Les vautours en Belgique n'étaient pas des réfugiés espagnols affamés

Belgique, Allemagne, Pays-Bas : Une vague brève mais intense, a touché successivement la Belgique (16-17 juin), puis l’Allemagne (17-19 juin) et enfin les Pays-Bas (18-20 juin).On a vu des individus ou de petits groupes à d’autres dates mais avec des effectifs sans commune mesure. Au moins une centaine de vautours en Belgique, peut-être le double.

Pour la plupart des associations (AVES par exemple) cette situation est due aux mesures sanitaires relatives à la directive CEE numéro 1774/2002 et ayant pour objet la lutte contre l'Encéphalite Spongiforme Bovine (ESB). Ces mesures drastiques auraient entraîné la quasi-fermeture des charniers dans certaines régions d'Espagne.

Mais dès le départ, Jean-Pierre Choisy, spécialiste des vautours au Parc Naturel Régional du Vercors, a contesté cette hypothèse. Pour Jean-Pierre Choisy, et pour d'autres spécialistes, ces mouvements sont naturels.

Jean-Pierre Choisy : Ces mouvements ont suscité beaucoup d’émoi en Belgique, en Allemagne et aux Pays-Bas, dans la presse comme parmi les ornithologues et les associations de protection de la nature. L’interprétation largement dominante a été d’y voir l’effet la famine d’origine bureaucratique (et affairiste semble-t-il) que connaissent depuis 2006 inclus les vautours dans certaines provinces d’Espagne. (cf. SEO – Birdlife, 15 juin 2007, Impact of Regulation1774/2002 and European Commission decisions in 2003 and 2005 on carrion-feeding birds in the Iberian Peninsula, and possible solutions, Report for the European Commission, 32 pp).

La famine en Espagne, une hypothèse qui ne résiste pas à la confrontation avec les faits

a) de tels mouvements, de la France au sud de la Scandinavie, ont commencé bien avant la famine créée en 2006 dans certaines provinces d’Espagne ;

b) que ces mouvements gardent un caractère totalement saisonnier est totalement incompatible avec la pérennité des pénuries douze mois par an dans certaines provinces d’Espagne ;

c) date : inefficacité énergétique d’un départ d’Espagne justement à la saison où les ressources sont maximales : mises bas d’ongulés sauvages (placentas), bétail en estivese dont beaucoup de charognes ne peuvent pas être retrouvées avant consommation par les vautours même si on le veut ;

d)  s’arrêter dans les montagnes du sud de la France seraient ce qu’on observerait si une carence en charognes en Espagne déterminait les mouvements, surtout dans le Massif Central et dans les Alpes (moins de concurrence que dans les Pyrénées) que  s’arrêteraient ces vautours. Les ressources y abondent pour des raisons multiples : développement importants des Ongulés sauvages, notamment Chamois et Bouquetin dans les Alpes dont c’est la période de mise bas (placentas = friandise à vautours) et, en été, arrivée centaines de milliers de têtes de bétail en alpage avec quelques pourcent de morts. Ces vautours n’iraient pas dans le nord de la France, en Belgique, en Allemagne, aux Pays-Bas, où la pénurie de charognes qu’on déplore depuis moins de deux ans en Espagne a été organisée depuis des générations...

e) persistance d’un reflux vers le sud après l’été, jusqu’en Espagne, en dépit  des disettes locales récentes dans ce pays : évolution des effectifs locaux, lectures de bagues et même suivi par satellite de deux vautours fauves équipés lors de leur séjour en Allemagne en 2006. Si l’un est resté dans le sud de la France, l’autre a regagné le centre de l’Espagne. Les histogrammes de la figure 6 de (Terrasse M. 2006 Evolution des déplacements du Vautour fauve en France et en Europe, Ornithos 13-5, 273-299) montrent, en Espagne le bagues de visiteurs sont notées surtout d’octobre à mars (max. décembre et janvier), alors qu’en France comme dans le nord et l’est de l’Europe c’est surtout d’avril à septembre (max. mai juin). Or, on n’observe pas de bouleversement depuis 2006. Et pourquoi donc un vautour moine des Causses (Massif-Central) serait-il allé faire un séjour en Espagne en décembre 2006 si ce pays était massivement quitté par les vautours affamés?

f) Relativisons : si l’Espagne était massivement désertée, ce serait des dizaines de milliers de vautours qu’on verrait affluer dans les autres pays, non pas quelques centaines ;

g) où est la pénurie ? Malgré la récente dégradation alimentaire pour les vautours en Espagne, les charognes y sont toujours bien plus disponibles que dans la France hors montagnes et dans les pays au-delà, où la famine pour charognards est systématiquement organisée depuis probablement plus d’un siècle.

