Les forêts sauvages de Roumanie

La réserve naturelle des sources de la rivière Nera

Par Jean-Claude Génot, Loic Duchamp et Philippe Cochet

Cette réserve forestière intégrale d’Izvoarele Nerei ou des sources de la rivière Nera (un affluent du Danube) est situé dans le Parc national de Semenic-Cheile Carasului dont le siège est à Resita, le chef lieu du département de Caras-Severin. Ce parc national est récent puisqu’il a été créé en 2000 et son administration mise en place en 2003. Le Parc couvre une surface de 36 665 ha et comprend 8 réserves naturelles. Près de 30 000 ha sont des forêts dont 20% sont en réserve intégrale. La réserve naturelle des sources de la rivière Nera couvre 5 028 ha. Elle a été créée en 1973 sur 2 000 ha dans le cadre de l’aménagement forestier. Puis le reste a été protégé officiellement en 2000. La réserve se situe sur le versant sud du massif Semenic, une montagne du Banat au sous-sol composé de schistes cristallins. La Nera est une hêtraie pure à 99%, sans doute la plus vaste hêtraie protégée d’Europe. Le hêtre occupe une grande place en Roumanie puisqu’il couvre le tiers des forêts soit 2 millions d’hectares. L’accès à la réserve se fait par un plateau qui surplombe la forêt.

Dans la partie sommitale de la réserve, la hêtraie est dominée par Stellaria nemorum et Carex brizoides,elle est mésohygrophile et oligomésotrophe et figure dans les sites Natura 2000 de la Roumaniedans l’association du Luzulo-Fagetum. Nous avons vu Lobaria pulmonaria sur des hêtres de 45 et de 90 cm de diamètre. L’abondance de champignons saproxyliques comme Fomes fomentarius sur les chandelles et sur les arbres entiers dépérissants tranche avec les forêts exploitées que nous connaissons. Si la mince bordure de la Néra paraît équienne, c’est sans doute du à des coupes pratiquées il y a quelques décennies selon un de nos guides. Toutefois, si les arbres ne sont pas aussi imposants que ceux situés plus bas compte tenu des conditions stationnelles, l’irrégularité est tout de même perceptible en terme de stratification verticale et horizontale grâce notamment aux trouées de chablis. Le volume moyen sur pied est de 400 à 500 m3/ha avec une surface terrière de 42m2. Selon des travaux de dendrométrie, la régénération s’enclenche à partir d’une surface terrière de 24 m2. Des relevés effectués par des forestiers allemands indiquent un diamètre de 54 cm et une hauteur de 27 m pour des hêtres de 180 ans, un diamètre de 28 cm et une hauteur de 21 m pour des hêtres de 100 ans. Cette croissance lente peut se constater sur les cernes d’accroissement de certains arbres cassés.

Au niveau de la faune, les oiseaux particuliers sont le Gobemouche à collier dont le cri si typique nous a accompagné pendant nos deux journées et le Pic à dos blanc, observé à une occasion mais visible par les multiples traces de ses impacts sur les arbres. Dans cette partie de hêtraie : peu d’indices de présence de mammifères, ce que confirme un des rangers.

Forêt de la Nera RoumanieForêt de la Nera - photo JC Génot

La journée consacrée à la grande traversée de la Nera par le sentier balisé qui la parcoure du nord au sud permet de découvrir d’autres types d’associations végétales liées à la hêtraie. Ainsi la hêtraie à Rubus hirtus, qui tapisse le sol en formation dense se classe dans le double gradient lié au niveau trophique et au degré d’humidité parmi les hêtraies eurimésotrophes et mésohygrophiles. Le cortège végétal de cette hêtraie est le suivant : Actea spicata, Asperula odorata, Geranium robertianum, Dentaria glandulosa, Dentaria bulbifera, Salvia glutinosa, Euphorbia amygdaloides, Urtica dioïca. Les très gros bois sont bien plus nombreux que dans la partie sommitale car la station est plus riche et l’influence humaine (pâturage) moindre. Il y a plus d’hétérogénéité spatiale et certaines trouées de chablis sont tout à fait didactiques : l’arbre devenu sénescent meurt sur pied et conserve ses branches maîtresses pendant quelques années puis est transformé en chandelle, autour de lui une régénération dense, autour de la trouée les hêtres adultes qui développent leurs houppiers pour recouvrir ce puits de lumière. Il y a une grande diversité de chandelles, de toute hauteur, à tous les stades de décomposition, de toutes les formes (en table, en biseau, en creux avec la possibilité pour un passereau d’y faire son nid, avec des arêtes vives). On peut s’enfoncer dans le terreau que constituent certains arbres en décomposition au sol. Il y a fort à parier que cette biomasse en décomposition maintient la richesse du sol et favorise une flore diversifiée, en particulier pour les espèces qui se développent sur l’arbre en cours de décomposition comme Geranium robertianum ou Oxalis acetosella. Ca et là, on voit des branches mortes plantées dans le sol, tombées du houppier de certains géants de plus de 40 m de haut.

