En septembre 2007, j’ai écrit un texte en réponse à un article du berger Joseph Paroix, «Le renforcement de la désespérance» publié dans Laborari, journal d’E.L.B., la Confédération paysanne du Pays Basque. Mon texte, «Chacun a ses propres raisons d’exister», est paru sur le blog La Buvette des Alpages.
Il aurait pu paraître, avec celui de Joseph Paroix, dans L’Agulhada, le journal de la Confédération paysanne du Béarn, si ses responsables avaient le goût de la contradiction. Manifestement, ils ne l’ont pas et on m’a expliqué que mon texte ne serait pas publié pour ne pas gêner Julien Lassalle, que je citais, frère de Jean, le gréviste de la faim que l’on sait. J’en profite une nouvelle fois pour remercier Baudouin de Menten, créateur et rédacteur de La Buvette des Alpages, le seul qui a pris le texte de J. Paroix puis le mien, preuve s’il en fallait encore une que les ours belges, eux, savent créer des débats dans les Pyrénées.
Ce mois de mai 2008, Baudouin de Menten me prévient qu’un texte a été écrit par Bruno Besche-Commenge et publié dans L’Echo du Grand Charnier (tout un programme !) en réaction à mon texte de l’automne. Au mois d’octobre dernier, j’ai été justement embauché par Ferus comme chargé de mission "ours" (et non pas par «Ferus + A.D.E.T. + W.W.F.» comme il est avancé) et nous avons bien compris que mon travail au sein de l’association justifiait la charge de nos adversaires.
Le Grand Charnier est un site d’ultrapastoraux alpins qui bourrent leurs pages de clichés sanguinolents de bêtes domestiques et sauvages tuées par des loups. Tout récemment, ils donnent même à voir une image rarissime de la jambe d’un homme attaqué par un ours… blanc. J’en connais un autre, lui dans la médecine par les plantes, qui vous envoie ces photos de pauvres gens attaqués par les ours avec des commentaires hallucinants. Un jour, j’ai eu l’idée de lui envoyer des clichés de personnes écrabouillées sous les bombes de l’O.T.A.N. en Serbie (j’ai un ouvrage édifiant sur le sujet) en lui recommandant de concentrer ses efforts sur une espèce plus agressive que l’ours pour nous autres. Je le ferai un de ces quatre en lui conseillant des tisanes apaisantes.
M. Bruno Besche-Commenge, d’après Louis Dollo (lui, c’est la nouvelle Marianne Bernard [1]), est un ex-enseignant de l’Institut de linguistique et de dialectique de Toulouse, par ailleurs «spécialiste de l’histoire des techniques agrospastorales».
Il est en quelque sorte une ressource intellectuelle des groupes ultrapastoraux. Depuis des mois, j’ai lu de nombreux textes de M. Besche-Commenge qui renseignent fort bien sur les obsessions de la nébuleuse ultrapastorale. Oh, c’est pas X-Files tout de même, leur complot remonte chez eux au Plan agricole européen Mansholt des années 70, sans petits gris - pas les escargots, ceux de Roswell - mais avec de vrais méchants : les Talibans ! Besche-Commenge et ses amis, c’est Massoud dans le Panshir contre les vilains Talibans de l’écologie qui régissent les villes et s’apprêtent à fondre sur la montagne pour la conquérir.
Dénoncés comme une lèpre gauchiste par la droite d’affaires dans les années 70, suspectés de fascisme par les gauchistes dans les années 90, les écologistes naturalistes seraient devenus des Talibans. Chacun appréciera la portée dialectique d’une telle dénonciation. Si M. Besche-Commenge n’était pas à la retraite, je pourrais lui lancer : «C’est un peu court, jeune homme !» La correction et la bienséance me l’interdisent.
Maintenant, venons-en au fond du débat que M. Besche-Commenge n’aborde pas, lui préférant des pirouettes dialectiques. À la racine de tout, il y a justement la nature que M. Besche-Commenge et moi ne voyons ni ne sentons de la même manière. Quand j’adhère à la définition de Robert Hainard pour qui la nature est ce que nous n’avons pas créé et que nous ne contrôlons pas, M. Besche-Commenge nous parle de « la biodiversité à visage humain », très rarement de la nature elle-même. Sous nos latitudes, la forêt primaire est l’expression évidente de la nature, pour MM. Paroix et Besche-Commenge, c’est l’estive, la prairie de fauche qui sont la vraie nature. Je suis heureux de voir la forêt reprendre la place autrefois perdue dans les Pyrénées, nos adversaires invoquent un pays qui se meurt sous les broussailles.
