La disponibilité alimentaire du milieu paraît pouvoir orienter largement le régime alimentaire de l’ours brun [Aux USA, dans un contexte différent, les milieux du Yellowstone, sous climat sec, sont pauvres en ressources végétales pour l’ours. De plus, les ongulés, bison et cervidés en densité importante, exploitent l’essentiel de la ressource végétale, avec un impact fort sur la végétation, bien révélé par des enclos témoins. L’ours brun y est largement carnivore. Par contre, dans le Parc des Glaciers, plus humide et bien pourvu de baies et autres végétaux appétents, le même grizzly se nourrit à plus de 90% d’herbe et baies], ce qui valide la recherche d’amélioration en ce sens. L’ours Cantabrique, réputé se contenter de quelques carcasses de nourriture animale, dispose d’un milieu forestier riche en ressource alimentaire végétale : il est végétivore.
Il semble que la situation du territoire béarnais soit relativement satisfaisante en matière de disponibilité alimentaire pour l’ours, la politique conduite par l’IPHB [Institution Patrimoniale du Haut-Béarn] avec ses partenaires, notamment les communes forestières, ayant, avec la présence permanente des ours, conservé en bon état les milieux forestiers qu’il fréquente.
Les préconisations ci-dessous concernent donc essentiellement les Pyrénées-Centrales, avec des objectifs à court, moyen et long terme.
Objectif à court terme : valoriser en priorité l’existant
Il est nécessaire en premier lieu d’améliorer la production des myrtillaies en forêt domaniale, dont la production assure une part significative de l’alimentation de l’ours [Plus du quart, selon Berduccou, Falliu et Barrat, 1990]. Un travail de recherche technique sur ce thème a été confié en 1994 à l’ONF pour préciser les techniques à mettre en œuvre. Des protocoles expérimentaux ont été mis en place, mais ce travail n’a pas fait l’objet de suivi et d’évaluation.
La mission recommande que ce programme soit réactivé, pour déboucher sur des réalisations concrètes, d’autant que les dispositifs expérimentaux déjà installés sont à même de livrer certains résultats.
Les conclusions des expérimentations lancées ensuite plus largement en 1998 sur les modalités d’amélioration des ressources alimentaires végétales, dans le cadre du programme LIFE Ours devraient aussi être tirées. Les protocoles expérimentaux mis en place ou projetés devraient être rénovés et exploités.
Il pourrait également être envisagé le nourrissage de l’ours dans des lieux d’alimentation potentiels. L’abandon sur place de pièces de grand gibier (cerf, sanglier) pourrait contribuer de façon très naturelle à l’alimentation en protéines de l’ours [Selon Christopher Servheen, la consommation de carcasses n’induit pas de comportement prédateur], en automne et, suivant des formules à étudier, au printemps. Les tirs correspondants devraient se faire sous couvert forestier dense pour éviter les vautours, et loin de toute ressource d’eau potable et des itinéraires de randonnée. L’adaptation des tarifs de tir (bracelets utilisés dans ce cas) des animaux, soumis au plan de chasse, reste aussi à étudier.
Cette question du nourrissage fait néanmoins débat. Elle s’argumente à plusieurs niveaux : nourrir l’ours en forêt permet de le maintenir à distance des lieux habités ou de ceux où on ne veut pas qu’il aille ; il permet le suivi et le comptage ; il donne l’occasion de le capturer ou de l’éliminer. A côté du débat éthique sur l’intervention de l’homme et l’artificiel, cette pratique peut sembler pertinente pour cantonner l’ours en cas de forte densité (Slovénie, USA [Ce nourrissage sur sites aléatoires est pratiqué dans le Montana, avec des cervidés victimes de collisions]), mais il est alors absolument nécessaire qu’elle se fasse dans des lieux forestiers très éloignés des zones habitées et pastorales, avec précautions olfactives et de façon aléatoire, pour lui éviter d’associer ce nourrissage avec la présence humaine. Il n’est pas certain que le territoire pyrénéen soit adapté à toutes ces données, mais il n’est pas interdit d’étudier la question.
