Extrait du "Rapport historique et prospectif sur la protection de l'ours dans les Pyrénées" commandé par FERUS à Stéphan Carbonnaux.
Longtemps, certains territoires pyrénéens furent privés de routes. Il en était ainsi de toute la région entre la forêt des Arbailles, Mendive et Larrau au Pays Basque, si bien que l’ornithologue Rochon-Duvignaud l’appelait le «pays sans route». C’était dans les années 1930. Depuis, cette région s’est largement rattrapée puisque outre des routes passant par les cols, le syndicat de Soule a fait réalisé une quantité impressionnante de pistes à la fois forestières, pastorales et cynégétiques (tir commercial à la palombe) qui zèbrent et dégradent les paysages et permettent d’aller à peu près partout.
Plus près de nous, jusqu’aux années 1970, la région de Sainte-Engrâce, qui abritait encore des ours sédentaires et constituait une zone de repli, était peu aménagée. Laissons Claude Dendaletche : «Entre Arette en vallée de Barétous, Isaba en vallée de Roncal, Sainte-Engrâce et Larrau en terre basque orientale, s’étendait un immense espace totalement vide en hiver, au printemps et en automne si l’on excepte, en cette dernière saison, les quelques chasseurs de palombes du pays. L’ours jouissait donc dans ses contrées isolées d’une relative tranquillité, les autochtones n’ayant pas de temps à gaspiller en des traques dont ils savaient l’improductivité tant la bête maligne sait affoler les chiens puis les perdre.» Un tel territoire vierge de modernisme devait assez vite céder. En 1964 rapporte Dendaletche avait été démarrée une piste au-dessus de Sainte-Engrâce. Les travaux reprirent en 1981 et durent cesser devant l’intervention de la Fédération SEPANSO.
La colère gronde si fort que le quotidien national La Croix dépêche un correspondant : « "Bientôt, seuls seront admis en montagne les ours et les écologistes. Mais les premiers mangeront les seconds, car ils n’auront plus les moutons des bergers à se mettre sous la dent !", a résumé un conseiller général des Pyrénées-Atlantiques (…) Espérons que la conclusion sera favorable à la reprise. Pour permettre aux habitants et aux ours de vivre en paix dans une montagne qui est la leur. [« La construction d’une route bloquée… par les ours », Paul Guilhot, La Croix, 4-5 janvier 1981.]» Au final, rapporte toujours Dendaletche, en 1986, le conseiller général du Barétous et maire de Lanne, fit rectifier et goudronner sans la moindre autorisation des pistes forestières qui "désenclavèrent" Sainte-Engrâce. En conclusion : les ours qui vivaient à demeure ont disparu à la fin des années 1970, les moutons sont toujours aussi nombreux et le Tour de France emprunte cette route fruit de l’acte illégal d’un élu sans scrupules.
Dans la version définitive de la fiche Ursus arctos citée ci-dessus on peut lire : «La fragmentation des habitats, phénomène habituel des zones comportant des fonds de vallées fortement humanisées, est une des principales menaces. Elle conduit au cloisonnement des massifs montagneux et donc à des isolats. Ce phénomène pourrait s’intensifier en vallée d’Aspe (Pyrénées-Atlantiques.) et dans une moindre mesure dans celle de la Garonne (Haute-Garonne) avec l’accroissement du trafic routier.»
Il est nécessaire ici de rappeler que les passages protégés pour l’ours en vallée d’Aspe, malgré les promesses de l’Etat, n’ont jamais été réalisés à ce jour. Le trafic a pourtant augmenté, la vitesse des véhicules aussi, et le cas de l’ourse Franska démontre la dangerosité de tels axes routiers modernes pour la grande faune. Une collision nocturne a cette fois-ci été évitée entre l’ours Boutxy et un camion sur la RN 20, alors que cet ours avait traversé 46 fois la route entre l’automne 1999 et mai 2002 (voir page 36 du "Plan Ours"). Laurent Nédélec avait annoncé ce risque probable dans une étude d’impact de travaux routiers en vallée d’Aspe.
Il est donc de la plus grande importance pour l’avenir du noyau occidental d’ours, qui sera tôt ou tard renforcé, de mettre en oeuvre des moyens de limiter le trafic routier, et des poids lourds en particulier (ce que tous les habitants réclament aussi !), et de remettre à l’ordre du jour la construction des ouvrages de franchissement, que le "Plan Ours" ignore superbement.
