La civilisation agro-pastorale, on ne le sait pas ou on refuse de le voir, a considérablement détruit les écosystèmes. Les sociétés de pasteurs ont notamment dévasté le Bassin de la Méditerranée, autrefois très boisé. Quelques autres exemples : la destruction des milieux naturels par l’élevage des chèvres est connue de longue date. Michel Tarrier, entomologiste, ingénieur-écologue, président du Groupe d’Etude et de recherche des écologistes sahariens (le G.E.R.E.S. est constitué d’Européens et de Marocains) est un de ceux qui alerte vigoureusement contre la destruction des forêts d’agamiers et des cédraies par les moutons et les chèvres. La consultation de leur site est édifiante (www.geres-asso.org). On y parle d’un pays «malade du mouton». En Amazonie 70% de la déforestation est due à l’élevage. À ce sujet, un rapport de janvier 2008 des Amigos de Terra, Le règne du bétail, montre que la déforestation a gagné de 46% entre 2004 et 2007, en grande partie à cause de l’élevage bovin [Source : Le Courrier international, 24 janvier 2008.]
Sans aller aussi loin, dans nos Pyrénées les ravages des moutons au Pays Basque sont une triste réalité. Martel (1930), explorateur de la France souterraine, cité par Claude Dendaletche dans son Guide du naturaliste dans les Pyrénées. La vie sauvage et celle des hommes en montagne, [Delachaux et Niestlé, 1997.] n’est pas tendre avec le pastoralisme ovin au Pays Basque :
«À Sampory-Eraycé, nous avons pris sur le fait les ravages que les moutons espagnols perpètrent dans le peu de forêts qui subsistent. Ils viennent tondre notre territoire. Et la responsabilité de ceux qui le lui abandonnent, au lieu de reconstituer nos forêts, est écrasante. Dans toute la région d’Arlas-Eraycé, où la carte ne marque rien de tout ce qui vient d’être énuméré, nous constatâmes donc, en dix jours, l’existence insoupçonnée de trente gouffres, trois pertes actuelles, un grand lapiaz et une zone absorbante de plus de 20 km2. On ne sait pas où reparaissent les pluies perdues, ni la fonte lente de ces inutiles emmagasinements de neige ! Et le mouton achève d’arracher le dernier brin d’herbe, le dernier terreau végétal, décoiffant toujours de nouvelles crevasses sur cette surface grêlée de trous. C’est d’autant plus graves que dans les Pyrénées basques, la limite des arbres est exceptionnellement basse (1 500 m au lieu de 1 800 m), parce que les troupeaux enlèvent tout, les jeunes pousses, l’herbe et la terre végétale ; le calcaire engloutisseur d’eau, vient alors offrir aux pluies l’insatiable écumoire de ses milliers de crevasses et abîmes. Et c’est l’effroyable fléau de la dessication progressive,- de la "fin du monde par la soif",- de la terrible marche "à la lune" que j’ai prédite dès 1902. On est prévenu ! »
À la dent des animaux, il faut ajouter le feu pour comprendre pourquoi de grands territoires du Pays Basque sont aujourd’hui de véritables golfs au lieu d’abriter des forêts, dont la richesse en toutes formes de vie serait infiniment supérieure. Au risque de choquer, nous affirmons que certaines parties des Pyrénées, au Pays Basque notamment, sont «malades du mouton». Hormis la disparition de la forêt, les effets surtout constatés chez nous sont ceux du surpâturage. Citons Michèle Evin, géologue, professeur des universités à la retraite et botaniste, dans son introduction à un article consacré à l’érosion et au surpâturage dans les Alpes du Sud.
«On appelle surpâturage le fait de mettre plus de bêtes sur un pâturage que le territoire ne peut en supporter sans dommages. Il peut survenir à toutes les altitudes. Les dégradations sont toutefois plus importantes en montagne en raison de la pente, de la nature des terrains et de la fragilité de certaines formations végétales.
Le surpâturage occasionne des transformations dans le cortège floristique : les plantes "refusées" par le bétail prennent le pas sur des espèces plus diversifiées et fragiles. Il génère aussi des effets mécaniques qui, en se cumulant dégradent le couvert végétal et favorisent à terme l’érosion et la torrentialité. [La Garance voyageuse, n°68, dossier spécial Surpâturage, hiver 2004.]»
Dans un autre article sur le même sujet, paru dans La Voie du loup [«Les effets du surpâturage dans les Alpes du Sud : impacts sur la biodiversité et la torrentialité», La Voie du loup, dossier Pastoralisme et biodiversité, n°22, 2005.] , décrit une flore dévastée dans la vallée de l’Ubaye, par un pastoralisme ovin très important (4 à 5 000 têtes parfois par troupeau). « Autour des villages des hautes vallées de l’Ubaye, tout est dévasté. Les seules "oasis" verdoyantes appartiennent aux résidents secondaires qui, à l’abri de solides grillages, "cultivent" reines des Alpes, lis martagon et lis orangés qui ont disparu des pâturages.
À Vars ou à Sauze, on peut encore herboriser avec succès sur… les pistes de ski. Les dameurs, les canons à neige et des milliers de skieurs font moins de dégâts (avec une couverture neigeuse plus ou moins maigre) que des milliers de pattes de moutons (multipliées par 4 pattes et encore multiplié par 4 allers et retours dans la journée, soit 16 000 pattes/jour autour de l’église de Maurin (Haute-Ubaye). (…) Une piste de ski à Vars, dans le mélézin, c’est encore 125 espèces observées en deux heures, fin juillet 2005. Un pâturage surpâturé de l’Ubayette (Montagnette ou bas de l’Oronaye), c’est moins de 5 espèces sur 4 m2 en 2000.
