La comparaison avec la Cordillère cantabrique que fait l’E.T.O. est en effet une très bonne entrée en matière. Cette chaîne de montagne poursuit les Pyrénées jusqu’à la Galice (on parle d’axe pyrénéo-cantabrique), et par bien des aspects écologiques et humains, elle rappelle les Pyrénées. Une même culture s’y est exprimée il y a des millénaires qui a notamment produit les merveilleux chefs d’œuvre de l’art pariétal franco-cantabrique. Depuis Tito Bustillo, Altamira, Ekain, Isturits-Oxocelhaya, jusqu’à Niaux en Ariège, pour ne citer que de grands noms, les hommes paléolithiques, ancêtres des Pyrénéens, ont représenté un bestiaire extraordinaire, parmi lequel l’ours avait manifestement une place privilégiée.
Les ours des Cantabriques sont séparés en deux noyaux de population distants d’une quarantaine de kilomètres avec très peu d’échanges entre eux. Le noyau oriental, le plus proche de chez nous, couvre une toute petite partie des Asturias, l’extrême sud-ouest de Cantabria, le nord de Palencia et le nord-est de Leon, soit 20 à 30 ours pour 2 100 kilomètres carrés.
Le noyau occidental qui s’étend surtout en Asturias, au nord-ouest de Leon et sur une toute petite portion de la Galice, compte 100 à 120 ours sur 2 800 kilomètres carrés. Pour mémoire, les Pyrénées abritent une petite vingtaine d’ours… Dans la partie asturienne, plusieurs dizaines d’ours dont une trentaine de femelles reproductrices vivent sur un territoire long d’environ 85 kilomètres et jamais plus large que 50 kilomètres. Sur cet espace, on trouve 19 concejos (une entité typiquement asturienne qui regroupe plusieurs villages) et 75 000 habitants. L’élevage est surtout celui des bovins (races locales), quelques milliers de moutons transhument depuis la province de Salamanca, et on trouve de petits troupeaux de moutons autour des villages presque toujours gardés par des grands chiens, les mastínes, qui les protègent des loups. Les dégâts causés par les ours sont très faibles et touchent surtout les ruches.
Depuis quelques années à peine, l’ours recolonise certains territoires abandonnés, notamment en direction de la capitale Oviedo et son agglomération de 270 000 habitants.
Lisons les réponses d’Alfonso Hartasánchez données à un journaliste de La Nueva España le 30 novembre 2006. A. Hartasánchez est un naturaliste espagnol, très grand connaisseur de la faune et de l’ours en particulier, cofondateur du Fond pour la protection des animaux sauvages (FAPAS) avec son frère Roberto, une grande figure lui aussi de la protection de la nature. Cette association créée en 1983, forte de 15 000 donateurs, est un des fers de lance de la conservation de l’ours dans les Cantabriques. Elle est indépendante des pouvoirs publics et compte plus de dix salariés.
-Últimamente parece que el oso está a las puertas de Oviedo. ¿Con qué relaciona ese fenómeno?
Dernièrement, il semble que l’ours est aux portes d’Oviedo. Comment expliquer ce phénomène ?
- Sin lugar a dudas, con el crecimiento de la especie. El oso siempre va buscando comida. Hace unos años, cuando se salía de los límites de protección de Somiedo, era asesinado por sistema. Las medidas protectoras le han permitido avanzar hacia Proaza y Belmonte sin riesgo alguno.
Sans aucun doute à l’augmentation de l’espèce. L’ours va toujours à la recherche de nourriture. Il y a quelques années, quand il sortait des limites protégées de Somiedo, il était systématiquement abattu. Les moyens de protection lui ont permis d’avancer jusqu’à Proza et Belmonte sans risque aucun.
-¿ Y es por algún motivo en concreto?
Est-ce pour un motif particulier ?
