Par Jean-Claude Génot avec les précisions de Jean-Marie Berger
Le lieu-dit «La Chatte pendue» est un site où vécut (et où vit encore de manière relictuelle), le grand tétras sur les hauteurs des Vosges moyennes dans la forêt domaniale du Donon (Bas-Rhin). La forêt est une hêtraie-sapinière à épicéas typique des sols gréseux de ces montagnes vosgiennes situées autour de 900 m d’altitude. La tempête de 1999 a renversé de nombreuses forêts alsaciennes et la «Chatte Pendue» a été touchée de manière relativement diffuse sur toute sa surface. En 1991, l’ONF avec l’aval du Groupe Tétras Vosges (GTV) et l’appui décisif de la mission tétras ONF/ONC a décidé de clôturer, 50 ha de forêt sur pied, pour la soustraire aux cervidés afin d’essayer de restaurer l’habitat (régénération des essences, myrtilles, etc.) qui était très modifié compte tenu des densités élevées de cerfs, et de chevreuils.
Après la tempête de 1999 et suite à une demande du GTV, les forestiers n’ont pas exploité les arbres renversés par le vent. Ensuite comme partout en forêt du Donon, les scolytes sont apparus, provoquant le dépérissement de nombreux épicéas. Sur demandes de scientifiques et du Département de la Santé des Forêts l’ONF, a décidé de ne pas intervenir, et donc de ne pas exploiter les arbres colonisés par les scolytes, laissant les scientifiques étudier les populations d’insectes et aussi leurs prédateurs. La structure actuelle de cette forêt est évidemment très marquée par la tempête au travers des multiples chablis, des nombreux arbres secs, des trouées envahies par la fougère aigle et de la régénération naturelle composée de bouleaux, de sapins, d’épicéas, de pins sylvestres et de sorbiers des oiseleurs.
Malgré les modifications de structure apportées par la tempête, on peut encore bien voir, notamment sur la crête, en quoi cette forêt est un bon biotope pour le grand tétras, surtout dans sa partie la plus âgée.
Enclos de la chatte pendue -photo JC Génot
Le peuplement de sapins et de hêtres est irrégulier avec des trouées tapissées de myrtilles, la présence de quelques gros sapins qui limitent l’envahissement du sol par les jeunes semis témoigne du goût du grand tétras vosgien pour les vieilles forêts à gros bois chahutées par le vent, possédant naturellement des clairières. Même en l’absence de population dans ce secteur du massif Vosgien, il y a encore eu quelques observations d’individus isolés ces dernières années. On peut également noter la présence du faucon pèlerin qui a déjà niché sur la paroi d’un rocher situé sur la crête, de la chouette de Tengmalm et du merle à plastron sans que la nidification de ces deux dernières espèces n’ait été prouvée.
La forêt à la Chatte pendue est indiscutablement intéressante en terme de naturalité, malgré sa modeste superficie. D’abord elle constitue un formidable réservoir de bois mort compte tenu de la mortalité des sapins et des épicéas. Ensuite, elle est en libre évolution depuis plus de 15 ans, ce qui permet d’observer la structuration de la forêt dans des conditions de non intervention. Cet aspect positif est d’ailleurs à mettre à l’actif des forestiers publics qui ont eu le courage de prendre cette décision, dans un contexte où l’on « reconstituait » les forêts après la tempête.
Il sera intéressant de voir si en l’absence d’ongulés le sapin se régénère bien et résiste à l’envahissement de l’épicéa comme c’est le cas partout ailleurs. Certes, on peut légitimement s’interroger sur le bien fondé d’une clôture car les ongulés sauvages font partie de l’écosystème. Mais les grands prédateurs également qui ne sont plus présents dans ces forêts. Quand les prédateurs de substitution que sont les chasseurs ne respectent pas les plans de chasse, ils créent une situation tout aussi artificielle que celle de cet enclos, qui pour l’heure constitue une expérience, certes à ne pas généraliser, mais à observer attentivement sur un laps de temps le plus long possible. Dans la situation actuelle, ce site fait l’objet d’un classement en Série d’Intérêt Ecologique dans le cadre de l’aménagement forestier en cours mais les forestiers locaux ont demandé sans l’obtenir, la protection en Réserve Biologique Domaniale. Il faudrait évidemment pérenniser la protection de ce site expérimental en créant une réserve biologique intégrale (RBI), à la fois pour maintenir les gros bois, le bois mort et la sylvigénèse sans intervention. Cette RBI permettrait également de savoir si la mise en protection en réserve intégrale d’une forêt à grand tétras est une mesure pertinente pour l’espèce, cette question faisant souvent débat au sein des protecteurs de ce gallinacé. Au final, la création d’une RBI à la Chatte pendue permettrait à l’ONF de remplir ses nouveaux objectifs PEFC, à savoir classer 1,54% des forêts publiques en réserve intégrale.
Source : Naturalité, la lettre de Forêts Sauvages n° 3 – décembre 2007
