Dossier réalisé par Claude Faber, journaliste
Et si l’ours était un produit d’appel touristique ? Et si sa présence participait à l’image de marque des Pyrénées et par conséquent à celles des professionnels du tourisme, des éleveurs, des artisans ou encore des commerces ? La question mérite d’être posée d’autant plus que bon nombre de professionnels sur le terrain en connaissent la réponse. Pour beaucoup, oui, l’ours peut jouer un rôle primordial dans l’attractivité du territoire. Les tensions autour de la réintroduction de l’animal compliquent certainement la situation. Mais ils sont nombreux à croire dans le potentiel «touristique» du plantigrade.
Certes, ce ne sont que des sondages. Mais une enquête réalisée en février 2005, par l’Ifop, auprès de 906 personnes vivant dans les Pyrénées, a révélé que pour 68% d’entre elles, l’ours était «l’espèce animale sauvage qui représente le mieux les Pyrénées», l’ours précédant nettement l’isard, arrivant en numéro 2. Par ailleurs, en 2003, une autre enquête de l’Ifop a révélé que 83% des personnes interrogées (habitant toujours dans les Pyrénées) considéraient l’ours comme un représentant de l’identité de la montagne pyrénéenne. Dans le même temps, 62% voyaient en lui «un attrait touristique pour la région», 79% considéraient que la présence de l’ours était valorisante pour l’image de la région pyrénéenne et 54% pensaient que cette même présence était un atout pour le développement économique de la région pyrénéenne.
Aujourd’hui, en 2008, qu’en est-il ? Ces résultats d’enquête annonçaient-ils un emballement promotionnel transformant l’ours en véritable icône touristique ? Pas vraiment. Pourtant, si l’on écoute les professionnels du tourisme, l’image de l’ours pourrait être un produit d’appel digne de ce nom. Il en présente toutes les caractéristiques. Aux yeux des petits et des grands, l’ours incarne les grands espaces, la liberté, la force de la nature, ou encore une longue tradition animalière…
En quelque sorte, une sorte d’éléphant, version pyrénéenne. Mais si de nombreux commerçants, restaurateurs ou cafetiers ont vite fait d’associer le nom de leur établissement à celui de l’ours, les offices du tourisme, les syndicats d’initiative et les collectivités hésitent encore à utiliser pleinement l’image de celui qui fait trop souvent débat. «Inutile de revenir sur le contexte que tout le monde connaît, explique Alain Ferracin, chef de service de l’office du tourisme de Saint-Girons et du Couserans. Le climat général contribue à créer une situation de statu quo qui incite les offices et les syndicats à ne pas vraiment utiliser l’image de l’ours. Pourtant, aux yeux du public extérieur, nous savons qu’il reste très séduisant.» Dans le cas présent, l’ours n’est pas pour autant absent de la communication de l’office du tourisme. Alain Ferracin souligne qu’une rubrique du site Internet de l’office du tourisme trace le portrait de l’animal.
«Nous voulons toutefois répondre à la curiosité des touristes, expliquet-il. Nous leur proposons donc une fiche explicative, comme nous le faisons aussi pour l’isard, autre symbole des Pyrénées.» Considérer l’ours comme tout autre pensionnaire des Pyrénées ? Un point de vue qui semble être partagé par d’autres professionnels comme Pierre Bertrand, directeur de l’Office de tourisme du Pays des Vallées d’Ax : «L’ours fait partie d’un patrimoine naturel, explique-til, au même titre que le coq de bruyère ou l’isard. Actuellement, nous prenons l’option de mettre en valeur la réalité pyrénéenne dans son ensemble plutôt que d’attirer l’attention sur lui seul.»
Les touristes veulent en savoir plus sur l’ours
Accompagnateur en montagne dans le Couserans, Philippe Cazes fait partie de ceux qui font le pari de se concentrer sur l’ours et d’afficher par la même occasion leurs convictions.
Cet amoureux des Pyrénées a adhéré au réseau Pays de l’Ours-Adet. Créée en 1991, l’association Pays de l’Ours - Adet regroupe des élus, des associations, des professionnels (accompagnateurs, aubergistes, producteurs agricoles, artisans…) et des particuliers, engagés globalement dans une démarche de développement durable. Les signataires s’engagent surtout à respecter des chartes de qualité proposées par l’association. A titre d’exemple, les accompagnateurs de montagne s’engagent à ne pas suivre un ours s’ils repèrent ses traces.
Une consigne que Philippe Cazes entend bien suivre à la lettre, même s’il a créé un itinéraire sur la thématique de l’ours. Il propose à ses clients une balade éducative permettant de découvrir des moulages de traces ou encore des pièges à poils utilisés pour le suivi de l’animal. Dans la région d’Aspet, Jean-Pierre Daffos, a fait le même pari que Philippe Cazes. Cet accompagnateur passionné propose des sorties à la journée sur le thème de l’ours. Avec ses randonneurs, Jean-Pierre Daffos aborde l’animal sous un angle très pédagogique. «Il faut répondre à des questions très concrètes sur la vie de l’animal, dit-il. Et quand on aperçoit des traces, c’est toujours un moment de joie.»
La grande majorité des accompagnateurs se retrouve sur le même constat : le public de visiteurs, de randonneurs et de promeneurs manifeste un véritable intérêt pour l’ours, avec souvent l’espoir intime de croiser l’animal.