De même, le nourrissage au maïs, pratiqué en Slovénie [Nourrissage sur plateaux sur pilotis et maïs dans caissons en bois avec couvercle pour éviter l’utilisation sauvage par les sangliers et les corbeaux], doit-il être soigneusement mis en œuvre pour éviter une accoutumance qui inviterait le plantigrade à descendre dans les champs de maïs de la plaine, nombreux dans les Pyrénées.
Pour le moyen terme : planter des végétaux herbacés alimentaires
Les gestionnaires du Montana ont insisté sur la valeur alimentaire des différentes espèces de trèfle pour l’ours, alimentation végétale particulièrement riche en protéines. Il est connu d’autre part que l’ours apprécie les céréales (blé, orge, avoine) avant maturité complète, au stade «grain pâteux». Ce type de culture pourrait être installé en forêt, sous réserve de trouver des sites de qualité de sol convenable, éloignés des zones fréquentées, pour éviter à la fois dérangement et accoutumance à l’homme.
La mission recommande de réaliser des cultures de légumineuses (source de protéines) et de céréales.
Pour le long terme : planter des fruitiers
La plantation d’arbres fruitiers (pommiers, poiriers) de variétés locales adaptées et d’arbres forestiers (châtaigniers, voire chênes), s’ils sont absents alors que les conditions de milieu sont favorables, sont à terme indispensables. Un inventaire et une cartographie des plantes alimentaires de l’ours brun en Pyrénées-Centrales (ONF, Life Ours, 1988) ont été réalisés : plantation d’espèces arbustives, mise en œuvre des mesures d’amélioration des milieux préconisées par les études, optimisation de la disponibilité des baies et fruits forestiers dans les forêts publiques.
En forêt communale, et surtout en forêt privée où se situent souvent les milieux les plus fertiles, des actions de même nature peuvent être envisagées avec les propriétaires, en particulier en ce qui concerne la plantation de fruitiers, suivant des formules contractuelles à préciser, prenant en compte le fait que ces plantations ne sont pas susceptibles d’apporter un revenu aux propriétaires. Des plants d’espèces et variétés autochtones de fruitiers pourraient être fournis gratuitement aux propriétaires pour les inclure dans leurs plantations forestières.
Et intégrer ces modalités de gestion «ours» dans les documents d’orientation et de planification forestière
Au delà, il serait intéressant que le schéma stratégique de massif forestier pyrénéen, en cours d’élaboration (phase d’état des lieux), à l’initiative de l’Union de massif des communes forestières pyrénéennes, et auquel participent activement les forestiers privés et l’ONF, prenne en compte les spécificités de gestion des espèces pyrénéennes emblématiques, l’ours et le grand tétras.
La refonte des «règles de gestion forestière en zone à ours» de l’ONF récemment entreprise (voir "L'adaptation de la gestion forestière") par cet établissement pourra, au delà de ses applications en forêt domaniale, apporter de propositions techniques à ce schéma stratégique.
Limiter la concurrence avec les grands ongulés
L’ours du sud-ouest européen est très majoritairement végétivore, 70 à 75% de son alimentation est d’origine végétale, les protéines animales lui étant surtout nécessaires au sortir de l’hibernation, et avant d’y entrer. Aux époques de disponibilité de myrtilles (août décembre), celles-ci peuvent représenter plus de la moitié de son alimentation.
Depuis le XIXème siècle quand les Pyrénées hébergeaient une population viable d’ours, avec des surfaces forestières notablement plus faibles qu’actuellement, et partiellement pâturées par du bétail, la disponibilité alimentaire pour l’ours en forêt a très vraisemblablement augmenté. Toutefois, le développement des cerfs et sangliers, à peu près inexistants à l’époque, est maintenant de nature à réduire cette disponibilité. Pour le sanglier, il s’agit de compétition directe. Pour le cerf, il s’agit à la fois de compétition directe sur l’herbe en croissance printanière riche en protéines, et de compétition indirecte par abroutissement de plantes à fruits. Cette compétition est à même de s’exercer partout, et notamment dans les zones de quiétude des ours.
Dans les communes des Pyrénées-Centrales, les densités de cerf atteignent 3 à 6 pour 100 ha et celles de sanglier 2 à 8 pour 100 ha [Source ONCFS, densité de sanglier évaluée à partir des tableaux connus]. A titre de comparaison, en Asturies, les densités, variables selon les territoires, sont de l‘ordre de 2 cerfs pour 100 ha, et 1,5 à 2,4 sangliers pour 100 ha ; dans le Trentin : 1cerf/100 ha, sanglier absent ; en Slovénie, 5 cerfs/100 ha et 1 sanglier/100 ha.