L’hypothèse d’un déterminisme par la récente pénurie de charognes en Espagne de l’arrivée massive temporaire de vautours fauves jusqu’en Belgique, en Allemagne et aux Pays-Bas, incompatible avec les faits, doit donc être rejetée.

Des randonnées amoureuses ?

Une grande partie des vautours fauves immatures sont relativement casaniers, se contentant de “randonnées“ d’une à quelques centaines de kilomètres autour de leur colonie d’origine, surtout si les effectifs sont encore loin d’atteindre le niveau permis par les ressources locales. C’est court si on considère que, à la belle saison, le rayon d’action quotidien des nicheurs atteint couramment 50 à 60 km, que 70 à 100 km ne sont pas vraiment extraordinaires et que, dans les Alpes françaises, on a observé un cas à 150 km : Une femelle dont le mâle couvait dans les gorges du Verdon, copulant aux confins du Diois et du Vercors avec un mâle dont la femelle couvait, à 60 km seulement, vers Nyons. Or, les deux couples ont réussi leur reproduction cette année-là. Chez les Oiseaux se reproduisant en couples, les copulations extraconjugales sont tout à fait banales, des petits Passereaux aux grands Rapaces, en dépit de quelques exceptions. Encore un mythe romantique qui s’en va...

Des centaines de kilomètres par jour

Mais une proportion tout à fait notable des immatures est erratique à grande distance : un vautour non nicheur peut faire facilement 100 à 400 km par jour, si nécessaire (Sahara) 600 km (suivis par satellite) et un individu bien gras ne commencer à avoir sa survie menacée qu’après deux ou trois semaines de jeune. Alors, il perd la force de prospecter et doit de toute urgence trouver une charogne. Donc, même sans trouver de quoi manger en route un vautour peut faire un voyage de plusieurs milliers de kilomètres et revenir à sa colonie d’origine. Un vautour né dans les Causses a fait un aller-retour aux confins de la Grèce et de la Bulgarie ; au autre né en Croatie y a retourné après plus d’un an d’absence où il a visité Israël, les Alpes françaises, Massif Central et un long nouveau séjour dans les Alpes françaises. Des vautours moines des Alpes françaises ont été vus en Espagne, Sicile, Corse, Suisse, Allemagne et aux Pays-Bas, des individus des Causses de l’Espagne à l’Allemagne.

Il n’est donc pas étonnant que, de l’Espagne à Israël la diversité génétique (plus exactement allélique) de toutes les populations, réintroduites ou non, soit élevée et on n’ait guère trouvé entre elles de différences génétiques statistiquement significatives.

Un effet spectaculaire de l'accroissement de la population de vautours

Que l’on considère le nombre de données ou l’effectif des groupes, le niveau sans précédent des mouvements observés au nord des Pyrénées et même au nord de la France en 2006 et 2007 est simplement l’effet spectaculaire d’un accroissement rapide (exponentiel ? Un traitement statistique des données devrait le vérifier) ayant atteint un niveau suffisant pour être remarqué du grand public et des media, alors qu’il a commencé son développement de nombreuses années avant la pénurie de 2006-2007 en Espagne.

M. Terrasse (2006) présente les données antérieures à 2005 dans l’espace (fig. 3 et 4 carte) comme dans le temps. Au nord et à l’est de France : 9 données de 1991 à 1991, 101 de 1992 à 2004 ; les données deviennent régulières à partir de 1992, avec un net accroissement à partir de 1997 et surtout de 2000. Dans les montagnes françaises au nord des populations actuelles comme en Suisse, contrées où le phénomène se développe graduellement depuis dix ans, nul alarmisme même devant des groupes importants (54 dans le Jura suisse en 2005, 50 en Bourgogne en 2006, 40 en Haute-Savoie en 2007, etc.) avec même une perception nettement positive, totalement justifiée.

