Malgré une plasticité étonnante, l’ours ne s’accommode pas de certains travaux et dérangements sur son territoire, et notamment dans ses zones refuge où il hiverne, se reproduit, se nourrit à l’automne.
Dans la pré-fiche mentionnée plus haut, l’Equipe Technique Ours a évalué l’état de l’habitat comme favorable, malgré les pressions et menaces suivantes. Nous les reprenons à notre compte.
- Activités agricoles et forestières : gestion forestière, élimination des sous-étages, élimination des arbres morts ou dépérissants, déboisement, brûlage (feux pastoraux).
- Activités minières (menaces)
- Infrastructures : routes et autoroutes (menaces), amélioration de l’accès du site (menaces)
- Loisirs et tourisme : complexe de ski (menaces), sports et loisirs de nature (menaces)
La gestion forestière défavorable à l’ours
Si la forêt regagne du terrain dans les Pyrénées, mais peu dans les Pyrénées occidentales en raison de la pression des feux pastoraux (commentaire personnel recueilli à la DDAF des P.-A.), ce n’est pas sans exciter des convoitises. Et dans certains cas, l’ours, mais aussi le grand tétras et d’autres espèces sensibles, souffrent d’une exploitation de leurs refuges. On le note partout y compris dans les grands espaces russes. Dans le Caucase septentrional, des chercheurs décrivent les conséquences négatives de certaines coupes dans des hêtraies d’engraissement automnal, d’hélibardage qui effraient les animaux [Bobyr et Koudatkine, «L’ours brun dans le Caucase septentrional», in Les ours en U.R.S.S., Académie des sciences, 1991.]
Dès l’origine la protection de l’ours s’est heurtée aux ambitions des communes et de l’ONF qui exploite les forêts à leur demande. C’est ainsi, par exemple, qu’à la réunion du 30 janvier 1981 à la DNP, on parle de problèmes de «surdensité de bois en Luchonnais qui rendent l’exploitation nécessaire». Le seul principe est d’interdire l’exploitation dans un périmètre autour des tanières. Une dizaine de projets en cours ou non sont jugés perturbants pour l’ours.
Assez tôt, on a également posé la question de ne pas exploiter temporairement la forêt moyennant une indemnisation, ce qui rencontra un certain succès auprès des communes. Le conseiller général de la vallée d’Aspe, Robert Balangué, répondait favorablement pour les communes aspoises le 3 juillet 1981. Des reports de coupe furent donc indemnisés au profit des communes forestières.
Lors d’une réunion du 28 novembre 1985 à l’ONC pour faire le bilan d’application de deux ans du Plan Ours, il est jugé dans le compte-rendu que ; «Actuellement les négociations sont assez partielles et il s’agit d’une politique menée au coup par coup. On constate que les réunions avant les projets de mise en vente de coupes ne sont pas systématiques et tous les membres du groupe ours devraient pouvoir connaître les programmes d’exploitation dans les 5 ans à venir, au moins pour les zones rouges.» Si l’ONF assure qu’elle informera les membres qui le souhaitent, la situation n’évolue pas beaucoup sur le terrain. Les communes de la vallée d’Aspe, de leur côté, rejettent l’esprit de la directive ministérielle de septembre 1988 quant aux aménagements forestiers.
Le FIEP qui a réalisé un gros travail de préservation des forêts assure en 2007 qu’une gestion adaptée à l’ours s’étend sur 42 000 hectares en France et 28 000 en Navarre et Aragon. La résistance associative, il est vrai, a freiné les ardeurs les plus néfastes à certains milieux. La SEPANSO-Béarn, a lutté elle aussi avec succès dans les années 90 pour la sauvegarde du massif des Coundres sur la commune de Borce. Les menaces pèsent toujours. Les forêts de Lescun, ex «village aux ours», pour les citer ont considérablement souffert de l’exploitation et sont zébrées en tous sens.
