sensibilité naturaliste, une telle monstruosité conceptuelle laisse rêveur…Et pourquoi pas, pendant qu’on y est irriguer le lac du Bourget ?

Le fond du problème est en partie culturel. Les diverses variantes locales de la culture occidentale ont, toutes, leurs forces et leurs faiblesses. Le niveau moyen de culture naturaliste en Franc, quoique en amélioration, peut encore se comparer au niveau moyen de culture gastronomique aux USA  : dans les cas, celui du « fast food  ». Ceci même chez une large fraction des forestiers et des biologistes français, beaucoup de ces derniers se limitant à une approche moléculaire, au plus cellulaire… J’ai d’ailleurs publié il y a quelques années un article sur ce thème : «Nature, l’exception inculturelle française». Ne rêvons pas : même dans les pays à haut niveau de culture naturaliste moyen, tout problème d’aménagement du territoire ne se régle pas automatiquement au bénéfice de la biodiversité. Là-bas aussi les décideurs sont également sensibles à d’autres choses. Mais, au moins, on peut directement entrer dans le vif du sujet. Alors qu’en France, handicap considérable, on est obligé de commencer par un véritable travail d’alphabétisation…pour faire prendre conscience qu’il y a un problème ! Ca peut prendre des mois avant de pouvoir aborder le débat proprement dit…si la décision n’a pas déjà été prise entre temps…vous devinez dans quel sens. C’est usant ! On comprend que, parfois, les militants des associations de la protection de la nature baissent les bras…temporairement !

J.-P. Choisy

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