Il serait extrêmement intéressant de modéliser l’accroissement des données au fil des ans avant 2006, puis de comparer les effectifs théoriques prédits par le modèle pour 2006 et 2007 à ceux réellement observés. Si la différence était statistiquement significative, alors seulement on peut évaluer la contribution éventuelle de la situation en Espagne non pas à l’origine du phénomène, mais à une éventuelle rupture, vers le haut, dans son intensité.

Il ne serait pas étonnant qu’on arrive à des conclusions différentes selon les contrées : le versant français des Pyrénées n’est, pour les vautours de l’autre côté que la frange nord d’un bloc de biotopes ibériques, les conditions écologiques dans les Alpes et aux Pays-Bas sont extrêmement différentes, etc.

Un traitement des données de lectures de bagues et reprises dans le même esprit s’impose également. Exemple du Parc National des Ecrins et alentours, massif de haute montagne à une cinquantaine de kilomètres à l’est de la population de Vautour fauve Diois-Baronnes : les premiers vautours ont été observés en 1998. Que l’on considère chaque année le nombre de données, les effectifs cumulés, la moyenne des effectifs ou l’effectif maximum ensemble, l’augmentation de la fréquentation à la belle saison a été exponentielle, avec respectivement r =  0,692 ; 0.683 ; 0.542 et 0.734 (corrélation avec les Log.). C’est particulièrement net pour le nombre de donnée et pour l’effectif maximal de l’année. Or, si observe bien que les valeurs de 2006 sont nettement supérieures à celle prédites par le modèle, c’est déjà le cas en 2005 et, sauf pour le nombre données, en 2004 ! Des données n’étant disponibles que pour six années, la valeur statistique n’est probablement pas assurée. Mais c’est dans cet esprit qu’il faut travailler.

Des causes qui ont toutes été nécessaires, aucune n’étant suffisante

a) démographiquement l’énorme réservoir espagnol joue un rôle de premier plan dans l’alimentation de ces flux ;

b) éthologiquement comme le souligne M. Terrasse (2006) les réintroductions en France dans le sud du Massif Central et les Alpes (Baronnies, Verdon, Diois) ont été essentiels pour cette espèce extraordinairement grégaire. La réduction à environ 600 km (Diois-Frioul) du plus grand hiatus entre Espagne et Croatie, naguère de 1100 km, a permis le rétablissement d’un transit entre les péninsules ibériques et balkaniques, même, à l’occasion à la Crimée, la Russie (au nord de Kazan) et à Israël ;

c) écologiquement, les disponibilités alimentaires accrues depuis le début des réintroductions en France ont également joué un rôle majeur. Certains immatures espagnols qui atteignent les populations de vautours fauves des Causses et des Alpes s’y installent, puis y nichent, et ce depuis bien avant la pénurie de 2006-2007. D’autres retournent en Espagne. S’ils ne sont pas encore adultes ou subadultes, certains reviennent, entraînant d’autres individus (grégarisme), augmentant de plus en plus l’intensité du flux au fil des ans.

Des interprétations surprenantes

A la lecture de tout ce qui été diffusé à lors arrivées massives récentes de vautours fauves en B, D et NL, quatre faits sont réellement très surprenants :

a) la seule origine potentielle envisagées est l’Espagne. Or, les lectures de bagues dans les Alpes françaises ont montré que la probabilité d’arrivée était également largement dépendante de la distance, d’où une proportion de visiteurs des Causses (Massif Central sud) bien supérieure à ce qu’on pourrait prédire à partir des effectifs comparés à ceux des Pyrénées et de l’Espagne. Rappelons que les 22 vautours fauves observés les 12 et 13 mai en Baden-Würtemberg étaient accompagnés de deux vautours moines de France : l’un du Massif Central, l’autre des Causses.

