Un parc national pas comme les autres : le Bayerischer Wald en Allemagne

par Jean-Claude Génot

Les parcs nationaux existent dans de très nombreux pays de la planète, le plus ancien fut créé aux Etats-Unis à la fin du XIXème siècle (le parc national de Yellowstone) et en France, le parc national de la Vanoise a été créé en 1963.

La plupart des parcs nationaux français sont situés en montagne (Ecrins, Vanoise, Mercantour, Pyrénées, Cévennes). Ces espaces sont généralement dédiés à la nature dans leur zone centrale. Est-ce à dire qu’il n’y a aucune activité humaine ? Même si ces parcs ont été établis dans l’esprit d’y interdire l’activité de l’homme, cela n’a jamais été vraiment respecté. En effet, le pâturage est bien présent et y est même encouragé. Les forêts peuvent également faire l’objet d’exploitation car elles ne sont pas sous l’autorité de l’administration du parc. Il existe même des cas où des aménagements touristiques ont été implantés en pleine zone centrale comme ce fut le cas dans les Pyrénées, ce qui valut au parc de perdre le diplôme européen, un label que lui avait décerné le Conseil de l’Europe.

le Bayerischer Wald

Bayericher waldEn Allemagne, il existe un parc national où la nature est en libre évolution sur plus de 70% de sa surface. Il s‘agit du parc national de la forêt bavaroise ou Bayerischer Wald, situé dans le Land de Bavière à la frontière avec la frontière avec la République Tchèque.

D’ailleurs le Bayerischer Wald se prolonge du côté tchèque par le parc national de la forêt de Bohème ou Sumava. Ces massifs forestiers forment ensemble la plus grande zone forestière continue d’Europe centrale. Le Bayerischer Wald fut créé en 1969 et couvre actuellement 24 250 ha. Il est composé d’un massif montagneux formé de granit allant de 700 à 1 450 m d’altitude.

En dehors des forêts largement dominantes, le parc abrite quelques tourbières et lacs glaciaires, vestiges visibles de la dernière glaciation il y a 8 000 ans environ. En majorité, le parc est composé de forêts mixtes de montagne avec du sapin, du hêtre et de l’épicéa. Il faut atteindre 1100 m d’altitude pour entrer dans les forêts d’épicéas purs de montagne. C’est là que le climat est le plus rude avec des hivers très enneigés. Seuls l’épicéa et le modeste sorbier des oiseleurs ont su s’adapter depuis des millénaires pour survivre aux rigueurs des longs hivers de Bavière. L’épicéa a d’ailleurs un houppier très étroit dont les branches plongeantes ne conservent pas longtemps la neige abondante. Sur ces montagnes, les sols acides sont couverts de myrtilles, d’airelles, de mousses et de fougères. C’est le domaine du grand tétras, dernière relique des forêts du nord et de l’est de l’Europe. C’est cette couverture vert sombre d’épicéas qui vaut à ce parc d’être appelé «le toit vert» de la Bavière.

Mais les visiteurs qui accèdent aux sommets du parc comme le mont Rachel à 1 453m, découvrent aujourd’hui de vastes zones de forêts «blanches». Que s’est-il passé sur le toit vert de la Bavière ?

D’abord il y a eu des tempêtes dans les années 1990 qui ont renversé de très nombreux arbres et endommagé les racines d’arbres restés debout. Il existe d’ailleurs un sentier aménagé par le parc qui traverse une telle zone d’arbres renversés.

Nationalpark bayerischer wald

Les arbres morts ou cassés sont laissés sur place.

Réalisé à l’aide de passerelles et d’escaliers, ce parcours permet aux visiteurs de voir l’enchevêtrement des arbres, les racines aériennes et quelques années après le coup de vent, la régénération naturelle d’épicéas qui se développent entre les arbres couchés, voire sur le tronc lui-même. Le parc a créé ce sentier pour expliquer au public qu’une forêt renversée n’est pas «détruite » et que la nature reprend spontanément le dessus en faisant pousser de jeunes arbres qui succèdent à ceux que la tempête a couchés.

C’est après ces tempêtes que les insectes appelés scolytes se sont développés. Ils créent un réseau de galeries sous l’écorce pour leurs oeufs et leurs larves, ce qui prive l’épicéa de ses éléments minéraux venant des racines. Celui-ci perd ses aiguilles et meurt. Lors d’une visite effectuée en juillet 2006, il pleuvait des aiguilles dans certaines forêts du parc. Quand l’épicéa est entièrement mort, son écorce devient blanche sous les effets de la pluie et de la neige. Voila pourquoi aujourd’hui, les invasions de scolytes ont fait mourir les épicéas du Bayerischer Wald sur plusieurs milliers d’hectares.

Wildnis: la non intervention

Le parc a eu le courage de ne pas couper les arbres et de ne pas brûler l’écorce pour tenter d’enrayer le développement des scolytes parce que toutes les crêtes du Bayerischer Wald sont en protection intégrale et que le bois mort est une richesse naturelle des forêts sauvages. Il faut du courage pour défendre cette conception de la non intervention dans la nature surtout dans une région traditionnelle de verreries et de charbonniers où le bois a toujours été exploité.

WildnisDe plus, en voyant ces étendues de troncs blanchis de nombreux visiteurs considèrent que la forêt est morte. Il a fallu que le parc fasse preuve de beaucoup de pédagogie pour expliquer le cycle naturel d’une forêt et montre avec le temps que sous les troncs morts, la végétation repousse avec graminées, épilobes, myrtilles, sorbiers, sureaux, framboisiers et jeunes épicéas. Enfin, le parc doit batailler avec son administration de tutelle au Land de Bavière qui estime que «le toit vert doit rester vert» pour continuer à ne pas intervenir contre les scolytes et respecter son concept de nature en libre évolution ou «Wildnis».

Toutefois, ce principe n’est pas absolu eu égard au million de visiteurs du parc. En effet, le parc sécurise les sentiers pédestres en coupant les épicéas sur une distance correspondant à la hauteur des arbres. De plus de ombreux pièges à scolytes sont parsemés dans les forêts et jusqu’à 40 m du sol pour surveiller leur nombre. Pas d’intervention donc mais une surveillance de tous les instants pour voir comment le phénomène va évoluer et une intense communication pour expliquer que la nature peut vivre sans que l’homme intervienne.

Urwald

Le parc abrite quelques forêts anciennes, appelées «Urwald» en Allemagne. Ce sont des forêts mélangées de sapins, d’épicéas et de hêtres. L’une d’entre elles est la plus ancienne forêt protégée de Bavière puisqu’elle fut classée pour son charme paysager dès le XVIIème siècle. Sur 76 ha, on peut voir des arbres vieux de 300 à 500 ans, véritables monuments de la nature, ainsi que des arbres morts sur pied ou au sol de plus d’un mètre de diamètre. Véritable réservoir de diversité biologique, cette forêt abrite à elle seule 25 % de tous les coléoptères de Bavière qui en compte 1 500 espèces. En laissant faire les processus naturels dans les forêts du Bayersicher Wald, les responsables du parc travaillent pour les générations futures qui seront bien contentes d’observer des vieilles forêts si rares en Europe occidentale très urbanisée.

Jean-Claude Génot

Source : La lettre de Forêts Sauvages - Naturalité n° 1

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