- Por las despensas alimenticias. Aquí siempre se ha tendido a relacionar al oso con los grandes bosques (Somiedo, Quirós, Monasterio de Hermo). Sin embargo, eso sólo son corredores de desplazamiento. Las verdaderas despensas se encuentran en otros lugares mucho más cercanos al hombre. El oso se adapta muy bien al medio humano. Estamos posiblemente ante la población de osos más humanizada de toda Europa.
Pour les ressources alimentaires. Ici, on a toujours relié l’ours aux grandes forêts. En fait, ce sont seulement des corridors de déplacement. Les véritables ressources se rencontrent dans d’autres lieux très près de l’homme. L’ours s’adapte très bien au milieu humain. Il est possible que nous soyons devant la population d’ours la plus "humanisée" de toute l’Europe.
Cet extrait d’un entretien d’Alfonso Hartasánchez a le mérite de rappeler qu’une fois réellement protégé, l’ours recolonise les territoires perdus et notamment ceux les plus anthropisés auxquels il sait très bien s’adapter.
Nous avons effectué deux séjours dans les Asturies (total : 10 jours). L’un à l’invitation du FAPAS pour comprendre la situation cantabrique et asturienne et saisir les méthodes de travail de l’association, l’autre plus tourné vers l’observation. Nous avons fréquenté les secteurs recolonisés par l’ours et le territoire historique de Somiedo. Nous avons été vraiment frappés de découvrir ces vallées très marquées par l’empreinte de l’homme, que recolonisent les ours, rappelons le, grâce aux noyaux historiques et aux réserves de chasse. Ils s’approchent même jusqu’à 6 kilomètres du centre ville d’Oviedo pour manger les premières cerises au mois de mai ! Là, personne ne les voit, on ne relève que leurs empreintes.
Pour rendre le propos plus vivant, voici des extraits du compte-rendu du premier séjour, effectué en compagnie de Denis Bouissou, administrateur de FERUS.
Mardi 12 février 2008. Très beau temps sans un nuage et température très douce. C’est un temps inhabituel pour les Asturies. Nous devrions trouver de la neige à 7 ou 800 mètres et autour de nous les sommets (1 200 à 1 700 m) sont vierges. La sécheresse sévit depuis un moment. Un village des Asturies est même privé d’eau !
Passons la journée avec Roberto Hartasánchez qui a voulu nous montrer une vallée parmi les plus anthropisées du coin, et dans laquelle l’ours regagne des territoires perdus [Ce sont les ours les plus proches de l’Océan. Autrefois, ils allaient très près de la côte en suivant les fonds de vallée couverts de châtaigniers. L’eucalyptus, espèce d’arbre allocthone et sans valeur biologique, a malheureusement pris beaucoup de place depuis.]
La vallée de la Trubia (Proaza) était autrefois très agricole car dix fois plus peuplée, avec encore de nombreuses prairies, certaines en voie de colonisation par les genêts et bruyères, et qui est surtout boisée de chênes (dont des chênes verts) et de châtaigniers.
Jusqu’en 2000/2004, le Fapas ne trouvait que des traces, et connaissait l’existence d’une femelle dont les portées ne survivaient pas. Les oursons étaient victimes des nombreux collets en métal destinés aux sangliers, et la mère fréquentait souvent une décharge.
Aujourd’hui, on a repéré plus de 15 ours dans la vallée, parmi lesquels 3 femelles reproductrices dont les portées survivent. Ces ours vivent au contact des villages, aussi peuplés que ceux des Pyrénées, mais aujourd’hui très attractifs en raison de l’image positive de l’ours.
Roberto Hartasánchez ajoute que personne au début, y compris les spécialistes, n’a cru à la nouvelle de l’existence de femelles reproductrices dans cette vallée. Leur association insiste beaucoup d’ailleurs pour faire tomber le mythe, dit-il, de l’ours très sauvage qui vivrait loin des hommes, et qui serait donc, par définition, incapable de vivre à son contact. Ce qui est faux, surtout dans les Asturies, ajoute-t-il. Voici une anecdote intéressante. La veille, Luis García Fernándes, nous montrait à la sortie d’un village une maison, au bord de la route principale que nous empruntions : «Vous voyez, le 31 décembre il y a deux ans, un ours est venu griffer cette porte. Le propriétaire, absent ce soir-là, s’en est rendu compte en rentrant chez lui.» Cette histoire n’a pas fait scandale dans une vallée où les habitants sont habitués, de nouveau, à cette présence.