Avec les grands troupeaux, peu ou mal gardés, tout l’espace est parcouru. Les zones de crêtes sont utilisées lors du repos du milieu du jour. Elles ne joueront plus leur rôle de réserve de graines pour les secteurs saccagés des fonds de vallons. Le phénomène s’emballe : toujours plus ! Plus de brebis ! Plus de primes ! Plus de rentabilité! Comme les pâturages sont pauvres, on essaye de gagner plus en compensant par la quantité l’absence de qualité ! »
En Mercantour, l’élevage du mouton est présenté comme « traditionnel ». Rien de plus faux ! Le cheptel à l’intérieur du Parc national est passé de 1 000 têtes à sa création, en 1978, à 100 000 têtes ces dernières années. Plusieurs botanistes amateurs et réputés pour leur sérieux ont rapporté à Pierre Pfeffer, grande figure de la protection de la nature, membre du Muséum national d’histoire naturelle, et administrateur du Parc, des observations inquiétantes des effets du surpâturage des brebis sur la flore rare du Mercantour. Aucune étude ne semble avoir été malheureusement publiée à ce jour. Le Mercantour est aussi une région «malade du mouton».
Dans les Pyrénées, le surpâturage est peu évoqué et manifestement peu étudié par les naturalistes. Au sein de montagnes très pastorales, il est un des sujets qu’on préfère éviter. Rappelons aussi que des écarts importants existent parfois (souvent ?) entre les effectifs d’animaux déclarés par les éleveurs et ceux mis en estive, ce qui n’est pas sans incidence sur la question.
Nous nous contenterons dans l’immédiat des constatations communiquées par le Conservatoire régional des espaces naturels d’Aquitaine. Le Conservatoire a mené un
inventaire des milieux humides dans les Pyrénées-Atlantiques de 2000 à 2006, et anime une cellule d’assistance technique zones humides (autrefois appelée réseau SAGNE). C’est ainsi qu’il a une très bonne connaissance de ces milieux, aussi bien en plaine qu’en montagne. Dans le cadre de diagnostics de massif sur le pays de Cize au Pays Basque, le Conservatoire assiste techniquement la Commission syndicale du Pays de Cize, maître d’ouvrage. Le constat général, en montagne, est un surpâturage localisé aux zones d’abreuvement ou de reposoir. Ainsi, dans le massif de Cize, il a été constaté un surpiétinement de massifs de sphaignes [Les sphaignes lorsqu’elles meurent donnent naissance à la tourbe. Un certain nombre de ces espèces est menacé. On en compte plus de 15 espèces sur la tourbière citée.] des tourbières (exemple, celle d’Arxilondo, commune de Lecumberri) et des risques d’eutrophisation liés aux déjections animales.
Face à cette menace sur des milieux humides exceptionnels, et arguant des risques réels d’enlisement du bétail bovin, il a été proposé la mise en défens totale ou sélective (on ne laisse passer que les ovins) sur certains sites. Cette mesure expérimentale couvre par exemple 5% de la superficie du site d’Arxilondo. Toutefois, Thierry Laporte le rapporte, «la réduction de la pression du pâturage en montagne est difficile à mettre en oeuvre», d’autant que le problème est la concentration du pâturage sur certains espaces plus riches en herbe.
Une autre conséquence du surpâturage est la colonisation des estives par le gispet (Festuca ekia), une plante endémique des Pyrénées que les animaux mangent quand elle est tendre puis délaisse plus tard lorsqu’elle est rêche. C’est donc typiquement une plante «refusée» qui prend la place d’autres espèces. Mais lesquelles précisément ?
Comme l’indique Michèle Evin dans son article, «les recommandations pour éviter le surpâturage sont connues de tous», ajoutant plus loin : «Chacun sait cela, mais ces pratiques de bon sens sont bien rarement respectées. La filière ovine est entraînée dans une spirale productiviste qui lui convient mal avec une augmentation des bergers souvent peu qualifiés et un défaut d’entretien des pâturages. Le pâturage se transforme alors en surpâturage avec son cortège de dommages dont certains sont irréversibles.»
Même si cette conclusion est sans doute plus adaptée au contexte des Alpes du Sud, il n’en demeure pas moins que le problème existe dans les Pyrénées, qu’il est assez étouffé et qu’il serait bon de mener des études indépendantes sur le sujet. Ajoutons que certaines forêts sont également exposées aux effets néfastes du pâturage des vaches, comme l’avait noté Peter Robën pour plusieurs forêts comprises dans le Parc national.
La banalisation des paysages est enfin une réalité à mettre sur le compte d’un pastoralisme débridé. Au Pays Basque notamment, de nombreux massifs souffrent d’une dégradation de leurs paysages, zébrés par des pistes pastorales, enlaidis par des installations modernes sans prescriptions architecturales (cabanes, abreuvoirs en béton, etc.), et de plus en plus pénétrés par la circulation des véhicules à moteur, dont des 4x4 et des quads. Effet particulièrement pervers, la procédure d’élaboration des documents d’objectif de Natura 2000 pourrait d’ailleurs être l’occasion de relancer certains aménagements. De nouveaux accès pourraient être créés quand le biologiste américain Servheen, lui, réclamait de fermer bien des accès, notamment ceux d’estives sensibles ! Nous sommes bien loin de la tradition fièrement revendiquée jusque dans les publicités pour diverses marques de fromage.
Stéphan Carbonnaux
Extrait du "Rapport historique et prospectif sur la protection de l'ours dans les Pyrénées" commandé par FERUS à Stéphan Carbonnaux.