Il convient de prendre en compte le fait que, depuis le début du XXème siècle, époque où le massif pyrénéen hébergeait une population ursine encore potentiellement viable (150 individus environ), le milieu forestier a connu des modifications substantielles :
- progression de la forêt, vers le haut et vers le bas, suivant une tendance amorcée au milieu du XIXème siècle,
- pénétration accrue du massif par des voies d’accès pour véhicules, apparition et développement de l’activité randonnée loisirs,
- multiplication du sanglier et des cervidés, absents ou rares auparavant.
Certaines de ces évolutions sont favorables à l’ours (augmentation de la surface forestière), d’autres peuvent être défavorables (fréquentation et compétition par les ongulés).
Dans les régions visitées, seule la Slovénie fait l‘objet d’une activité d’exploitation forestière régulière. En Asturies, il n’y a pas d’exploitation forestière dans le territoire visité. Dans le Trentin, cette exploitation est, en zone à ours, limitée à des surfaces réduites, notamment par la topographie, et interdite au-dessus de 1700m d’altitude. Aux USA, dans les régions visitées, il n’y a pas d’exploitation dans le parc de Yellowstone, et dans le Montana certains droits d’exploitation de compagnies forestières en zone à ours sont rachetés par des ONG.
En Slovénie, dans la région de Medved (et il en est probablement de même dans toute la région forestière du Karst au relief doux), l’exploitation régulière (par petites coupes rases de quelques dizaines de mètres de diamètre) concerne la quasi-totalité de la forêt, à l’exception de périmètres de 200m autour des zones de tanières connues. Conduite par des moyens classiques, l’exploitation a motivé la création d’un réseau dense de routes forestières [Soit 25 m de routes forestières et 200m de pistes d’exploitation par hectare, adaptés au débusquage par tracteurs à une distance maximale de 60m. Cette densité de voies forestières est élevée par rapport aux standards français d’équipement routier en forêt de production]. Hors activité d’exploitation, les routes et pistes forestières ne sont interdites qu’aux «véhicules à roues», mais pas aux piétons.
Des différences significatives existent ainsi entre territoires forestiers fréquentés par l’ours, quant à l’exploitation et quant à la pénétrabilité. Sur ce dernier point, les «zones critiques» asturiennes du parc de Somiedo sont interdites à la pénétration des touristes, par des dispositions réglementaires. En Italie, le massif de la Brenta est quant à lui défendu par son relief particulièrement escarpé et compliqué : l’exploitation forestière y est inexistante au dessus de 1700m. La pénétrabilité de la forêt slovène est peut-être compensée pour la tranquillité de l’ours par sa grande étendue et la compacité de cette forêt dans la zone à ours du sud du pays, forêt à peu près continue dans laquelle les zones urbanisées et agricoles constituent des îlots. Cette pénétrabilité de la forêt est toutefois de nature à favoriser l’accoutumance des ours à la présence humaine, concurremment avec le nourrissage.
Pour les Pyrénées, les pentes fortes qui caractérisent les zones à ours ont conduit à préconiser l’exploitation des coupes par câble, qui demande moins d’équipements pérennes en routes et pistes de pénétration.
Mais l’équilibre économique de l’exploitation par câble, même avec des incitations financières, implique des prélèvements importants sur des surfaces significatives, avec pour conséquence un retour de l’exploitation sur les mêmes surfaces après plusieurs décennies seulement, donc des perturbations appréciables des milieux, suivies de périodes de quiétude prolongées. L’ouverture des milieux qui y correspond paraît être favorable au développement de la végétation arbustive productive de baies ; cette ouverture paraît cependant défavorable au développement des myrtilles, qui demandent un couvert arboré léger.
La sylviculture progressive de peuplements forestiers irrégularités par parquets et bouquets, préconisée dans le plan de restauration de l’ours pyrénéen, ne paraît guère compatible avec l’exploitation par câble préconisée pour limiter la création d’accès routiers aux sites sensibles de l’habitat de l’ours. D’autre part, dans le contexte d’une mobilisation accrue des bois demandée à l’ensemble de la forêt, suite aux conclusions du «Grenelle de l'Environnement», le massif pyrénéen est l’un de ceux qui recèle des volumes de bois peu exploités depuis longtemps, susceptibles de déstockage.
Il paraît donc nécessaire qu’une protection stricte des zones de quiétude (souvent forêts de sapins sur très forte pente, difficilement exploitables) et des zones d’élevage des jeunes (milieux plus ouverts) soit instituée. Les zones vitales sont bien connues et cartographiées, et prises en compte en Béarn, moins connues encore en Pyrénées-Centrales où elles semblent toutefois souvent se situer en forêt domaniale.
Concilier un accroissement de la mobilisation de bois pour réduire les émissions de CO2 et la présence de l’ours demande ainsi une amélioration des connaissances sur l’utilisation des milieux forestiers par l’ours : si la situation slovène montre que l’ours peut vivre, en forte densité, en forêt régulièrement exploitée, l’objectif pyrénéen de garder le plus possible les ours en forêt doit viser deux objectifs :
- quiétude pour éviter toute accoutumance à l’homme,
- et nourriture en forêt pour limiter les incursions de l’ours dans les estives.
