Pour un ours libre, sans puce ni collier électronique

"Dans notre société de plus en plus normalisée, l’animal sauvage doit être fermement défendu pour la liberté qu’il incarne. N’oublions pas que les animaux sont des bancs d’essai de futurs traitements pour les hommes…"

par Stéphan Carbonnaux

«Mais l’existence de l’ours pyrénéen aurait-elle un sens, si on savait tout ?»
Office national de la chasse, 1985

La tentation toujours plus grande de contrôler l’animal sauvage a des racines profondes. Elle se niche au carrefour des volontés de dominer la nature, de démontrer que l’animal ne peut se passer de l’aide de l’homme, elle se nourrit sans doute d’un vieux fond de jalousie pour la bête sauvage souveraine et libre.

Dans les Pyrénées, en vallée d’Aspe, il avait été imaginé en 1977 d’attraper un des derniers ours, au moyen de fosses et de cages trappes, et de lui placer un radio émetteur. C’est ainsi qu’un journaliste d’Eclair-Pyrénées annonce une première insolite au Parc national en octobre de la même année : «L’expérience est séduisante, car si un jour, cet ours s’attaque à une brebis, nous aurons un enregistrement authentique de cet acte criminel ! (…) Bientôt viendra le temps où la radio nous mettra "en direct" avec l’antre intime… Pour la télévision, il faudra patienter davantage car l’approche restera toujours difficile, à moins que l’ours devienne cabotin à la vue de la caméra, et se laisse… croquer ! [Jean Bruno, « Pour "trahir l’ours" un poste radio-émetteur ? », Eclair-Pyrénées, 8-9 octobre 1977 (archives de J.-P. Raffin).]»

Le directeur du Parc national, Bernard Glass, réagit aussitôt par courrier du 10 octobre auprès de la rédaction du quotidien :

« (…) En tout état de cause, le projet concernant les mesures télémétriques qui seraient projetées pour suivre l’ours à la trace, pour séduisant qu’il soit, n’est pas susceptible d’être engagé à court terme car cette méthode peut présenter quelques inconvénients alors que les ours survivants se comptent sur les dix doigts de la main.

Par contre, le Conseil national de la chasse et de la faune sauvage envisage de procéder, sous le contrôle de la Direction de la protection de la nature, à une importante investigation portant sur l’ours en vue de mieux protéger cette espèce dont le biotope, chacun le sait, ne se situe pas pour majorité dans le Parc national, mais en zone périphérique. [Archives de J.-P. Raffin]»

Dans leur rapport scientifique de 1978, Claude Dendaletche et Jean-Jacques Camarra font alors état de leur opposition à cette «méthodologie», proposée par le professeur Röben de l’Université de Heidelberg et soutenue un temps par la direction du Parc national. «Il est en effet délicat d’envisager, du point de vue éthique et technique, l’implantation de radioémetteurs sur le dos d’un animal préalablement capturé

Une douzaine d’années plus tard, la pression sur l’animal se fa it plus forte à l’occasion d’attaques répétées commis par un ours dit "familier", une femelle, en vallées d’Aspe et d’Ossau. Assez vite, il sera question de le capturer pour lui poser un collier émetteur aux fins de le suivre et d’anticiper les dégâts qu’il pourrait commettre. Alors directeur du Centre de biologie des écosystèmes de montagne (Université de Pau et des Pays de l’Adour) et président du Comité scientifique du Parc national, Claude Dendaletche, donne le 20 novembre 1991 un avis sur la gestion des ours des Pyrénées franco-espagnoles après décision de capturer l’ours "familier", et de l’équiper d’un collier émetteur. Il rappelle les risques jugés inadmissibles pour une population d’ours si faible et estime que cette ce projet accrédite «l’idée (fausse) qu’on ne dispose pas assez de connaissances pour protéger efficacement les biotopes de l’ours. Elle conforte une sorte de fuite en avant technique qui reporte à toujours plus tard la résolution des vrais problèmes (biologiques, sociologiques, économiques) d’aménagement de l’espace.» En outre, il juge nécessaire une équipe scientifique comprenant des spécialistes de diverses disciplines et constate qu’elle manque aux Pyrénées.

En juillet 1992, cette ourse est finalement capturée au lacet mais se libère faute d’avoir été anesthésiée à temps. La porte est désormais bien ouverte pour d’autres expérimentations et dérives. C’est ainsi que durant les gesticulations organisées autour de l’IPHB, il avait été décidé du principe de capturer un des derniers ours autochtones aux seules fins de rassurer certains responsables échaudés par le raté de 1992. Il y eut un débat vif au sein des associations de protection de la nature à qui l’on présentait cette capture comme un des préalables à un futur renforcement de la population d’ours en Béarn.

La réintroduction de l’ours dans les Pyrénées centrales en 1996 et 1997 et l’avancée considérable des techniques de suivi des animaux, ont banalisé le contrôle des ours. Certains furent capturés dans les Pyrénées. Dans une note personnelle à Alain Reille, en qualité de membre du CNPN, Roland Guichard, alors directeur d’Artus, exprime alors ses craintes après la capture d’un ourson de 14 mois de la femelle Živa, sur demande du directeur de la protection de la nature de Catalogne. Au seul motif de changer le collier de la mère, l’équipe espagnole, avec l’aide de D. Huber, avait piégé le jeune ours dont la vie avait été mise en danger par une importante chute de neige et la fuite de sa mère, finalement revenue le chercher. Roland Guichard cite alors le berger Pascal Wick pour qui la mortalité peut atteindre 21% des cas, et prétend que les biologistes minimisent ou cachent le risque. Les animaux risquent un choc après anesthésie, perdent l’équilibre au réveil et risquent une noyade en cherchant à s’abreuver. [NDLB : La soeur de l’ours "JJ3" s’est noyée dans un lac après avoir été anesthésiée à l’aide de fléchettes par des gardes-chasses (L’ours est-il encore sauvage ?)]

D’autres cas mériteraient des commentaires et nous y reviendrons. Dans les années 1990, un ours est mort pendant l’opération de capture dans les Cantabriques parce qu’il avait attendu trop longtemps qu’on vienne l’endormir. Cette affaire a laissé de profondes blessures entre les Espagnols chargés du suivi et de la conservation de l’ours. L’ours "Papillon" fut également capturé en 2004 sur décision de l’État qui céda aux pressions de certains éleveurs ultrapastoraux du Pays Toy (Hautes-Pyrénées). Très âgé, il fut très affecté par sa capture et mourut quelques semaines après. Les ours lâchés en 2006 furent enfin l’objet de diverses captures dont l’objet est très contestable. (NDLB : lire "Les secrets volés de Papillon" par Stéphan Carbonnaux ou regarder les photos de la capture de l'ours Papillon)

Nous plaidons une défense inconditionnelle du sauvage par respect pour l’animal libre et pour regagner le terrain perdu par une société de plus en plus sécurisée, mortifère, hantée par le risque zéro.

Stéphan Carbonnaux

Extrait du "Rapport historique et prospectif sur la protection de l'ours dans les Pyrénées"  commandé par FERUS à Stéphan Carbonnaux.

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