Sur les gros arbres Lobaria pulmonaria est abondant. De nombreux troncs sont couverts de mousses, de lichens et de cladonies. Les écorces des très gros bois sont lisses ou bien possèdent un rhytidome de chêne. Un hêtre énorme d’environ 300 ans cassé récemment ne présente aucun cœur rouge malgré l’existence d’une fourche au niveau des branches charpentières. Les pleurotes, Pleurotus ostreatus, abondent sur certains arbres morts. La collecte des pleurotes conduit certains mycophages à couper les bois morts pour accéder aux champignons convoités. Un arbre au sol comportait des Polyporus squamosus si gros que ces derniers se sont décrochés du tronc sous leur poids humide.

Certains arbres commencent à avoir des dimensions monumentales de 1,30 m de diamètre, ce qui est assez conséquent pour un hêtre. Le volume sur pied est de 700 à 800 m3/ha avec une productivité naturelle de 5,6 m3/ha/an. La rectitude des gros hêtres est remarquable et ce « temple » de verdure nous rappelle à plus d’humilité en nous montrant que la nature sait produire seule des arbres de qualité. Les relevés effectués par des forestiers allemands sur des gros hêtres situés dans le bas de la réserve montrent des niveaux de qualité supérieure aux arbres de la partie sommitale entre 65 et 80% de bois de valeur. Puis en descendant encore, nous abordons une station encore plus riche de hêtraie à Asperula-Dentaria plus eutrophe et mésophile avec comme espèces caractéristiques Asperula odorata, Dentaria bulbifera, Dentaria glandulosa, Geranium robertianum, Oxalis acetosella, Pulmonaria rubra et parmi les espèces fréquentes : Mycelis muralis, Mercuriale perennis, Symphytum cordatus, Isopyrum thalictroides, Lamium galeobdolon et Anemone nemorosa. De nombreuses autres plantes sont observées telles que Plathantera bifolia, Paris quadrifolia, Asarum europaeus, Arum maculatum, Daphne mezereum, Atropa bella-donna, Neottia nidus-avis et Polygonatum sp. Quelques essences se glissent dans l’univers du hêtre : l’orme de montagne dont un spécimen est l’arbre devant lequel généralement une photo s‘impose avec 1,98 cm de diamètre ! Quelques semis d’érable plane, un bouleau verruqueux et un sureau noir.

Il y a plus d’indices de présence de mammifères : traces de blaireau à la base d’une chandelle, fèces de renard, nombreuses traces, fèces et abroutissements de cerfs sur la ronce. D’après les rangers, le loup fréquente ce massif mais il est peu présent dans la Nera car les densités d’ongulés y sont faibles et il y aurait une quinzaine d’individus dans l’ensemble du Parc (recensements effectués à l’aide des traces en hiver). Le lynx n’est pas connu.

L’ours quant à lui préfère le massif calcaire du Parc national de Semenic mais le Parc n’en abrite que quelques individus. Une Grenouille rousse a été observée et une Salamandre tachetée juste en dehors de la réserve non loin de la rivière Nerganita sur une forte pente ainsi que des Sonneurs à ventre jaune tout le long de la piste forestière qui permet de quitter la vallée.

Naturalité et forêt «vierge»

Les roumains utilisent volontiers le terme de forêt vierge pour qualifier la réserve de la Nera, terme employé dans d’autres pays de l’Est et également en Allemagne (Urwald) pour nommer les réserves forestières intégrales (catégorie 1 de l’UICN). Sur le plan sémantique, le mot vierge est défini par : «qui n’a jamais été touché, sali, souillé, terni ou simplement utilisé» ou pour une terre «inexploité» (le Petit Robert). Au regard de cette définition, rien ne permet de dire que la Nera soit une forêt vierge et ce depuis l’holocène en l’absence de recherches historiques sur le passé de cette forêt. Il y a eu des effets du pâturage sur cette forêt, encore visibles aujourd’hui le long du sentier et en bordure avec le sommet du Semenic : présence de Veratrum album le long du sentier, existence de clairières dont une de 22 ha utilisée depuis le XVIème siècle par les populations locales pour venir s’y réfugier, dispersion des arbres de bordures qui traduit un ancien pré-bois.

La création dès 1771 des premiers fourneaux dans la ville de Resita située à 25 km de la réserve montre que l’exploitation du bois comme source de chauffage est ancienne. De plus l’influence des autrichiens dans cette région dès le XIXème siècle a conduit à couper de nombreuses hêtraies pour faire du charbon de bois. D’ailleurs pour «nourrir» Resita en bois, il existait au XXème siècle un système de canal d’évacuation en métal où l’eau chassait les billons depuis les hauteurs de Semenic jusque dans la vallée. Toutefois, si des coupes ont eu lieu dans la Nera, elles n’ont dû affecter que la bordure de la réserve et la périphérie des clairières et pour des usages locaux comme le bois de chauffage ou le charbon de bois pour des raisons d’inaccessibilité, toujours valables aujourd’hui.

