Le retour d’animaux sauvages s’est toujours accompagné de difficultés, même pour des bêtes paisibles comme le castor. Lorsqu’il a été réintroduit en Suisse dans les années 50, ce fut l’occasion de joutes entre ses défenseurs et les propriétaires de plantations, de peupliers carolins notamment. Aujourd’hui une situation analogue existe en Belgique.
Chose en apparence paradoxale, le retour des grands herbivores est finalement plus difficile en Europe que celui des carnivores. Les bisons et les élans ont bien du mal à se frayer un chemin vers l’ouest actuellement [Annick Schnitzler, «Les herbivores et les grands carnivores, leur rôle dans les forêts naturelles», Livre blanc sur la protection des forêts, op.cit]. L’histoire montre que tout partage du territoire entre les hommes – animaux territoriaux eux aussi ! – et les bêtes sauvages est toujours assez difficile.
Des situations variables démontrent par ailleurs que tout est possible. Hans Kruuk, naturaliste de réputation mondiale et professeur honoraire à l’université d’Aberdeen (Ecosse) prend l’exemple saisissant de ces hyènes tachetées vivant dans certaines villes d’Afrique, et notamment d’Ethiopie, où elles viennent profiter des restes laissés par les hommes. Il rappelle qu’en Roumanie, c’est le cas en Transylvanie à Brasov, que des loups et des ours s’accommodent de la ville et viennent se nourrir aux décharges, comme tous les mammifères opportunistes.
Plus près de nous, il décrit une scène étonnante d’un homme entouré d’une vingtaine de blaireaux à qui il lance des cacahuètes dans sa maison de la banlieue de Birminghan en Angleterre. Le cas des renards qui ont colonisé les villes anglaises dans la seconde moitié du XXe siècle, bien connu, est narré aussi : «Un soir que je promenais notre chien, juste à la périphérie d’Oxford, en deux heures je comptais 23 renards dont plusieurs renardeaux… Les densités dans et autour des villes ont atteint des chiffres étonnamment élevés, bien supérieurs à ceux constatés dans la nature. [Chasseurs et chassés, relations entre l’homme et les grands prédateurs, Delachaux et Niestlé, 2005.]»
Dans les Pyrénées, tout concourt à montrer que l’ours a de l’espace pour vivre et qu’il peut redevenir un commensal de l’homme pour peu que nous fassions des efforts en ce sens, des efforts sans doute plus psychiques que matériels. Si l’ours, comme le loup, peut vivre dans une nature très marquée par l’homme, nous souscrivons au souhait, de plus en plus partagé, de créer des espaces de grande tranquillité pour la nature… et l’homme que nous n’oublions surtout pas. On pourrait reprendre les idées du juriste français Cyrille de Klemm [K. Elgmork, « Impact de l’homme sur la présence de l’ours », Conseil de l’Europe, 1988.] qui pensait voici déjà 20 ans qu’il était grand temps de créer des territoires sauvages (wilderness areas) sur le modèle américain (1964), c’est-à-dire des zones où sont interdites les constructions de routes et l’usage des véhicules à moteur. Certains pays scandinaves auraient adopté de telles mesures, preuve que développement économique ne rime pas toujours avec élimination de la nature sauvage. Plus près de nous, les naturalistes Gilbert et Philppe Cochet ou Jean-Claude Génot, inspirés par Robert Hainard ou les grands écologistes nord-américains, posent la création de hauts lieux de naturalité, de 100 kilomètres carré minimum, où la nature pourra s’exprimer librement. Nous y arriverons pour le plus grand bonheur de la majorité.
«Le fait de reléguer les grizzlis dans l’Alaska, c’est à peu près comme de reléguer le bonheur au paradis ; si cela se trouve, on n’aura jamais l’occasion d’y aller.» Aldo Leopold, Almanach d’un comté des sables.
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Extrait du "Rapport historique et prospectif sur la protection de l'ours dans les Pyrénées" commandé par FERUS à Stéphan Carbonnaux.