Roberto Hartasánchez nous a expliqué que le Fapas, s’appuyant sur l’histoire de l’occupation du territoire par les hommes et les ours (et notamment dans les dernières décennies), cherche à s’approcher des conditions que les ours ont connus avant la rupture qu’a été la fin de l’économie agro-pastorale autarcique. En pratique, le Fapas réalise un nourrissage assisté et ponctuel des ourses suitées aux moments critiques de leur vie, pour pallier l’absence actuelle de cadavres de vaches dans la montagne, en application de règles communautaires édictées en 2001 suite à la crise de la vache dite folle. Selon le service des alertes sanitaires du gouvernement des Asturies, plus de 17 000 cadavres ont été récupérés puis incinérés (dont 6 à 7 000 viennent des territoires ursins, commentaire de Vincent Vignon). Le Fapas dépose ainsi des cadavres de chevaux et d’ânes de façon aléatoire, non loin des sites fréquentés par les ourses suitées, au moment de la sortie des tanières et à l’automne.
Une autre vision serait de ne pas intervenir du tout, comme s’il n’y avait pas eu d’hommes dans les montagnes cantabriques ces cinq derniers millénaires. C’est, dit-il, la vision de certains universitaires d’Oviedo qui reprochent au Fapas ses actions. Pour ces biologistes, il s’agit d’actions artificielles, ce à quoi le Fapas répond qu’il s’agit alors d’un artifice vieux de 5 ou 6 000 ans, qui n’est donc plus un artifice à part entière. Roberto Hartasánchez ajoute que dans le cas d’une petite population d’ours, ce qui est le cas dans la chaîne des Cantabriques, la priorité est de l’aider à recouvrir un bon effectif. C’est pourquoi, l’assistance alimentaire, dans le contexte asturien, leur paraît indispensable. Ils disent qu’ils abandonneront cette manière de faire lorsque les règles communautaires auront été modifiées. (Relevons de notre côté que l’activité pastorale est un artifice qui a profondément bouleversé l’équilibre de la nature, s’accompagnant d’une réduction du nombre des grands herbivores sauvages dont les cadavres profitent à l’ours et aux mammifères strictement carnivores).
À noter que Francisco Purroy, professeur de biologie à l’Université de León, membre de leur comité scientifique, valide les travaux du Fapas (nous l’avons rencontré le dernier jour et avons vérifié qu’il soutenait en effet l’association de très longue date). On lit d’ailleurs dans le bulletin de septembre 2006 du Fapas (n°77) que les analyses des contenus des excréments d’ours étudiés par Purroy, Clevenger et leur équipe démontrent la présence constante de restes de charogne de bêtes domestiques, entre 5 et 12% du volume des excréments (publications de 1991 et 1992). Dans un rapport d’octobre 2006 [Informe sobre la importancia de las carroñas de ganado doméstico para el oso pardo cantábrico, FAPAS et Universidad de León, 10 pages.], élaboré par Alfonso Hartasánchez et Francisco Purroy, on lit que le suivi photographique des charognes, en 2004 et 2005, dans un territoire peuplé d’ours solitaires adultes et jeunes et de deux femelles reproductrices, prouve la grande attractivité de ces charognes pour les ours (70% des cadavres sont consommés). (…)
Sur la finca (propriété agricole), des arbres ont été replantés sur une pente assez raide où les hommes cultivaient autrefois du blé. Dans une grange ouverte, des ruches ont été installées à l’étage et nous constatons que le couvercle de certaines d’entre elles a été soulevé. C’est le travail de l’ours dont nous trouvons une crotte séchée (de janvier semble-t il) pleine de restes de couvain. Et surprise, la tanière est à quelques centaines de mètres de nous, à moins de 500 mètres d’altitude… Dans un creux, un cadavre d’âne a été déposé en fin d’automne/début d’hiver pour vérifier si l’ourse irait s’alimenter. Ce ne fut pas le cas et l’animal s’est contenté d’un peu de couvain. Un appareil photographique est placé près du cadavre.