La mort de l’ourse Franska ne peut permettre de conclure à l’exiguïté de l’espace vital de l’ours dans les Pyrénées. D’une part, l’association Ferus a établi par un ensemble de pièces que cette ourse a fait l’objet d’une véritable traque qui n’a pu que la perturber, au point de traverser de nombreuses fois la route qui lui fut mortelle. D’autre part, les collisions entre ours et véhicules à moteur sont également monnaie courante en Slovénie, où les ours vivent dans un pays au très bon réseau routier et ferré.
Ces cinq dernières années, 103 ours ont été tués en Slovénie du fait de la circulation
«Ces cinq dernières années, sur la période 2002-2006, 489 ours ont été "arrachés" à la nature. De ce total, 269 ont été tirés par balle dans le cadre du plan de chasse, 109 ont été tirés et éliminés à cause d’évènements conflictuels avec des personnes, 8 ont été capturés vivants à des fins de réintroduction dans d’autres pays (Italie et France), enfin, 103 ont été qualifiés comme "pertes", principalement dues au trafic.
Ces pertes peuvent se classer comme suit :
- 20% ours ont été tués sur des portions d’autoroutes,
- 40% par des collisions sur les voies ferrées
- 40% sur l’ensemble du réseau routier secondaire.
(Selon Marko Jonozovic, directeur du département de la chasse et des animaux forestiers auprès de l’Institut Slovène des Forêts). [Articles des journaux Slovenske Novice, Vecer et Delo (Milan Glavonjic, Marjan Tos), cités par Lovec, Revue de l’association des chasseurs slovènes, juillet-août 2007, p.355. Traduction : Marc Baldeck.]»
Notons que contrairement à la population pyrénéenne, la population d’ours de Slovénie peut "encaisser" une telle mortalité routière et ferroviaire, en partie due à la recolonisation du territoire par les ours et leur émigration vers l’Italie et l’Autriche.
Enfin, délivrons cet extrait du compte-rendu de notre premier séjour en Asturies (février 2008), qui démontre toute la nocivité de travaux routiers en apparence banals.
«Nous empruntons une route bordée par la montagne d’une part et une rivière et quelques prairies d’autre part. La route est en cours d’élargissement. Est-ce vraiment nécessaire ? Non. Alors pourquoi de tels travaux ? Tout simplement, répond Alfonso Hartasánchez, parce que l’Espagne a décroché des fonds communautaires disponibles pour le faire. Le drame pour la nature, dit-il aussi, c’est qu’une bonne part de l’économie espagnole repose sur les travaux publics (les chantiers sont incessants en effet pour qui voyage en Espagne). Et Alfonso Hartasánchez de nous dire qu’il espère la fin des fonds communautaires pour son pays, sachant toutefois qu’ils seront utilisés pour la destruction de la nature des pays d’Europe centrale et orientale…[ce que nous avons pu vérifier au printemps 2007 en Bulgarie.]
Ce chantier est mauvais pour l’ours (un site de tanières d’un côté et un territoire d’alimentation de l’autre), car si le trafic n’augmentera sans doute pas beaucoup (vraiment ?), la vitesse des véhicules elle augmentera et les risques de collision avec la faune avec. De plus, l’ours traverse aisément les chaussées lorsqu’elles sont bordées de végétation dense. Or, ce que nous constatons c’est la disparition de la pente boisée de la montagne sous les coups d’explosifs, et l’apparition d’un nouveau profil presque vertical et rocheux.
Malgré tout, mais avec bien des difficultés, le Fapas a pu obtenir l’arrêt des tirs d’explosifs pendant la période d’hivernation, et, çà et là le long du tronçon le plus sensible pour l’ours, que l’on conserve la végétation côté montagne en élargissant la chaussée sur quelques petites prairies qui bordent le cours d’eau. Alfonso Hartasánchez est cependant très inquiet de voir la poursuite du chantier [La raison officielle de ce chantier est la volonté de se rendre plus vite à l’hôpital le plus proche. Comme certaines "nobles" raisons humanitaires, elle est un prétexte.]»
Il n’est pas question ici d’empêcher de réaliser les routes nécessaires à la vie de tous les jours, mais d’affirmer que la plupart des nouvelles routes occasionnent des festivals d’agressions en tous genres, comme le remarquait si bien François Terrasson. Marées de camions de transit en montagne, vitesse accélérée et accidents graves, mortalité animale augmentée, bruits insupportables dans des espaces alors calmes…
Notre société si aménagée, si bruyante mérite qu’on ferme des routes créées pour des raisons stupides et fallacieuses.
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Extrait du "Rapport historique et prospectif sur la protection de l'ours dans les Pyrénées" commandé par FERUS à Stéphan Carbonnaux.