Ce sont des vermifuges massivement utilisés dans le monde entier pour traiter le bétail, depuis plus de vingt ans. Ils constituent la troisième génération des anti-parasitaires agricoles fabriqués par le laboratoire Mairial. Le gros intérêt de ce produit est qu’une des modalités d’administration prend la forme d’une capsule à diffusion lente qui se fixe pendant quatre mois dans la panse, le «bolus». La législation communautaire interdit d’administrer cette molécule au bétail gestant et prohibe la commercialisation de la viande pendant une durée de six mois, lorsqu’un bolus a été administré. Les ivermectines sont très utilisées, notamment dans les Alpes et en Pays Basque, avec un traitement en septembre pour tuer les insectes nématodes.
Des conversations avec Jacques Cabaret (I.N.R.A., Tours) et Jean-Pierre Lumaret (Laboratoire de zoogéographie, Université Paul Valéry, Montpellier [J.-P. Lumaret travaille au sein de l’équipe «Ecologie des arthropodes dans les agroécosystèmes méditerranéens» et s’intéresse au fonctionnement et dysfonctionnements des systèmes pâturés.] ont apporté des renseignements précieux sur ce sujet. Tous les deux insistent sur le grand nombre d’espèces qui profitent des excréments du bétail et en l’occurrence des moutons. Jean-Pierre Lumaret s’est intéressé par accident à cette question. Il nourrissait des insectes avec des bouses de zèbres du zoo de Montpellier quand une forte mortalité les a touchés. Une enquête a déterminé qu’on avait traité les zèbres avec un vermifuge. Plus tard, en Cévennes, une surmortalité de bousiers a pu être attribuée au traitement de chevaux de randonnée. C’est ainsi que des études ont commencé sur les effets de ces produits sur les insectes consommateurs des excréments d’animaux traités, les fameux insectes coprophages. Les vers de terre et les insectes nématodes du sol qui jouent pourtant un rôle important sont, eux, peu étudiés. Malheureusement aussi, J.-P. Lumaret confie que nous ne disposons pas d’une référence de l’abondance des bousiers et autres insectes coprophages à un point zéro. On sait cependant qu’une disparition lente affecte ces espèces depuis 1975-1980.
Tous les élevages utilisent les ivermectines, même l’élevage biologique à un degré moindre certes, et les centres équestres [La randonnée équestre est responsable de la disparition de très nombreux scarabées dans les arrières dunes du Languedoc.] Le produit actif ou ses métabolites rejetés par les animaux sont encore toxiques deux à trois semaines. Aucune étude n’est cependant menée sur une région entière tel le Pays Basque, ou sur la longue durée. Outre l’effondrement des populations d’insectes coprophages, une autre conséquence de ces produits est une perturbation du cycle des bouses et crottins. Lorsque les bouses sont enfouies, sous une forme fractionnée, elles contribuent à modifier la structure du sol en augmentant sa stabilité et sa capacité de rétention de l’eau au bénéfice de la végétation qui profite de la minéralisation rapide de cette matière organique. Un recyclage plus lent, c’est aussi à terme moins de superficie pour l’herbe. Comme le note Vincent Vignon, cette évolution participe à l’expansion des espèces nitrophiles qui banalisent encore plus les pâturages. Yves Thonnérieux, de son côté souligne qu’en Grande-Bretagne, l’effondrement spectaculaire des alouettes semble étroitement corrélé à la généralisation des ivermectines. Il en serait de même chez les rhinolophes, une espèce de chauve souris insectivore dont le régime alimentaire est composé de bousiers. Quid pour les sangliers consommateurs de gros scarabées, et donc sur la consommation de leur viande [Yves Thonnérieux, « Ivermectine. Menace sur la faune sauvage », Le Courrier de la nature, septembreoctobre 2002.]?
Jacques Cabarret signale des résistances importantes apparues en Argentine où les produits sont utilisés presque une fois par mois. En Australie, des cas de destruction à grande échelle ont obligé d’importer des insectes ! Si des résistances se généralisaient, J. Cabaret et J.-P. Lumaret annoncent bien des difficultés.
Le laboratoire de Jean-Pierre Lumaret est le seul à travailler à cette question sérieuse et difficile. C’est dit- il, le «grand écart» entre les recherches fondamentales, les demandes de subventions, etc. Sa position est d’agir auprès de tous : l’éleveur consommateur de produits, le vétérinaire prescripteur de ces produits, présentés par un commercial… Ne voyant pas comment supprimer ces traitements dans un monde tel que le nôtre, il évoque la « part du feu » et la réalisation de protocoles que les industries devraient suivre au sein des pays de l’O.C.D.E.
À force de travail et de persuasion, un programme de recherches à été lancé en Queyras. Il s’agit de quantifier les pratiques des éleveurs (qui furent demandeurs pour collaborer) de connaître les produits utilisés, le s animaux traités et de faire des relevés à différents niveaux d’altitude. Enfin, il s’agit de croiser les informations du Parc et des vétérinaires pour faire des calculs de risque. C’est ainsi qu’on pourra estimer le risque sanitaire en fonction de la présence d’espèces dites patrimoniales et peut-être de décaler des traitements. Jean-Pierre Lumaret nous annonce que le Parc national du Mercantour a publié une plaquette sur le sujet pour les éleveurs, qu’une personne y travaille au Parc national des Ecrins, que son laboratoire a eu une réunion avec le président de la commission scientifique du Parc national de la Vanoise, qu’un séminaire a été organisé sur la côte d’Opale, que la question intéresse les gestionnaires des marais de Lavours.
Manifestement, il ne passe pas grand-chose dans les Pyrénées où la question est aussi brûlante qu’ailleurs…
Stéphan Carbonnaux
Extrait du "Rapport historique et prospectif sur la protection de l'ours dans les Pyrénées" commandé par FERUS à Stéphan Carbonnaux.