Et puis, à côté de cette nature, il y a la civilisation, la société humaine qui a toujours existé (l’état de nature est un mythe), même quand les hommes vivaient aux temps préhistoriques. Le drame, c’est qu’Homo sapiens a envahi la quasi-totalité de l’espace à son profit, en éliminant quantité de magnifiques formes de vie qui n’ont pas demandé plus que lui à vivre sur Terre. C’est ainsi que la faune européenne s’est appauvrie assez récemment à l’échelle historique : chevaux sauvages, aurochs, bisons, grands prédateurs, rapaces, etc. ont disparu ou se sont considérablement raréfiés. Je ne vois pas en quoi cette évolution est positive. Je ne vois pas en quoi nous devrions aduler chèvres et moutons, qui associés au feu et à la hache suffisent à anéantir d’immenses écosystèmes.
Quand j’évoque le retour par libre évolution à une nature qui sur de grands espaces se rapprocherait de ce que nos ancêtres ont connu voici des siècles ou des millénaires, c’est par désir partagé avec un nombre sans cesse croissant de personnes, de rétablir un équilibre entre une nature aujourd’hui étriquée, souvent misérable (il faut aller en Slovénie, en Roumanie, en Pologne, en Biélorussie pour trouver de vraies forêts), et une civilisation urbaine ou rurale envahissante. L’allusion au projet des ingénieurs forestiers roumains, que M. Besche-Commenge enfermerait sans doute s’il le pouvait dans les anciens asiles d’aliénés de feu Ceaucescu, n’est qu’une illustration. Le projet du groupe "Forêts sauvages" (une talibanerie d’un nouveau genre!), que j’ai récemment rejoint, en est une autre. Dans tous les cas, il s’agit de laisser faire la nature, quitte parfois à lui donner un coup de pouce en réintroduisant une espèce, ce qui constitue évidemment une subversion des valeurs de contrôle et de domestication défendues par M. Besche-Commenge et ses amis.
Je comprends que notre amour de la nature vienne troubler les ultrapastoraux désireux de conserver une «biodiversité à visage humain». C’est si rassurant de vivre avec ses semblables, avec des animaux domestiques, d’exclure tout ce qui est par trop sauvage, d’évoluer dans un paysage où chaque élément porte la marque de l’homme, où même la nuit des cloches viennent vous rappeler que la civilisation est toute proche. Seul dans la nature, couché la nuit à la belle étoile dans la forêt, parfois habitée d’ours, de loups et de lynx, j’ai connu ce désir d’être entouré par un univers familier, quand l’orage ou le grand vent viennent sur vous. C’est si humain ! Mais un désir plus fort l’emporte et je me réveillerai une nouvelle fois changé par cette expérience extraordinaire. Pouvoir vivre un jour ou plus dans une nature sans trace de l’homme, la plus riche possible, en prenant bien sûr quelques risques assumés, n’est-ce pas un retour à la normale ? M. Besche-Commenge, lui, se moque et me, nous range dans la catégorie simpliste des illuminés. Monsieur le dialecticien, prenez garde, les "illuminés" se multiplient !
Enfin, puisqu’il a une pensée affectueuse pour des enfants que j’aurais peut-être un jour, s’ils contractaient l’appendicite ou je ne sais quoi encore, je les ferai soigner comme les hommes le font depuis l’aube des temps.
Quel curieux fantasme de croire que l’existence à notre époque d’une nature primaire peuplée d’ours, de bisons, de loups, d’aigles, d’élans et de mille et une autres formes de vie, au sein de vastes forêts, entraînerait ipso facto la mort des enfants malades ! Dois-je lui apprendre que l’Europe balkanique a encore abrité des lions (et sans doute des tigres) après Jésus-Christ, quand les hommes avaient développé depuis des millénaires déjà des techniques de chirurgie très perfectionnées. Il y a mieux ! Autour de l’an 1 000, dans certaines steppes d’Asie centrale, cohabitaient des tigres, d’ultimes lions, des esturgeons centenaires longs de dix mètres et d’une masse de deux tonnes, des descendants des daims géants à large ramure, des rhinocéros à fourrure et des… hommes modernes qui ne supportèrent pas les "gêneurs" et exploitèrent les autres jusqu’au dernier [2].