Ainsi ces densités sont-elles les plus fortes en Pyrénées-Centrales. Les comparaisons entre territoires à composition floristique et productivités différentes doivent être maniées avec précaution, mais la compétition alimentaire par le sanglier, notée dans les Asturies, s’exerce très probablement aussi dans les Pyrénées.
Concernant le cerf, les densités très fortes présentes dans les Pyrénées centrales, Luchonnais et Barousse, sont reconnues empêcher depuis une décennie au moins la régénération d’une espèce forestière majeure, le sapin. De façon plus discrète, les espèces arbustives à baies, tel le framboisier, sont pratiquement éliminées [Observation directe de dispositifs d’enclos-exclos de l’ONF]. L’étendue des territoires et la diversité des ressources permettent à l’ours de s’alimenter convenablement malgré cette raréfaction de la ressource, mais il est probable qu’une plus forte densité de cette ressource en baies et autres végétaux en forêt serait de nature à réduire les déplacements des ours, notamment hors forêt.
L’impact des cervidés pourrait être mieux appréhendé par l’exploitation de nombreux dispositifs d’ «enclos-exclos», y compris les placettes «ENECOFOR» [RENECOFOR : Réseau National de suivi à long terme des ECOsystèmes FORestier. Réseau de placettes clôturées mis en place en forêt pour suivre l’évolution de divers paramètres des écosystèmes forestiers. Ces placettes non accessibles aux ongulés peuvent constituer des témoins de la flore herbacée/arbustive], existants dans les Pyrénées centrales, dans une démarche pluriannuelle.
Le retour à des densités plus basses de cervidés conditionne le renouvellement de la forêt de sapin en Haut Comminges et en Barousse, actuellement compromis ; la maîtrise des densités de cervidés et sangliers est nécessaire au bon état de la végétation intéressante pour l’ours (et pour le grand tétras), y compris les cultures que l’on propose de réaliser pour l’ours.
D’autre part, la constitution de zones de quiétude pour l’ours, notamment en implantant les réserves d’ACCA dans les territoires favorables, peut conduire à un développement des sangliers dans ces zones refuges : les ongulés «apprendront» assez vite à utiliser les zones de refuge quand c’est nécessaire, même avec une densité forte, pour le reste du temps occuper l’espace disponible.
La régulation du sanglier dans ce cas pourrait mettre à profit l’expérience asturienne de chasse dans les «zones critiques» pour l’ours cantabrique.
La mission recommande à l’administration, en concertation avec les chasseurs, pour les espèces soumises au plan de chasse, et aux chasseurs (fédérations départementales de chasse) pour les sangliers, de limiter la pression des cervidés et des sangliers.
Il lui paraît utile d’assurer un suivi de l’évolution de la ressource alimentaire végétale disponible pour l’ours compte tenu de cette compétition. Ce suivi peut se faire à partir d’un réseau de placettes couplées à des témoins mis en défens des ongulés, implantées en des sites représentatifs de la flore qui concourt à l’alimentation de l’ours, sur l’ensemble du territoire concerné.
Source : Ours des Pyrénées : territoires de présence et gestion des populations
Commentaires de la Buvette
Prendre des mesures pour aider l'ours à se nourrir sans avoir à s'approcher des troupeaux devrait satisfaire tout le monde. Je dis « devrais » parce que je me rends compte qu’à part les déclarations sur les prédations 2008 (en nette baisse), on n’entend aucun commentaire des éleveurs sur ce rapport à mi-parcours.
Donner des fruits, du trèfle et des céréales aux ours pour les cantonner autant que possible en forêt, au centre de leurs zones de quiétude, loin des troupeaux. Qui est contre ?
Limiter les densités de cerfs et de sangliers où la régénération des repousses est impossible et où la surdensité nuit à la forêt et a ses capacités alimentaires pour l’ours, voilà qui ne va pas déplaire aux chasseurs.
Lire la suite : 4.4.4 Le renforcement des mesures de coexistence avec le pastoralisme ovin