Pourquoi des ruches destinées à l’ours ? On constate dans les Asturies, où l’ours
attaque les ruches, autrefois plus nombreuses, que les dégâts aux ruchers ont grimpé de façon brutale depuis l’obligation d’envoyer les cadavres bovins à l’équarrissage. De 12, les dégâts sont passés à 500 ruches par an ! La méthode du Fapas consiste donc à pallier l’absence d’une ressource mais surtout à éviter les conflits entre les hommes et les ours.
Outre les vautours, voyons des grands corbeaux, des corneilles et geais. Des hellébores et violettes sont en fleurs. Les noisetiers aussi.
Le village est à moins de deux kilomètres du site de la tanière. On nous montre une maison et le pommier qui en est voisin : l’ours est venu l’automne passé manger des fruits dans l’arbre…
Ces ours asturiens vivent et hivernent donc très proches des villages et nul ne s’en étonne. Jean-Michel Parde avait noté pour les Pyrénées centrales que « la disposition des sites d’hibernation, parfois assez proches des installations humaines montre que l’ours s’accommode de la proximité de l’homme. Ceci est valable aussi bien dans les zones très humanisées des Asturies que dans la forêt russe. [J.-M. Parde, « Etude de faisabilité du renforcement des populations d’ours brun des Pyrénées centrales et orientales. Potentialités biologiques », AREMIP, SPNMP, contrat de la DPN, juillet 1989, page 4.]» On nous a également raconté cette histoire d’une famille de Madrilènes qui en promenade le long de la Senda del oso (chemin de l’ours) croit apercevoir, de jour, un homme accoudé à regarder la rivière : c’était un ours !
Les frères Hartasánchez estiment ainsi à la lumière de ce qu’ils connaissent, et singulièrement depuis les années 2000, que 500 ours pourraient ainsi habiter la Cordillère Cantabrique… mais aussi les Pyrénées. Ils connaissent bien les Pyrénées depuis 25 ans, notamment grâce aux échanges avec le FIEP Ils disent (et ne sont pas les seuls) que le piémont nord et les pré-Pyrénées sud sont plus riches pour les ours que la haute chaîne. Pour mémoire les ours ont disparu du Lavedan et de la très vaste forêt de St-Pé (piémont des Hautes-Pyrénées, région de Lourdes) entre 1970 et 1975, non pas en raison de l’altération de leur biotope mais par destruction directe.
Au printemps 1989, les Russes Koudatkine et Pajetnov, très grands connaisseurs de la nature et des ours, en visite dans les Pyrénées, avaient de leur côté estimé la valeur des habitats des derniers ours pyrénéens. Pour le Béarn, voici ce qu’on peut lire dans le compte rendu de leur séjour : «Les différents biotopes, des hêtraies du piémont (pour l’automne) aux pâturages d’altitude de la haute vallée d’Aspe constituent des terrains particulièrement favorables à l’ours brun. Ils sont en cela tout à fait similaires à ceux de la chaîne du Caucase. (…) Ils estiment les potentialités à environ 1 ours/ 1 000 hectares, soit 40 à 50 ours sur la zone actuelle. Ainsi, estiment- ils que la forêt d’Issaux à elle seule pourrait abriter une dizaine d’ours. [Compte-rendu de la visite de chercheurs soviétiques spécialistes de l’ours brun en vallée d’Aspe, 30 et 31 mai 1989, O.N.F. et Parc National des Pyrénées.]» Espagnols et Russes à vingt ans d’intervalle sentent et disent au fond la même chose.
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Extrait du "Rapport historique et prospectif sur la protection de l'ours dans les Pyrénées" commandé par FERUS à Stéphan Carbonnaux.