En forêt domaniale, la règle des « 2/3 - 1/3 », édictée dans les années 1990, et transcrite dans le « guide de gestion forestière en zone à ours en Pyrénées-Centrales. Office National des Forêts. 1994 » est toujours en vigueur [Ce guide a été approuvé par arrêté interministériel du 28 mars 1994] et appliquée. Il s’agit, à l’échelle d’une unité de gestion forestière, d’assurer en permanence une absence de perturbation par des chantiers sur les 2/3 de la superficie. Cette disposition n’est applicable et intéressante qu’à l’échelle de territoires assez vastes relevant d’une gestion commune. Selon les gestionnaires forestiers pyrénéens, «la mévente des bois pyrénéens depuis 2000 après les grands chablis, l’absence de coupes forestières, ont conduit au respect spontané de cette règle».
La révision du guide ONF de gestion forestière en zone à ours est en cours. Il adopte une approche différente : des zones de quiétude, correspondant notamment à des sites vitaux pour l’ours, spontanément non perturbées, (généralement forêts inexploitables, inaccessibles ou rocheuses, trop pentues) sont identifiées. Il est prévu d’en évaluer ensuite le complément à rechercher, en instaurant si nécessaire des contraintes à l’exploitation des autres surfaces domaniales. Ce travail est en cours, avec une phase technique s’achevant mi-mai 2008, et une concertation avec les propriétaires communaux et privés au deuxième semestre.
Dans les Pyrénées centrales, les terrains domaniaux représentent 20% environ des espaces naturels, forêts et pâturages, soit 35 000 ha sur 180 000 ha. Leur proportion dans le Haut-Comminges et le Haut-Couserans atteint 40%.
Les forêts domaniales, champ d’application directe de ce guide représentent donc une part significative du territoire. L’application de ce guide à la gestion forestière, comme l’adaptation des modes de chasse et des pratiques pastorales en terrains domaniaux, sont des opportunités pour une meilleure prise en compte des besoins vitaux de l’ours.
L’Etat, de fait, a la possibilité, et la responsabilité, de prendre les mesures nécessaires dans ces territoires plus que dans ceux qui ne sont pas de sa maîtrise directe.
C’est pourquoi la mission recommande à la Direction de la Nature et des Paysages d’entreprendre, avec la Direction générale de l’ONF, une étude des mesures à prendre dans les forêts domaniales comprises dans les nouveaux territoires de présence.
Concernant la seule gestion forestière, ces mesures pourraient notamment étudier :
- la mise en réserve biologique domaniale des zones de quiétude spontanées (inaccessibles, rocheuses, pentues), et éventuellement d’autres surfaces domaniales (exploitables) en complément ;
- la modification d’itinéraires de randonnée, suivant l’analyse précédente des zones de quiétude ;
- l’examen des modalités de chasse sur ces territoires (interdiction dans les réserves de chasse, achèvement de la saison de chasse au 1er décembre).
Concernant les autres problématiques présentées ci-après et se situant en forêt domaniale, ces mesures pourraient étudier :
- l’amélioration de la disponibilité alimentaire (production des myrtillaies, mise en place dans des sites adéquats des cultures de légumineuses et céréales, plantation de fruitiers de variétés autochtones) et la participation à son suivi ;
- la participation à la mise à disposition de pièces de grand gibier pour nourrissage ;
- la maîtrise des densités de grands ongulés (plans de chasse permettant de maintenir le cerf à des densités de 1 à 2 animaux /100ha, régulation du sanglier à un niveau comparable) ;
- la poursuite des expérimentations de LIFE ours 1998 ;
- l’élaboration d’un volet pastoral dans les directives régionales d’aménagement (qui pourraient s’inspirer des recommandations des DOCOB relatives aux milieux pastoraux, notamment en ce qui concerne le gardiennage) ;
- le soutien aux investissements de protection, par l’allègement des redevances domaniales.
Concernant le suivi des populations d’ours (chapitre 5), la participation de l’ONF pourrait comprendre :
- la mise à disposition de 200 journées de personnels au printemps, pour effectuer les comptages sur neige « orso » ;
- la communication à l’ETO de tous les indices recueillis sur le terrain au cours de l’année par les fonctionnaire et ouvriers de l’établissement.
Conformément au Contrat Etat-ONF 2007-2011 en vigueur, l’ensemble de ces mesures devra faire l’objet d’étude d’impact technique et financier.
Concernant les autres forêts, communales et privées, la mission estime que l’étude de tout ou partie de ces mesures est également nécessaire, en concertation avec l’Union massif des communes forestières des Pyrénées pour les forêts communales, et avec les trois Centres régionaux de la propriété forestières (CRPF).
Source : Ours des Pyrénées : territoires de présence et gestion des populations
Commentaires de la buvette
La protection stricte, sans exploitation, des zones de quiétude et d'élevage des jeunes, l'amélioration des ressources alimentaires pour les ours, la mise en réserve des zones vitales sont des mesures à prendre d'urgence.
Lire la suite : 4.4.2 La participation des chasseurs et des randonneurs