Même “cécité” obstinée aux Pays-Bas, qui ont pourtant été visités, avec retour, par au moins (je ne dois pas avoir toutes les informations) un vautour fauve de France (Massif Central sud) et un d’Italie (Alpes orientales) et où un vautour moine des Alpes françaises a vécu six moins dans la réserve naturelle des Oostvaardersplassen (avant de se faire tuer par un train).

b) lorsque, pour une raison quelconque, un site allemand, belge, néerlandais, parle de vautours en France c’est dans les Pyrénées, souvent dans le Massif Central, jamais dans les Alpes (90 couples de vautours fauves en 2007, les quatre espèces d’Europe y ont désormais au moins un nid). Or, la carte des données depuis plus de 10 ans montre que la localisation préférentielle des observations  distance des populations est manifestement corrélée avec les reliefs : Alpes, Jura, etc.

En toute rigueur, cela ne suffit pas à prouver que les reliefs soient la voie privilégiée de transit. On observerait aussi un corrélation si les reliefs se prêtaient à un stationnement, même pas très long, les autres régions étant survolées à haute altitude. Néanmoins, on sait que les reliefs sont particulièrement favorables aux déplacements des vautours, d’autant plus que le climat est peu ensoleillé : ascendances dynamiques. Lorsqu’ils n'y a pas de vrais relief, s’il y du vent les vautours volent à travers brume, pluie, neige..

c) le fait majeur de l’incursion récente au nord n’a nullement été commenté : on n’a pas vu une arrivée massive d’oiseaux tentant de s’installer, ni d’oiseaux épuisés au bout d’un trajet ayant épuisé leurs dernières forces et le pic d’abondance n’a duré que trois jours, se décalant d’un jour de la Belgique à l’Allemagne, puis aux Pays-Bas ;

d) pas la moindre lecture de bagues de vautours fauves malgré l’abondance récente des observations : il aurait été plus modeste, mais moins stérile, de consacrer son temps et son énergie au travail de terrain concret plutôt qu’à la suractivité médiatique ! Cela aurait été du plus grand intérêt.

Les observations de la première moitié de 2007

En mai

Une brève virée dans le sud-ouest de l’Allemagne, avec une curée observée (sur brebis) de 22 vautours fauves d’origines inconnues et 2 vautours moines de France, l’un du Massif-Central, l’autre des Alpes, le groupe étant trois jours après en Suisse, sauf le Vautour moine du Massif-Central, reparti vers les Causses, celui des Alpes étant identifié quatre jours plus tard de retour dans les Baronnies ;

En juin

  • poursuite de l’extension du domaine de prospection estivale des vautours dans les Alpes françaises, au nord jusqu’aux abords de la Suisse, avec deux curées observée (sur brebis) à 37 et 40 individus + 3 vautours moines, dont deux identifiés venaient des Baronnies (sud-ouest des Alpes françaises) ;
  • virée exploratoire jusqu’en Belgique, dans l’ouest de  Allemagne (jusqu’à son nord) et aux Pays-Bas (essentiellement leur moitié sud-ouest) massive (de 100 à 200 individus) mais brève (pour l’essentiel des effectifs). Aucune lecture de bague, donc provenances des oiseaux inconnues. Tout ce qu’on dirait à ce sujet aurait la même fiabilité scientifique que des propos de buveurs à une terrasse de café.

La compilation des observations de vautours a distance des domaines vitaux des populations pérennes est une accumulation de données extrêmement précieuses. Elle permet de suivre le développement de fréquentations saisonnières locales de plus régulière. Mais l’interprétation des déplacements ne peut se faire qu’à l’échelle continentale, ou au moins de vastes régions naturelles dont les limites n’ont rien de commun avec celles des états.

Communication : une faute tactique

L’opinion publique est accablée de mauvaise nouvelles, tout à fait fondées, hélas, concernant la biodiversité. Concernant uniquement les vautours :

  • grave problèmes de gestion des charognes en Espagne,
  • campagne d’hostilité orchestrée avec des motivations locales contestables dans les Pyrénées,
  • situations catastrophiques dans les Balkans, dans la péninsule indienne et dans de vastes contrées d’Afrique.

