En conséquence, la mission a cherché une solution alternative, pragmatique et moins coûteuse, en s’appuyant sur la biologie de l’ours, sur les enseignements de l’analyse comparative, ainsi que sur ses entretiens avec les interlocuteurs du massif, et propose la qualification suivante :
Dans un premier temps, la mission a cherché à déterminer les territoires où l’espace forestier est suffisant et où les impacts de l’ours sur l’élevage ovin extensif puissent être les plus limités, en fonction de deux invariants : la biologie de l’ours qui détermine la taille du territoire, et la disposition des estives, qui constitue un capital ancien à préserver.
Dans un deuxième temps, elle s’est efforcée de déterminer comment favoriser les conditions de vie de l’ours, alimentation et tranquillité, dans les zones de présence ainsi identifiées pour réduire ses déplacements hors milieu forestier, mais aussi au dehors de ces zones.
Cette qualification nouvelle entraîne une adaptation de la gestion de la population d’ours visant à améliorer ses conditions de vie et à contrôler ses déplacements. Elle comprend une amélioration du suivi de l’ensemble de la population.
Plutôt que de chercher à parquer l’ours dans certains territoires et qu’il en soit exclu en dehors, le principe proposé est donc de l’encourager à fréquenter certaines zones et de le réguler ailleurs. En inversant ce qui paraît à la mission une fausse bonne piste, elle a plutôt cherché à définir les territoires qui pourraient constituer un «parc virtuel» et les conditions de gestion de l’ours qui pourraient limiter son «décantonnement» de ces territoires.
La démarche proposée comporte trois phases
1. Mettre en évidence les zones forestières compactes : l’ours, animal forestier, vit en forêt et peut se déplacer régulièrement la nuit, plus occasionnellement le jour, dans des espaces ouverts.
Sous réserve d’études plus complètes sur l’identification des habitats favorables dans les Pyrénées (voir "La concertation sur la qualification des territoires"), le critère de compacité forestière -l’existence de massifs forestiers étendus, peu imbriqués avec des espaces ouverts-, est celui qui explique le mieux la présence de l’ours. La forêt existante est évaluée en termes de compacité ; seuls sont pris en compte les massifs forestiers d’une étendue de plus de 314 hectares, distants d’autres massifs forestiers semblables ou plus grands de moins de 1 km.
Ces seuils sont déterminés d’après le déplacement moyen sur 24 heures des ours les moins mobiles. Le massif pyrénéen n’est pas homogène : parmi les espaces actuellement fréquentés par l’ours, apparaissent comme présentant les zones forestières les plus compactes, le Haut Béarn (Vallées d’Aspe et Ossau), ainsi que les Pyrénées centrales (Haut Comminges et Couserans) et, versant espagnol, le Val d’Aran.
2- L’ours étant prédateur de moutons, il convient ensuite d’écarter les zones forestières comportant beaucoup d’estives enclavées ou du pâturage en forêt.
Ceci conduit à exclure, notamment dans les Hautes-Pyrénées et la Haute-Ariège, la forêt constituée de versants de faible largeur, dans les hautes vallées, ou bien imbriquée à maille petite avec des surfaces pastorales. L’ours, dans les conditions actuelles d’occupation de l’espace, y sera plus nuisant sur les troupeaux, ou trop dérangé par les activités humaines.
Il ressort deux territoires principaux : le Haut-Béarn ; les Pyrénées-Centrales ; et éventuellement un troisième territoire, en limite de l’Ariège, de l’Aude et des Pyrénées- Orientales.
- Le Haut-Béarn est l’habitat actuel des ours autochtones rélictuels, sur une surface totale (présence régulière, occasionnelle ou très occasionnelle des ours) de 840 km2. La surface contiguë occupée en Aragon est d’environ 400 km2.