En Pyrénées centrales, alors que les derniers ours s’éteignaient, on posait la question suivante : «le problème est de savoir s’il faut continuer d’imposer des contraintes aux élus pour seulement 5 ours recensés en Midi-Pyrénées ou si l’on étudie la possibilité d’une réimplantation de population. (…) D’autres inquiétudes sont apparues comme celle de savoir si la protection de la population ursine n’allait pas à l’encontre du développement économique ; comment se fera l’exploitation de la forêt qui est un élément important de l’équilibre budgétaire des collectivités territoriales (…) [Compte-rendu de la réunion "Ours", préfecture de Saint-Gaudens, 30 juin1989.]»
C’est qu’une fois les ours disparus, les quelques bonnes résolutions prises ou imposées s’effacent. Exemple en 1994, en Comminges. L’association Nature Comminges par la voix de son président Germain Dodos s’oppose à l’autorisation de coupe donnée par l’ONF sur une parcelle de 16 hectares dans un territoire ursin (forêt de Couledoux).
Des pistes de plusieurs kilomètres de longueur sont également prévues dans le massif. Nature Comminges demande la préservation de toutes les parcelles non exploitées situées dans le territoire ursin. À la même époque le représentant de Nature Midi Pyrénées a démissionné du Comité technique ours.
Aujourd’hui, alors que le "Plan Ours" s’applique, on ne peut qu’être inquiet, à l’instar des associations de protection de la nature comme Nature Comminges ou le FIEP, par la doctrine exprimée en matière de gestion forestière.
La dernière réunion du Comité technique ours de Saint-Gaudens a eu lieu le 12 juillet 2005. Au cours de celle-ci les responsables de la filière du bois ont exprimé leur volonté que l’ensemble des aménagements et des coupes, ainsi que des projets de voirie ne fassent plus l’objet d’un examen en commun par les participants du Comité. Leur vœu sera exaucé puisque le Comité ne se réunit plus. Déjà, en juin 2003, Nature Comminges qui participait à une réunion du Comité notait que « la majorité des coupes n’a pas fait l’objet de recommandations particulières, notamment vis-à-vis de l’habitat, ce qui nous paraît très largement insuffisant, étant donné les exigences de l’ours. [Le Grand Tétras, bulletin d’information de l’A. Nature Comminges, n°8, juin 2004.]» Toutefois, les interventions de Nature Comminges avaient leur efficacité puisque l’association a permis en mai 2004 de trouver un compromis pour éviter que des coupes ajournées dans un très beau massif refuge de l’ours, sur la commune de Melles, ne soient mises à la vente. [Op. cit. L’association a également réalisé un rapport très instructif sur cette affaire.]
Depuis cette époque, les associations ont émis des propositions en matière d'exploitation forestière. Nous réaffirmons ici la critique de la Coordination Cap Ours qui constatait à l’automne 2005 que ces propositions n’avaient pas été prises en compte.
Au contraire, le Plan Ours (page 28) insiste lourdement sur les «handicaps» que présenterait la forêt pyrénéenne :
- Le relief : 82% de la surface forestière est située sur des pentes à 30%, mais c’est justement le milieu refuge de l’ours, voir page 22 du même plan.
- Le « vieillissement marqué des peuplements ».
Ce dernier point inquiète tant les rédacteurs du plan, qu’ils préconisent «un rajeunissement vigoureux qui implique un accroissement sensible de l’effort de régénération naturelle dans les zones accessibles et l’atteinte d’un équilibre sylvo-cynégétique.» Fort heureusement, une part non négligeable des forêts relevant du régime forestier est inaccessible et non desservie.
Une telle doctrine forestière, à l’heure du discours mondial sur la biodiversité, ne devrait plus avoir de mise, surtout dans un plan qui se propose de restaurer et conserver une espèce en grande partie liée à la forêt. Les experts Servheen et Huber avaient justement énoncé en 1993 qu’«il n’est pas possible d’avoir à la fois des ours et une utilisation maximale par l’homme de l’habitat de l’ours »
Rappelons qu’une forêt ne «vieillit» pas mais suit un processus d’évolution naturelle, qui s’il va à son terme, permet aux jeunes pousses de côtoyer des arbres murs et des arbres morts sur pied ou en voie de décomposition au sol. Ce type de forêt, appelé «forêt naturelle», «forêt sub-naturelle», «vieille forêt» ou «forêt primaire» est malheureusement encore trop rare en France. Et c’est justement dans les Pyrénées que se trouve une part importante des surfaces forestières à haute valeur pour la biodiversité remarquable, notamment l’Ariège avec 105 000 hectares. (Source : Daniel Vallauri, Laurent Poncet, «La protection des forêts en France métropolitaine», page 111, Livre blanc sur la protection des forêts naturelles en France, W.W.F., éditions Tec et doc, 2003, un ouvrage remarquable).