On a assez de travail avec les vrais problèmes : par pitié, ne nous en rajoutons pas d’illusoires ! D’accord, ça peut faire augmenter les bénéfices des fabricants, prescripteurs, vendeurs d’anxiolytiques et d’anti dépressifs, mais est-ce une raison suffisante ?

Métaphore anthropomorphique : la prétendue “invasion” de vautours en  Belgique et aux Pays-Bas avec quelques débordements en Allemagne n’était pas un exode massif de “réfugiés” affamés, trop épuisés pour aller plus loin. C’était une incursion massive mais brève de “touristes”, curieux de nouveaux espaces. Les vautours ont trouvé que, ni le logement (relief faible, pénurie de rocher) ni la nourriture (pénurie de charognes) ne valaient la peine de prolonger leur séjour. Ils sont donc pour la plupart vite retournés au sud, sans avoir manifesté de faiblesse particulière, sauf éventuelles exceptions. Cela ne signifie nullement qu’on n’en verra pas d’autres à l’avenir, peut-être même en 2007.

La légitime volonté des associations concernées par la conservation et la restauration de la biodiversité faunistique d’exercer une pression sur les autorités des provinces espagnoles ou/et de l’Union Européenne via l’opinion publique ne doit pas aller jusqu’à réagir émotionnellement sans analyser les faits à la lumière de l’ensemble des faits connus, en diffusant des rumeurs non fondées, dans le but de frapper les esprits.

Il est très regrettable qu’on ait répandu dans les media des idées fausses, inutilement alarmistes, du fait d’une analyse hâtive, simpliste, superficielle. Je ne suis même pas certain que, parmi ceux ayant contribué à répandre ces idées erronées il n’y ait pas eu quelques scientifiques... C’est quand  même très préoccupant comme mode de fonctionnement : comment reprocher aux journalistes (à propos des Pyrénées par exemple) de servir de caisse de résonances aux émotions populaires, sans information solide, si vérification auprès des spécialistes, si nous mêmes faisons la même chose ? Comment rester crédibles ? Il valait encore mieux rester quelque temps sans rien dire d’autre que : “nous nous informons”.

Ce qui a été particulièrement contre-productif, c’est d’avoir donné une connotation alarmante à un phénomène largement positif par ce qu’il signifie à propos de :

  • l’évolution de la situation des populations de vautours dans le sud de la France,
  • le développement potentiel du Vautour fauve, pérenne ou saisonnier, bien au-delà des limites et effectifs actuels, en France comme dans d’autres pays.

Perspectives à court terme

Nous attendons tous avec la plus extrême curiosité :

  • une synthèse sur les données de vautours en 2006 en B, D et NL : au bout d’un an, on devrait au moins disposer d’un bilan provisoire ;
  • de nouvelles observations au cours de l’été dans ces pays ou d’autres ;
  • des lectures de bagues : les bagues métalliques ne sont lisibles qu’au X 60 et à moins de 20 m. Encore, on n’y réussit-on pas très souvent ! Les bagues plastiques, lisibles à l’œil nu à une distance de 4 ou 5 m, le sont à une distance de 40 à 300 m selon l’optique utilisée. Il faut beaucoup de patience quand les oiseaux sont au repos, masquant souvent leurs pattes sous les plumes. Au contraire, lorsqu’ils mangent, on a un très bon rendement. J'ai lu jusqu’à 37 bagues sur une même curée à près de 100 vautours, les uns locaux, d’autres provenant d’une autre population des Alpes françaises (Verdon), du Massif-Central, d’Espagne et de Croatie, tous sur la même charogne. Il est souvent possible de lire des bagues sur photos, parfois même au vol.

Perspectives à moyen terme

Réintroduction : priorités stratégiques en Europe

  • Balkans : reconstitution de ce qui, jusqu’aux années 1970, fut le second bastion des vautours en Europe et qui, (en dehors de quatre populations essentiellement dans des espaces protégés) du fait d’un usage général du poison, n’est plus qu’un souvenir...motivant !
  • Alpes et environs : deux ou trois réintroductions scindant le hiatus entre les populations des deux extrémités de la chaîne conduirait aux portes des Balkans le flux de visiteurs provenant d’Espagne. Actuellement géographiquement prioritaire et le plus réalisable compte-tenu du contexte humain (cf. Choisy J.-P., 2002, Réintroduire des vautours en Europe. Les Alpes : une position clé, objectifs et stratégies, éléments de réflexion).  A l’échelle des déplacements des vautours rétablit une quasi-continuité ;
  • Italie péninsulaire et insulaire : de la même manière, on pourrait mettre en quasi-continuité (avec des hiatus ≤ 200 km) les noyaux de population actuels avec le flux Espagne-Alpes, ultérieurement avec la Tunisie.

