Retour du loup et biodiversité, l'avis de Jean-Pierre Choisy

Par Jean Pierre Choisy
Chargé de mission Faune au Parc Naturel Régional du Vercors

En tant que biologiste de la faune sauvage d'une part, citoyen français et européen d'autre part, je me solidarise entièrement avec la position du Groupe Loup Suisse qui s'oppose au tir de loup en Valais. Je n'ai pas pour autant qualité à parler au nom de mon employeur, bien évidemment et je ne le fais jamais, pas plus cette fois que d'autres. Je ne cite cette appartenance que pour me situer professionnellement et, j'ose, l'espérer, en compétence "Faune" ; néanmoins, en tant que naturaliste, scientifique et citoyen ma parole est libre.

C'est donc en tant que tel que je m'exprime, après une brève information sur le Parc Naturel Régional du Vercors et le retour du Loup sur son territoire. Pour des espèces telles que Loup, Gypaète etc., ce qui se passe où que soit sur l'ensemble de l'Arc Alpin concerne l'ensemble de la chaîne, en dépit de l'esprit de clocher de certains Franchouillards et l'équivalent cantonal de certains Helvètes.

Parc Naturel Régional

Un Parc Naturel Régional n'est ni une Réserve, ni un Parc National. C'est juridiquement un syndicat mixte de communes et autres collectivités locales (départements de la Drôme et de l'Isère etc.). C'est un espace habité de quelque 1400 km2. Ses missions comprennent aussi bien le développement touristique et la conservation/restauration de la biodiversité, dont celle de la grande Faune que le maintien de l'élevage.

Le territoire du PNR du Vercors depuis quelques décennies a connu :

  • un renouveau remarquable du Chamois, du Sanglier, de l'Aigle royal ;
  • les réintroductions avec succès de Marmotte, Cerf, Chevreuil, Bouquetin, Vautour fauve.
  • le Vautour moine, réintroduit dans les Baronnies, fréquente régulièrement le territoire du PNRV ;
  • les retours spontanés du Héron cendré, en hiver du Grand cormoran, du Lynx (à partir de la Suisse) et du Loup (à partir de l'Italie).
  • le Gypaète s'observe quasiment chaque année.

Cas particuliers :

  • Castor, présence spontanée et renouveau remarquable dans le bassin de la Drôme, réintroduction dans le bassin de l'Isère et du Drac.
  • Retour spontané du Vautour percnoptère induit par la réintroduction du Vautour fauve, comme dans les Causses, les Baronnies et au Verdon.

Le retour du loup

Le PNR du Vercors n'a pas choisi de favoriser le retour du Loup, mais il a décidé, sans s'en masquer les difficultés techniques, ni subjectives, d'assumer la coordination de la cohabitation de cette espèce et de l'élevage. Je rappelle que le pouvoir dans le PNR du Vercors est aux mains des élus. Leur hauteur de vue et leur courage mérite d'autant plus d'être souligné qu'il semble faire défaut en certaines contrées de l'Arc Alpin.

Restauration de la biodiversité faunistique

Le retour de la grande faune permet la reconstitution de communauté complexe en interactions de plus en plus riches :

  • Percnoptère et Vautour moine suivent le Vautour fauve ;
  • le Bouquetin est l'Ongulé le plus favorable au retour du Gypaète (Mouton et Chamois ensuite seulement). Je tiens à votre disposition par le même canal une remarquable publication scientifique suisse le mettant statistiquement en évidence. Dans le Vercors, nous observons que, parmi les Ongulés sauvages, c'est celui le plus souvent consommé par les vautours, quoique ce soit le moins abondant, pour la même cause : habitat extrêmement rupestre qui maximalise la probabilité de détection des charognes.
  • le retour du Loup est favorable à tous les charognards. Chez vous le Gypaète, chez nous les autres vautours. C'est en particulier la voie d'accès privilégiée de ces charognards à la ressource potentielle constituée par la biomasse de Sanglier, Cerf, Chevreuil, Mouflon. Je peux vous envoyer par le même canal deux photos de curées de Vautour fauve et Vautour moine sur restes de proies de Loup, en 2005 sur les Hauts-Plateaux du Vercors et des publications américaines mettant en évidence le rôle important du retour du Loup pour divers charognards américains (Oiseaux, Mammifères) ;
  • régulation des Ongulés non rupestres. Dans la forêt domaniale (= d'état) de Lente (sud-ouest du Vercors), on a constaté que, depuis le retour du Loup, les abroutissement par le Chevreuil sont revenus à taux économiquement tout à fait supportable pour la sylviculture et ce, sans disparition de l'espèce (un forestier, comm. or. pers.). Une plus grande abondance du Loup pourrait peut-être avoir un impact sur le Sanglier (en Italie, une proie majeure surtout des jeunes assez grands pour s'éloigne de la mère mais encore assez petits pour être une proie facile).

En montagne

L'abandon de tout sylviculture, agriculture, élevage serait certainement socialement et sociologiquement négatif mais  ne serait certainement pas une catastrophe pour la biodiversité globale à terme. Notamment pour la grande faune.

Sans entrer dans les détails, il est rationnellement impossible que la reforestation spontanée de prairies de fauches issues de défrichements du XIII° siècle, l'abandon d'exploitation de boisements inaccessibles avant le débardage par câble au XIX° siècle, constituent des catastrophes pour la faune et la flore. Parmi les travaux récents mettant en évidence l'impact négatif sur la biodiversité de l'évolution de l'élevage en montagne, voire les travaux de Benhamou, dont je peux vous envoyer un article. Il faut bien, un jour, que la vérité se fasse jour. Vous connaissez le conte des vêtements de l'empereur...