«Une forte demande, confirme Philippe Cazès, que le tourisme pourrait utiliser encore plus.» A en croire les professionnels, les touristes n’expriment pas de crainte à l’idée d’évoluer sur le même territoire que l’ours (lire Peiur ou pas peur de l'ours). «Nos clients sont plus intrigués qu’inquiets, confirme Marc Chatonnay, accompagnateur en Haute-Garonne et lui aussi organisateur de randonnées à forte connotation ursine. Ils veulent surtout comprendre la vie de l’ours, sa cohabitation avec l’homme ou encore les modalités de la réintroduction. A nous de satisfaire leur demande tout en respectant les engagements que nous avons pris à travers la Charte de Pays de l’Ours-Adet.»
Antoine Glory qui accompagne des groupes dans les Pyrénées Orientales, va encore plus loin. Pour lui, l’ours est bien plus qu’un facteur de curiosité. «L'ours est une source d’émotion», dit-il. «Et pour une région, l'ours est un atout touristique considérable qu’il ne faut pas gâcher.»
Ces accompagnateurs ne sont pas les seuls à avoir décidé d’intégrer l’ours dans leur projet professionnel. Des propriétaires de gîtes ou de chambres d’hôtes, eux aussi signataires des chartes de Pays de l’ours - Adet, suivent la même démarche.
C’est le cas de Sophie et François Jouan, propriétaires d’une Maison d’hôtes à Cathervielle (proche de Luchon, 31). Non seulement leur site Internet apporte des informations sur l’ours, mais en plus, un bel ours sculpté dans le bois accueille les hôtes à l’entrée de leur imposante bâtisse. Une sculpture réalisée par un berger. «Tout un symbole», comme le souligne avec fierté Sophie. «Nous ne voulons pas nous
focaliser sur lui, explique-t-elle, mais pour nous, les Pyrénées sont indissociables des ours et du pastoralisme. Nous donnons donc à notre clientèle toute une documentation sur ces questions afin de les aider à mieux comprendre. Et puis, il faut bien l’avouer, l’ours intrigue tellement nos pensionnaires.» Catherine Cavernes, autre propriétaire de chambres-tables d’hôtes et gîtes dans l’Ariège depuis près de 7 ans, constate aussi les mêmes attentes chez sa clientèle. «Nous le voyons bien avec nos visiteurs qui sont très demandeurs d’informations sur l'ours, dit elle. Nous sommes obligés de leur répondre, de leur expliquer la vie de l’ours, de leur montrer de quoi il se nourrit, etc. Comme quoi, si certains arrêtaient de le comparer à la bête du Gévaudan, l’ours serait un vrai produit d’appel qui profiterait à beaucoup. »
Une image qui plait aux consommateurs
L’utilisation de l’image de l’ours est d’autant plus intéressante, qu’elle est initiée par des éleveurs. Leur logique est plus économique que touristique, mais leur démarche confirme l’intérêt de ne pas négliger l’impact de l’ours. «Ce qu’il faut bien comprendre, explique Marcel Minvielle, maire d’Etsaut dans les Pyrénées-Atlantiques, c’est que l’ours fait non seulement partie de la famille pyrénéenne mais aussi de celle du berger. Dans ce cas, pourquoi faudrait-il qu’un éleveur se prive de l’image de l’ours d’autant plus qu’il est très médiatisé ? La démarche marchande n’est pas gênante si elle repose sur une réalité culturelle.» C’est dans cette logique que des producteurs d’ovins ont créé l’Association Estives du Pays de l’ours, initiant la vente directe de viande sous le label «Le broutard du pays de l’ours». «N’ont adhéré que ceux qui ont la conviction que la cohabitation est possible», explique Catherine Lacroix, éleveuse dans la région de Saint-Girons. «Quant à nos consommateurs, ils souscrivent à notre démarche. En achetant notre produit de qualité, ils connaissent et soutiennent notre position.»
Catherine Lacroix affirme même que le succès du Broutard pourrait être plus important si d’autres éleveurs «osaient nous rejoindre», pour reprendre ses termes. «L’image de l’ours est tellement positive dans le monde urbain. Nous pourrions livrer dans toutes les grandes villes de France.»
Autre initiative significative : les fromages Pé Descaous. Une marque créée dans les années 1990. Ces productions laitières proviennent de bergers transhumants dont la cabane se trouve dans la zone ours. Marqués sur leur croûte d’une belle empreinte d’ours, les fromages incarnent l’attachement de ces éleveurs à la présence ursine sur leur territoire.
«Avec ce produit, nous affirmons clairement notre position vis-à vis de la réintroduction de l’ours, explique Françoise Perret, éleveuse et productrice de ce fromage. Nous affirmons qu’il est possible de commercialiser un produit typiquement pyrénéen empreint de forte symbolique régionale. Il faut bien l’avouer, l’ours peut aussi nous aider à vendre.»
Marie-Jo Dupuy, chargée de leur commercialisation, confirme surtout l’intérêt des consommateurs pour ces produits ainsi labellisés. Elle confirme que les clients ne sont pas insensibles à certaines «images»
fortes des Pyrénées, comme celle de l’ours. «Certes, ils veulent acheter de la qualité, explique-t-elle, mais c’est l’univers de l’ours qui plait beaucoup aux consommateurs des grandes villes. Et quand on sait que ces mêmes consommateurs sont autant de touristes potentiels …»
Source : Empreinte ours n° 4 - Empreinte Ours est la lettre d'information semestrielle de l'Etat français sur le programme de restauration et de conservation de l'ours brun dans les Pyrénées.