Plus au nord :

Charognes

Le développement tant des effectifs de visiteurs d’Espagne que de ceux des populations du sud des Alpes françaises et du Massif Central entraînera une présence de plus en plus habituelle dans le nord de ces montagnes, avec extension au-delà, surtout le long des reliefs : au minimum Alpes françaises du nord, très probablement Jura, liste non exhaustive. L’installation d’un estivage de non nicheurs, comme il n’a jamais cessé dans les Alpes autrichiennes (de mai à septembre) à partir de la population nicheuse de Croatie, dépendra essentiellement des disponibilités alimentaires. Ces dernières dépendent de deux facteurs :

  •  
    • présence d’importantes populations d’Ongulés sauvages, tout particulièrement celles non chassées de chamois et plus encore de bouquetins, ne prélevant pas la biomasse dans des habitats rocheux maximalisant la probabilité de trouver des charognes ;
    • gestion dépassant la “névrose hyper-hygéniste” qui sévit dans certaines contrées, mais pas dans toutes.

Les bases de départ actuelles dans les Alpes occidentales sont désormais bien plus proches des régions au nord que les Pyrénées et mêmes que les Causses. Les effectifs y sont de plus en plus étoffés, qu’il s’agisse des populations pérennes, des zones de transhumances estivales, ou de visiteurs lointains connaissant désormais ces étapes sûres. Il en résultera donc nécessairement un accroissement des effectifs “explorateurs” observés dans des régions et des pays bien au-delà vers le nord.

Poison

L’arrivée saisonnière des vautours dans de nouvelles régions exige un renforcement de la lutte contre l’usage illégal de poison. Cet estivage fournit aussi des arguments faunistiques et juridiques car il s’agit d’espèces protégées par des textes européens. On est très surpris que subsistent ici ou là des archaïsmes “balkaniques” dans les pays où l’on s’y attendrait le moins par exemple dans la charmante région de la Forêt Noire, d’apparence si civilisée. Ceci avec bien moins d’excuses que dans les Balkans, où il ne s’agit pas de protéger des troupeaux contre les carnivores ou champs contre les sangliers dans le cadre d’une agriculture de subsistance. Au contraire, dans nos riches contrée c’est pour des loisirs qu’on empoisonne : pour obtenir des surdensités de “petit gibier”, notamment de Faisan, plus souvent volailles en élevage extensif que populations sauvages et, au demeurant, espèce étrangère à la faune autochtone. Sans oublier, ailleurs, certains tirs de Busards ou d’Autour dans le cadre des mêmes conceptions de gestion...très XIX° siècle ! En France, les empoisonnements massifs visant des Campagnols, notamment dans le Jura, intoxicants de nombreuses autres espèces de Mammifères ainsi que des Oiseaux pourraient concerner des vautours en visite : on en voit de plus en plus fréquemment dans le massif.

Autres espèces
Il est probable que, en bien des régions, Percnoptère et/ou Vautour moine suivraient le Vautour fauve, comme on l’a vu dans les Alpes françaises.

Perspectives à long terme

Pour réagir contre les introductions d’exotiques (Faisan, Mouflon, Rat musqué, Poisson-chat, etc.) Homo sapiens, comme trop souvent, a exagéré dans l’autre sens : en exigeant, pour réintroduire, la preuve que l’espèce était présente à l’époque historique dans la localité même. Approche bureaucratique, scientifiquement non fondée, en tout cas pour des espèces ayant les moyens de déplacements des grands Mammifères, des Vautours et de beaucoup d’Oiseaux :

  • la pertinence d’une réintroduction doit être appréciée à l’échelle biogéographique, avec ses composantes écologiques et historiques ;
  • sa faisabilité doit être étudiée sur la base des conditions actuelles, humaines et écologiques : Lynx et Grand Tétras sont présents de nos jours dans des forêts des Alpes sur des versants totalement déboisés en 1830 !

