L'espace de l'ours : le serpent de mer des pistes et routes forestières, pastorales et touristiques

Hormis des coupes en zone très sensible, un des grands problèmes a été et reste la création de pistes forestières et/ou pastorales et celui de la circulation sur ces pistes à vocation plus ou moins touristique. Ces pistes sont nécessaires pour les tracteurs qui récoltent le bois. La technique du câble autrefois très utilisée s’est perdue, malgré quelques tentatives récentes de la voir revenir [Ce sont les associations qui ont poussé au retour du câble. Cette technique n’est pas sans impact mais ne nécessite pas une pénétration du massif]. Relevons, comme nous invite à le faire Thierry de Noblens, écologiste ariégeois [Il est un des membres actifs du Comité écologique ariégeois dont il fut le président durant 17 ans.], que ces pistes se multiplient aussi parce qu’elles rapportent des primes substantielles à certains agents de l’Etat. Un scandale pas assez souvent dénoncé qui contribue à la dégradation de la nature et à la banalisation de nos paysages.

Ces pistes rendent le milieu de l’ours alors très facile à pénétrer pour tout un chacun, muni de bonnes ou de mauvaises intentions. Par artifice, il est désormais facile de gagner la moyenne montagne et ainsi d’accroître le dérangement des secteurs refuge de l’ours. C’est valable pour les chasseurs, les randonneurs, les skieurs, les chercheurs de champignons et ceux qui pratiquent la raquette. Les chiens qui accompagnent bien évidemment leurs maîtres ajoutent au problème.

Très tôt, ce problème a été identifié comme crucial. Les naturalistes le dénoncent mais aussi l’administration. Jean-Pierre Farthouat pointait du doigt ce problème dans son rapport de 1981. Le directeur de la DPN, Jean Servat, ariégeois, reconnaissait en 1983 les conséquences fâcheuses de la pénétration de plus en plus fréquente du biotope de l’espèce par des routes à vocation forestière ou touristique [Lettre du 16 mai 1983 à Jean-Pierre Raffin, président de la Fédération française des sociétés de protection de la nature]. Malgré le "Plan ours" de 1984, le problème n’a pas été réglé. Les groupes restreints de travail dans les Pyrénées occidentales ne fonctionnent que trois mois en 1985 et cessent toute activité après un conflit dur à Etsaut (lire ci-dessous). Un groupe local se reconstitue en janvier 1988 autour des seules administrations. Il demande en vain la fermeture de toutes les pistes au 1er septembre 1988, avant l’ouverture de la chasse. Si des arrêtés sont pris par les maires, ils contiennent tous trop de dérogations et perdent leurs sens. La pose de blocs de pierre, la plus efficace, est très peu retenue [Rapport de M. Brunetaud, ingénieur général du GREF à l’ONF, sur les problèmes forestiers liés à la protection de l’ours des Pyrénées, 15 février 1989]. Membre de la DNP, Jean-Pierre Tane remarquait dans une note de janvier 1988 la grande difficulté pour les maires de refuser les routes et pistes forestières et/ou pastorales qui profitent à tous, permettent de boucler des circuits, facilitent l’accès à des stations de ski, etc.

En Pyrénées centrales, on retient la grande affaire de la route touristique de l’Hospice de France, sur la commune de Luchon (Haute-Garonne), qui dans les années 80 entraîna la disparition à terme des ours présents de manière permanente. Dendaletche évoque dans sa Cause de l’ours l’idée qui naquit dans les Pyrénées : l’ours empêcheur de développer en rond.

On compte aujourd’hui plus de 3 300 kilomètres de pistes et routes forestières dans le Haut Comminges [Observatoire des espaces naturels dans le Haut Comminges, réactualisation de la synthèse 2000-2001, situation années 2002 et 2003, Association Nature Comminges].

Parmi les pistes très néfastes en Pyrénées occidentales, retenons celle de Bélonce (Borce, Aspe) projet appuyé au début des années 80 par M. Dubois de l’ONF, qui fait remarquer l’intérêt pour le pastoralisme, contre l’avis du directeur du Parc, Bernard Glass. En 1985, l’affaire d’une piste et d’une coupe projetées dans un milieu très favorable à Etsaut (Aspe) engendrera un conflit très vif avec l’administration. Il y eut également la piste pastorale d’Arrioutort en vallée d’Ossau en 1990.