- Les Pyrénées-Centrales (Luchonnais-Couserans), avec les territoires contigus en Espagne du Val d’Aran et de Pallars Sobirà. Les ours d’origine slovène, réintroduits dans cette zone d’où l’ours autochtone a disparu dans les années 1980, amorcent aujourd’hui la reconstitution d’un noyau de femelles reproductrices. Ce constat [«C’est bien ici les zones à ours, mais il faut rendre les choses vivables pour les gens» a dit un élu local à la Mission] paraît valider le critère de compacité forestière, vis à vis des exigences de l’ours.
La surface totale en France est de 1 800 km2. La continuité de la forêt dans cette zone, ainsi qu’une séparation assez nette entre espaces forestiers et estives, ne doit pas faire perdre de vue qu’il s’agit d’une montagne habitée, avec une densité moyenne de 17 habitants au km2, réduite à 2 à 4 habitants au km2 dans les communes de fond de vallée. L’élevage y comporte environ 20 bovins [Somiedo en Asturies comporte 5 habitants au km2, très répartis, en 38 hameaux sur 300 km2 ; il y a 27 bovins au km2 et 2 ovins (transhumants d’été) au km2] et 20 ovins au km2. - Si le critère de compacité forestière explique et permet la fixation de l’ours, une troisième zone des Pyrénées présente des caractéristiques de compacité forestière : il s’agit du territoire incluant en Ariège les massifs des Hares et du Carcanet, la haute vallée de l’Aude et les forêts du Capcir dans les Pyrénées-Orientales. Ce massif forestier compact est d’une étendue comparable à celle de la zone de présence du Haut-Béarn (1000 km2) : il est fréquenté actuellement en été par un ou deux ours mâles. Les études en cours devraient préciser les potentialités de cette zone, où un pâturage extensif, bovin surtout, est pratiqué.
Pour mémoire, d’autres territoires, non concernés actuellement par la présence d’ours, comportent une forte densité forestière : Monts d’Olmes, Bélesta en Ariège, Pays de Sault dans l’Aude, massif des Albères dans les Pyrénées-Orientales en zone méditerranéenne.
Par ailleurs, la zone de plaines et collines au nord du massif pyrénéen ne comporte pas de massifs suffisamment compacts, avec le même critère de prise en compte de la densité forestière. En piémont ou en plaine, la vie de l’ours est possible (les ours croates qui appartiennent à la même population que les ours slovènes se trouvent jusqu’au littoral méditerranéen). Mais les surfaces forestières présentes dans les milieux de piémont ou de plaine au nord des Pyrénées ne présentent pas de compacité, d’où une forte probabilité de dérangement ; la densité de population humaine est forte, et le réseau routier important.
D’autre part, la disponibilité alimentaire pour l’ours sur l’année n’est pas prouvée. La présence de l’ours ne paraît possible de façon compatible avec les activités humaines qu’au dessus de 600m d’altitude environ.
Il est important de préciser que ces « nouveaux » territoires de présence ne sont pas assimilables à la totalité des zones de fréquentation régulière ou occasionnelle, qu’ils restreignent en fonction du critère de compacité forestière.
3- Dans les territoires identifiés, sont alors à rechercher toutes les voies pour maintenir la qualité du milieu et si possible améliorer celle-ci, pour que l’ours trouve la satisfaction de ses besoins vitaux, essentiellement en forêt, et sur des surfaces plus restreintes.
La répartition et la compacité des milieux boisés et la présence de troupeaux d’ovins sont donc proposées comme les facteurs les plus importants pour la délimitation de «nouveaux» territoires de présence des ours.
Cette approche apporte une représentation simple, voire simpliste, de l’utilisation possible du territoire par l’ours et ne vise qu’à mettre en évidence, par rapport aux critères utilisés, des contrastes entre territoires pyrénéens.
Il en ressort la carte suivante ...
Carte 3 : Massif pyrénéen. Proposition de territoires de présence.
La démarche complète est exposée dans l’annexe 8 qui présente aussi les cartes correspondants aux trois zones identifiées ici.
Source : Ours des Pyrénées : territoires de présence et gestion des populations
Lire la suite : 4.3.4 La concertation sur la qualification des territoires