Colvert, Alouette, Pinson sont bio-géographiquement présents dans toute l’Europe ou presque, de nos jours comme il y a deux mille ans. Mais, à un instant donné, ce n’est pas vrai partout à l’échelle écologique : un même biotope ne peut pas être en même temps aquatique, prairial et forestier. Rationnellement l’absence du Chamois dans le Massif-Central, entre Alpes et Pyrénées, ne pouvait s’expliquer que sa destruction par l’Homme et ce en dépit de l’absence de tout document écrit : extermination antérieure à l’écrit ? Destruction des rares documents? Peu importe : de nos jours, des pionniers traversent le Rhône là où les premiers contreforts de l’est du Massif et les derniers de l’est des Alpes sont proches. (Pour développement voir Choisy J.-P. (2003) Réintroductions animales et biodiversité. Objectifs, stratégies. La Fayolle, revue d’information naturaliste et culturelle du Parc Naturel Régional du Vercors, n° 5, pp 18-31.)

Vautours et biogéographie

La limite nord de l’aire de nidification présente et passée des vautours en Eurasie ne dépasse qu’à peine le 50° N. Peut-être pour des raisons d’aérologie ? Certainement du fait de la brièveté des journées hivernales : les pontes de vautour fauve commencent à l’époque de l’année où les jours sont les plus courts. La prospection de vastes étendues n’est guère compatible avec des journées très courtes.

Vautours et écologie

En Europe, de toute façon, les trois espèces nicheuses rupestres rencontrent au nord un obstacle géomorphologique : la carence de parois rocheuses dans la vaste zone d’Europe moyenne qui s’étant du nord-ouest de la France à la Russie par la Belgique, les Pays-Bas et la vaste plaine germano-polonaise. Au sud de cette limite, les facteurs déterminants sont humains : disponibilité ou non de charognes d’Ongulés sauvages ou/et domestique, usage ou non du poison.

Remarques

  • le Vautour fauve en Allemagne nichait en Rhénanie entre Trèves et Worms (à la latitude du Luxembourg) jusqu’au XIII°-XIV° siècle et dans le Schwäbisch Alb (Jura souage) il y a encore 150 ans cf. W. Baumagart Europas Geier (Karl, merci pour le cadeau utile !). Il s’en faut de beaucoup que ses nids actuels les plus au nord (confins Diois-Vercors, Frioul, Crimée) atteignent cette limite. Les retours sont donc loin d’être achevé...si Homo sapiens le permet !
  • toute remontée en latitude de l’aire de nidification devrait entraîner une augmentation des observations en dehors de ses limites vers le nord, essentiellement à la belle saison ;
  • le Vautour moine, sans jamais atteindre les densités locales du Vautour fauve, extraordinairement grégaire, a probablement été dans un passé plus ou moins ancien, le vautour le plus répandu d’Europe car il n’a pas besoin de rocher pour nicher, il peut exploiter jusqu’à la forêt claire et de petits trouées de la forêt dense, enfin s'ils ne dédaignent nullement les charognes beaucoup plus petites que celles d’Ongulés. A long terme, son aire potentielle pouraît être la plus vaste de celle des quatre Vautours d’Europe.

Pas de passéisme ! Il ne s’agit pas d’être obsédé par la reconstitution d’une situation antérieure à n’importe quelle époque du présent post glaciaire. Ce qu’on doit viser c’est de permettre, dans le contexte actuel, l’expression d’un potentiel de recolonisation d’espèces autochtones d’Europe, éventuellement aidées par des mesures telles que réintroduction et/ou charniers compensant des altérations humaines opposées. Il est très possible que, au sein de l’aire bio-géographiquement pertinente, les conditions actuelles ne permettent pas le retour dans des localités où la présence historique est attestée, alors que ce retour pourra avoir lieu dans des contrées pour lesquelles on n’a aucune documentation.

Jean-Pierre Choisy

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