Réflexion après un long week-end
Extrait de "Désert solitaire" de Edward Abbey aux éditions Petite Bibliothèque Payot
"(…) Ils arrivent en troupeaux, comme les bisons. Ils descendent de la Ville. Un nuage de poussière flotte au-dessus de la vieille route torse et retorse qui va d’ici à la grande route (…). Qu’est-ce que je pourrais leur dire ? Barricadés dans leurs coquilles métalliques comme des mollusques à roulettes, comment pourrais-je libérer ces gens ? L’auto est une boîte de conserve, le ranger du parc est un ouvre-boites.
Regardez par ici, j’ai envie de leur dire, pour l’amour du ciel, les amis, sortez de ces engins, enlevez vos putains de lunettes de soleil et faites tomber les écailles de vos yeux ; envoyer promener ces saletés d’appareil photo stupides ! Pour l’amour du ciel, les amis, que vaut cette vie si, accablés d’emmerdes, nous ne trouvons pas le temps de nous arrêter regarder ? Hein ? Enlevez vos chaussures, ouvrez votre braguette, pissez hardiment, enfoncez vos doigts de pied dans le sable chaud, sentez cette terre âpre et raboteuse, déchirez deux ou trois gros ongles de vos doigts de pied, faites couler du sang ! Pourquoi pas ?
Doux Jésus, chère madame, abaissez votre vitre ! Vous ne pourrez pas voir le désert, si vous n’en respirez pas l’odeur. Poussiéreux ? Bien sûr, poussiéreux – c’est l’Utah ! Mais c’est de la bonne poussière, de la poussière rouge de l’Utah, riche en fer, bonne affaire. Coupez le contact. Sortez de votre boite en fer et étirez vos veines variqueuses ; enlevez votre soutien-gorge, offrez un peu de soleil à vos vieux tétons ratatinés !
Et vous, cher monsieur, vous qui louchez sur votre carte, pendant que votre radiateur bouillant déborde et que votre pompe d’injection est coincée par un bouchon de vapeur, extirpez-vous de votre machine rutilante, de votre ferraille de la General Motors, et faites une promenade à pied – oui, plantez là, un moment, bobonne et la marmaille qui chiale, tournez-leur le dos et allez droit dans les canyons faire une longue marche tranquille, perdez-vous un moment, revenez quand vous en aurez vraiment envie, ça vous fera beaucoup de bien à vous, à elle et à eux. Donnez un peu de répit à vos enfants aussi, laissez-les sortir de la voiture, laissez-les grimper sur les rochers, à la recherche de crotales, de scorpions et de fourmilières – oui, cher monsieur, laissez-les sortir, libérez-les ; comment osez-vous emprisonner des petits enfants dans votre saleté de corbillard sans cheval capitonné ? Oui, cher monsieur, oui, chère madame, je vous en supplie, sortez de ces chaises roulantes motorisées, soulevez vos derrières en caoutchouc mousse, levez-vous, tenez-vous droits comme des hommes ! comme des femmes ! comme des êtres humains ! et marchez – marchez – MARCHER sur votre terre douce et bénie ! "
Désert solitaire
Ce livre, un des plus beaux inspirés par le désert américain, est un chant d'amour à la sauvagerie du monde. C'est aussi un terrible coup de colère : après avoir connu la vie solitaire et sauvage dans un coin perdu de l'Utah, l'auteur revient dix ans plus tard pour découvrir que, là aussi, le "progrès" est passé. Edward Abbey (1927-1979) est le plus célèbre des écrivains de l'Ouest américain contemporain. Désert Solitaire marqua, lors de sa première publication, un tournant décisif dans la lutte pour la protection de l'environnement. " Un chef-d'oeuvre... Edward Abbey est le gardien du monde " (Yves Berger, La Pierre et le Saguaro). " Le Thoreau de l'Ouest américain " (Larry McMurtry).
378 pages chez "Petite bibliothèque Payot"
Biographie d'Edward Abbey, l'auteur
Edward Abbey (1927-1989), personnage emblématique et contestataire, est le plus célèbre des écrivains de l'Ouest américain. Le succès du Gang de la Clef à Molette, paru en 1975, a fait de lui une icône de la contre-culture et le pionnier d'une prise de conscience écologique aux Etats-Unis. A sa mort, il demanda à être enterré dans le désert. Aujourd'hui encore, personne ne sait où se trouve sa tombe.