Rappelons aussi qu’une forêt naturelle de petite surface (300 ha) abrite un nombre d’espèces supérieur à 5 000, et qu’une grande forêt naturelle (plusieurs milliers d’hectares) en abrite plus de 10 000, loin devant les milieux qu’on appelle "ouverts" (Livre blanc, op.cit, page 128).
Le "Plan ours" ne mentionne pas du tout ces richesses pour se cantonner à une vision très économique de la forêt qui nie la préservation de la biodiversité, et notamment d’espèces aussi emblématiques que le grand tétras qui vit très souvent au contact de l’ours dans les forêts pyrénéennes.
D’où la nécessité absolue pour l’Etat d’appuyer tous les projets de réserves biologiques, si possible intégrale, d’autant que les forêts pyrénéennes ne sont pas aussi protégées en surface que celles des Alpes ou des Cévennes (Livre blanc, op.cit. page 116). Plusieurs de ces projets sont attendus : deux projets de réserves biologiques dirigées sont en attente de création depuis longtemps dans les Pyrénées-Orientales et dans les Hautes-Pyrénées, la réserve biologique de St-Pé-de-Bigorre est annoncée depuis plusieurs années aussi. Relevons encore la très faible ambition de l’ONF puisqu’aucune réserve biologique intégrale n’est manifestement envisagée. Pourtant, dès 1978, Dendaletche et Camarra écrivaient : «Il nous semble enfin que la nécessité de considérer, à côté des forêts productives, des forêts conservatoires biologiques doive émerger actuellement dans la pratique concertée ONF
Ministère de l’Environnement.» Laurent Nédélec rappelait dans son rapport de 1994 rédigé pour le FIEP tout l’intérêt du retour à des peuplements mixtes sapin-hêtre avec les caractéristiques de la forêt primaire.
En outre, ce même "Plan ours" ce contente de simples recommandations en matière de gestion forestière (pages 93 à 97) qui, l’expérience aidant, sont rarement suffisantes pour préserver le milieu.
D’une manière générale, l’instauration du "Plan Ours" s‘est traduit par un assouplissement des règles. Le témoignage de Nature Comminges, par la voie de son président Guillaume Castaing, est révélateur d’un état d’esprit peu favorable à la préservation de l’habitat de l’ours. Avant le plan, l’association était informée de projets de coupe forestière qui faisaient l’objet d’un examen préalable par l’ONCFS (voir la directive interministérielle du 22 septembre 1988). Aujourd’hui, on a "contractualisé", pour ne pas dire déréglementé, et c’est ainsi que tout est traité au cas par cas en fonction des lieux fréquentés sans réflexion générale. La notion de "zone à ours" a même disparu sous prétexte que les ours vivent sur l’ensemble des Pyrénées et non plus centrés sur quelques sites. C’est pourquoi Nature Comminges a demandé de conserver la cartographie de 1989 puisque les ours d’origine slovène utilisent aussi les mêmes secteurs que les ours autochtones (cf. les travaux de l’ETO)
On retrouve cette situation dans toutes les Pyrénées centrales. Du fait de l’existence du noyau historique, les Pyrénées-Atlantiques conservent une certaine spécificité en la matière. Il est cependant logique et nécessaire de revenir partout aux anciens modes d’étude des projets d’aménagements forestiers susceptibles d’affecter l’ours. Car si les cours du hêtre ont chuté ces dernières années et ainsi freiné l’exploitation des bois, l’irruption des pseudo économies d’énergie pourrait avoir de fâcheuses conséquences sur les forêts dites naturelles des Pyrénées.
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Extrait du "Rapport historique et prospectif sur la protection de l'ours dans les Pyrénées" commandé par FERUS à Stéphan Carbonnaux.