En 1991, la commune d’Aydius réalise la piste des Ichantes, longue de 5 kilomètres qui pénètrera une zone de présence régulière de l’ours et du grand tétras. Voici ce qu’écrit G. Caussimont, président du FIEP au préfet des Pyrénées-Atlantiques le 18 décembre : «Dans le cadre des consultations que vous avez définies le 18 novembre, M. Gérondeau m’a demandé le 26 des avis sur des projets de voirie en zone à ours. Le chemin des Ichantes ne figurait pas parmi ces projets, alors que M. G. m’avait indiqué qu’il souhaitait avoir un avis du Comité dès que la DDE lui transmettrait le tracé exact. Quelle n’a donc pas été ma stupéfaction d’appendre que les travaux avaient commencé et que l’on me demandait verbalement ce que j’en pensais…» Une manifestation menée par l’association Aspe Nature n’y fera rien, elle manquera de tourner très violemment et le coup de force sera avalisé !

En 1992, la commune de Borce réalise la piste pastorale de Couecq sur un terrain géologiquement difficile et dans la zone centrale du Parc. Peu avant la création de l’IPHB, une très longue piste est créée à Aran (Sarrance, Aspe). L’IPHB sort des cartons une trentaine de projets et provoque la panique chez les naturalistes. Elle provoque même une crise entre plusieurs d’entre eux au sujet de la piste d’Ansabère (Lescun, Aspe) devenue une piste pour «mini tracteurs».

Devant le saccage du site des fontaines d’Escoueste, le chantier sera interrompu sur intervention de la SEPANSO-Béarn, mais reprendra épargnant un peu cette superbe résurgence. Rappelons qu’un précédent directeur du Parc avait désiré inclure le site d’Ansabère dans la zone centrale du Parc pour le préserver vraiment. Nous en sommes loin !

En Pyrénées occidentales, le FIEP retient que la réglementation en vigueur depuis 1996 semble mieux respectée, d’autant que sur 132 visites, on relève la présence de panneaux code dans 70% des cas. Cependant, dans 69% des cas, les panneaux prévus par l’IPHB ne sont pas installés, 55% des barrières non plus et 83% des fermetures à clefs prévues ne sont pas réalisées. A Laruns, les chasseurs peuvent utiliser les pistes et à Sarrance la piste principale a été ouverte à la circulation [Eléments communiqués par Gérard Caussimont, novembre 2007].

Même si des progrès ont pu être notés, nous sommes loin d’un respect de la réglementation, si bien que le FIEP réclame toujours, des années après le Groupe Ours, un véritable dispositif de réglementation.

La lecture du "Plan Ours" n’est guère rassurante en ce qui concerne l’accès aux routes forestières. Il ne prévoit que des recommandations qui, nous le savons, restent souvent lettre morte. Seule une réglementation (avec panneaux et moyens de fermeture non dégradés !) permet de limiter la pénétration des massifs. Les résultats obtenus via les observatoires mis en place par le FIEP, en Haut-Béarn, et par Nature Comminges, en Haute-Garonne, le démontrent bien.

«Force est de constater que les dispositifs les plus efficaces repérés au fil des années sont la mise en place de barrières fermées à clef lorsqu’elles sont entretenues régulièrement. Là où les habitudes de bonne fréquentation sont prises et où les dispositifs sont présents et entretenus, les usagers semblent respecter en grande majorité la réglementation en vigueur et cela contribue amplement à la plus grande tranquillité des habitats et de la faune sauvage. Cette situation n’est vraiment effective qu’en forêt domaniale et à de rares exceptions près, en forêt communale. [Observatoire des espaces naturels dans le Haut Comminges, op.cit]»

Pour autant, puisque le plan prévoit des plans de circulation par massif (page 97), il sera très instructif d’en connaître l’avancement.

Au final, si l’on veut préserver une grande faune dans la montagne, et retrouver aussi une certaine tranquillité que la majorité appréciera, nous n’échapperons pas à une réglementation dûment respectée de la voirie. Le coût élevé de l’essence nous y aidera sans doute…

Stéphan Carbonnaux

Extrait du "Rapport historique et prospectif sur la protection de l'ours dans les Pyrénées"  commandé par FERUS à Stéphan Carbonnaux.

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