Economie

Sylviculture : je renvoie au paragraphe précédent ;

Tourisme : le tourisme de nature prend une importance économique croissante, particulièrement en moyenne montagne où la diminution de l'enneigement inquiète. Le retour de la grande faune est un atout majeur, dont les responsables sont de plus en plus conscients, à plusieurs niveaux :

Touristes "faune sauvages" : les moins nombreux mais les plus motivés et actifs, d'où impact fort sur l'opinion "nature" relative à un territoire. Les professionnels de l'encadrement utilisent de plus en plus la présence de la faune sauvage comme thème de sortie, Loup inclus (traces) pour les plus "pointus" ;

Randonneurs heureux de rencontrer des animaux : une grande majorité. Le succès le plus assuré va aux espèces qu'on peut voir facilement (Marmottes) et surtout aux grandes qu'on voit en nombre : Bouquetin, Vautour fauve et, sur certains territoires, Chamois. Les professionnels de l'encadrement savent aussi susciter l'intérêt de cette clientèle pour des espèces moins abondantes (Gypaète, Aigle royal) ou plus discrètes. Des empreintes de Loup, avec de la chance un hurlement, sont extrêmement appréciés ;

Très grand public : au niveau de l'image d'un territoire, la présence d'une grande faune abondante et diversifiée est indiscutablement argument. L'exemple des Abruzzes montre que la présence du Loup est indiscutablement positive de ce point de vue (en dépit d'un infime pourcentage de personnes dont le cas relèves plus des "psy" que des naturalistes ou des professionnels du tourisme). Etudiant, j'ai pratiqué deux été, en Savoie, l'encadrement de sortie de nature pour un Office du Tourisme. Plus tard, je l'ai fait un quelques étés dans les Préalpes de la Drôme. Depuis, ponctuellement à d'autres occasions, surtout dans un but didactique, en faveur des actions de réintroduction entreprises.

Eleveurs et ensemble des citoyens

Faits objectifs : non compris la restauration de la biodiversité, abordée plus haut) :

La grande majorité des citoyens de nos pays et de nos régions sont favorables au retour de la grande faune : Ongulés, Loup, Lynx, Ours, etc.

  • Certaines de ces espèces ont intérêt économique majeur : tourisme
  • Certaines de ces espèces portent tort aux intérêts économiques de certains producteurs : sylviculteurs, cultivateurs, éleveurs ;
  • Dépendance économique de l'agriculture de montagne : de nos jours, cultivateurs (sauf exceptions, tels que certains viticulteurs), éleveurs, parfois sylviculteurs, ne peuvent survivre économiquement en montagne que grâce à des transferts de ressources de la collectivité, que ce soit le soutien des prix ou des subventions : ≥ 50% du prix de vente des brebis n'a pas d'autre origine ;
  • Globale et à terme le maintien de la sylviculture, de l'agriculture, de l'élevage n'est nullement nécessaire au maintien de la biodiversité en montagne particulièrement pour la grande faune ;

Il y a de solides raisons pour maintenir ces activités en montagne : elles sont sociales et sociologiques. Sans être exhaustif, ne serait-ce que pour prévenir leur départ vers des banlieue urbaines qui n'ont réellement pas besoin de ce surcroît de problèmes et pour d'autres raisons que ce n'est pas le lieu de développer.

Politique
Cette fois, c'est le simple citoyen, et électeur, qui s'exprime.

Appelons un chat un chat ! Lorsqu' existent d'excellentes raisons sociologiques de maintenir en montagne sylviculture, agriculture, élevage, il n'y a pas à chercher de prétextes  "biodiversité", pour sacrifier à une mode de l'écologisme, aux dépends de l'écologie au sens scientifique du terme.

Trucs et ficelles tactiques ne fonctionnent qu' à court terme : "Vous pouvez mentir tout le temps à quelqu'un ou quelque temps à tout le monde. Mais vous ne pouvez pas mentir tout le temps à tout le monde!" (Je crois que c'est de Lincoln).

Dans le cas de la nécessité de maintenir des activités humaines pour la biodiversité en montagne, beaucoup ne mentent pas sciemment mais répètent sans jamais s'être réellement informé une construction, au mieux littéraire, comme s'il s'agissait de réalités écologiques, scientifiquement fondées.

Solidarité
Il est exclu que ces sylviculteurs, agriculteurs, éleveur portent seuls le poids économique de la présence de la grande faune, que ce soit des Ongulés ou des Carnivores. Il ne s'agit pas de compassion mais d'une nécessité concrète, fonctionnelle, objective. Faute de quoi, ça ne pourra pas fonctionner.

Démocratie
Il serait éthiquement très contestable, politiquement scandaleux, qu'un groupe minoritaire dont la survie dépend de la solidarité économique de la société  de la majorité décidât seul du sort de la faune de tous.

La solution est nécessairement faite de compromis et de devoirs réciproques :

  • les éleveurs doivent apprendre à vivre avec les grands Carnivores, de retour quand le Troisième Chimpanzé, poursuivant son hominisation, cesse d'être le Grand Exterminateur de la Biodiversité ;
  • la collectivité doit faciliter, financièrement et techniquement, l'accès de tous les éleveurs aux moyens de prévention des dégâts sur bétail ;
  • les protecteurs doivent accepter qu'on tire certains loups "à problèmes", c'est à dire non pas simplement présents, mais cause d'importants dégâts en dépit de la mise en œuvre honnête, persévérante et surtout compétente de tous les moyens de prévention. Apparemment, cela n'a pas été le cas dans le Valais.

Avec mes salutations à tous.

Jean-Pierre Choisy

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