Quelle misère de penser que le développement des techniques ("rassurons" M. Besche-Commenge, je ne possède pas de voiture, ni grand-chose d’ailleurs) doit s’accompagner de la régression de la nature ! Jusqu’où faudra-t-il aller ? Jusqu’à ne plus vivre qu’avec des bactéries et des virus ? Le grand défi du siècle est justement de résoudre l’apparente contradiction entre avancée technologique et protection de la nature. Décidément, vous manquez d’imagination, M. Besche-Commenge, comme tous ceux qui craignent la nature, ses ombres et sa force.
Puis j’ai découvert mon texte (dans un document pdf) reproduit sur le site Pyrénées-Pireneus, avec un préambule bâclé et pour tout dire visqueux. Louis Dollo ne s’est même pas donné la peine d’une recherche sérieuse de mon pedigree, jette une bibliographie erronée et incomplète, se permet de douter de ma qualité de naturaliste (de quel droit ? pour sa gouverne, je suis passionné par l’observation de la nature depuis l’enfance et membre actif d’associations naturalistes et écologistes depuis 25 ans), juge mes interventions publiques d’un intérêt assez primaire (que dirais-je alors de ses textes : l’œuvre d’un primate peu évolué ?). Mais enfin, il m’a fait rire avec cette remarque : «Au lieu de chercher à convaincre et de trouver des points de convergence avec lui (J. Paroix), Stéphane Carbonnaux le "casse" comme un traître au Parti comme dans les heures de gloire du Parti Communiste de l’ex-URSS (pas que là d’ailleurs).» Diantre, quelle culture politique !
Au terme de mon texte, M. Dollo confie ses observations. Elles confirment ce que j’ai écrit plus haut. Marianne Bernard défendait noste Jean Lassalle, le guide de pays tarbais a pris la relève et sanctionne les crimes et délits de lèse-majesté. Je ne résiste pas à l’envie de le citer tant c’est drôle : «La correction et la bienséance auraient commandé que nous nous passions de commentaires désobligeants.» Mon délit ? Avoir écrit : «… aux côtés de Julien Lassalle, frère de la Castafiore de Lourdios… » ! Pas une ligne d’observation sur les questions de fond soulevées par mon texte !
J’attends, nous attendons de vrais dialecticiens, des contradicteurs, pas des gens qui plaisantent avec la mort de nos enfants ou qui cirent les pompes des puissants.
"Carte postale" de Slovénie, juin 2007. Les versants sous les falaises étaient pâturés par des moutons jusqu’à la deuxième guerre mondiale. La plupart des habitants sont partis pour des raisons politiques, militaires et économiques. La forêt est revenue, peuplée d’ours, de loups, de lynx et de quantité d’autres espèces. Dieu que cette montagne est vivante ! Bons baisers de l’ancienne Yougoslavie.
Stéphan Carbonnaux, 10 juin 2008
[1] Marianne Bernard fut à la charnière des années 80 et 90 une journaliste qui soutenait mordicus tous les élus bouffeurs d’ours. Elle aimait tant les ours qu’elle les préférait dans un cul-de-basse-fosse à Saint-Lary, où elle avait créé l’association Les Amis des ours… Depuis sa disparition on attendait son remplaçant.
[2] Je cite ici un article remarquable d’Alain Sennepin, « Un tigre européen oublié », qu’on lira avec grand profit sur le site passionnant animé par Alain et Michel Sennepin. Encore des amis pour M. Besche-Commenge !
- Lire les autres textes de ou sur Stéphan Carbonnaux à la Buvette
- Interview de Stephan Carbonnaux sur sa passion et sur Robert Hainard
Avec l'aimable autorisation de Stephan Carbonnaux et de Ferus
Photo Stephan Carbonnaux - Illustration de f'Murrr dans "Eloge de la Pentitude"