Forêt de la Nera RoumanieForêt de la Nera photo JC Génot

Le Groupe d’Etudes des Vieilles Forêts Pyrénéennes a d’ailleurs trouvé des fragments de charbon de bois lors de sa visite. Par le haut, il n’y a aujourd’hui qu’une piste traversant la chaume, difficile même pour les véhicules tout terrain certains jours de pluie. Par le bas, pour accéder à la réserve, il faut emprunter une piste en très mauvais état de 11 km longeant la rivière Nera dont une partie était interrompue à cause d’un glissement de terrain lors de notre visite puis un chemin non carrossable sur quelques kilomètres pour arriver à une forêt qui entoure la réserve sur une pente abrupte. Ces conditions d’accès excluent une exploitation ancienne importante de ce massif de 5 000 ha.

Lorsque le dictionnaire parle de forêt vierge, il cite comme exemple «la forêt tropicale impénétrable». Voilà bien une expression qui ne s’applique en rien à la réserve de la Nera où l’on circule avec aisance au milieu de ces colosses végétaux malgré les arbres morts au sol.

Comme le font les anglo-saxons, il semble plus juste de qualifier la réserve de la Nera de «oldgrowth forest» ou de forêt à caractère naturel selon Olivier Gilg (2004) (Forêts à caractère naturel. Caractéristiques, conservation et suivi. Cahiers Techniques N°74. Réserves naturelles de France. ATEN. 96 p.). D’ailleurs l’utilisation du terme «vierge» pour cette catégorie de forêts est aussi contestée en Roumanie et plusieurs scientifiques parlent maintenant de forêts séculaires. Bandiu et al. (1995) (Bandiu C., Smejkal G.M. & Visoiu-Slmejkal D. 1995. Padurea seculara. Ed. Mirton. Timisoara. 180 p.) ont défini la forêt séculaire comme «une forêt âgée, intensément structurée sous l’influence des facteurs environnementaux, arrivée au stade climacique (d’équilibre écologique), avec une homéostasie biocénotique avancée dans laquelle les entrées et les sorties sont approximativement égales, et les actions anthropiques sont minimales, sans dépasser l’impact d’une petite population humaine incluse et assimilée par l’écosystème».

La Nera possède une très grande naturalité : structure complexe, grande diversité spécifique des groupes saproxyliques, grande diversité des formes des arbres, présence de «monuments» avec des diamètres record de 1,5 m et des hauteurs de l’ordre de 48 m, ancienneté de cette forêt multi séculaire, taille impressionnante de certains champignons saproxyliques, bonne représentativité d’oiseaux cavernicoles comme le Gobemouche à collier et le Pic à dos blanc et absence de chemin ou de pistes. Au regard d’une échelle de naturalité intégrant des facteurs tels que la fragmentation, la composition dendrologique, la structure et la fonctionnalité, la Nera a effectivement une haute naturalité dans le contexte des vastes surfaces continues de forêts des Carpates. Cette forêt de géants est une formidable architecture verte faisant oublier que ce magnifique édifice naturel n’est composé que d’une seule espèce d’arbre ! Cette mono spécificité naturelle cache en réalité une formidable hétérogénéité de formes et de vies liées aux vieux bois ainsi qu’une stabilité hors norme puisque les trouées de chablis sont de faible superficie. Certes nous ne sommes pas au degré ultime de naturalité car un sentier traverse la réserve avec son lot de déchets, de piétinements et de graffitis sur les arbres dont certains déjà anciens. Il y a également les nombreuses traces du pâturage passé et actuel et l’existence des clairières. Mais ce qui frappe avant tout en entrant dans la Nera, c’est cette impression de plénitude dans un monde «oublié» où ne filtre aucun bruit extérieur. Car faut-il le rappeler seule la taille de la réserve (environ 5 000 ha) permet de créer ces conditions de perception uniques et d’avoir une naturalité qui commence à être digne de ce nom.

Un second article suivra dans la prochaine lettre Naturalité et sera consacrée à la réserve de Géménélé.

Remerciements

Nos remerciements vont d’abord au directeur général de Romsilva Monsieur Dan Ioan Aldea qui a autorisé notre voyage d’étude et aussi aux personnes qui nous ont accompagné ou accueilli dans les parcs nationaux à savoir Ioan Sandru, forestier de Romsilva-Resita et directeur du Parc national de Semenic et Iaon Belcea du cantonnement forestier de Valiug. Nous remercions également Dan Munteanu de l’Académie roumaine et Mircea Verghelet de Romsilva pour nous avoir délivré les autorisations de visite des réserves naturelles. Enfin, nos plus vifs remerciements vont à Stelian Radu, ancien directeur de la station de recherches et de l’arboretum de Simeria, président du conseil scientifique du parc naturel de Gradistea Muncelului-Cioclovina et grand connaisseur des forêts de Roumanie, pour sa patience, son accueil chaleureux, sa gentillesse et son courage pour nous avoir accompagné dans les montagnes des Carpathes.

Daniel Vallauri

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