La mort des derniers ours des Pyrénées

Stephan_carbonnauxpar Stéphan Carbonnaux,
Extrait du "Rapport historique et prospectif sur la protection de l'ours dans les Pyrénées"  commandé par FERUS.

«Tu te rends compte, si les ours qui ont été tués avaient survécu, on en aurait encore ici.» (Dominique Boyer)

On ne dit jamais assez comment sont morts les derniers ours des Pyrénées, pour ce qu’on en sait bien évidemment. Ceci n’a pas qu’un intérêt historique, car on verra malheureusement que la société française - ses responsables politiques et sa justice - a bien peu évolué au sujet de la destruction d’animaux aussi emblématiques et fragiles. C’est ainsi que le récent procès de René Marquèze, qui a tué la dernière femelle de lignée pyrénéenne, a montré toute l’inconséquence de la protection officielle de l’ours.

La population actuelle d’ours, très faible, n’est malheureusement pas à l’abri de nouvelles destructions.

Entre la fin officielle de la chasse et celle des battues administratives

La chasse à l’ours fut interdite en 1962. Pour mémoire, entre 1942 et 1957, Gérard Caussimont comptabilise dans les archives locales au moins 18 ours tués en Béarn, à l’époque où M. Couturier dénombre 50 ours pour la même région dans son ouvrage de référence ! [G. Caussimont, Avec le naturaliste, sur les pas de l’ours brun des Pyrénées, Loubatières, 1997, p. 135.]

Les dernières battues légales sont organisées en 1967 et 1969 avant leur interdiction définitive en 1972.

Le 9 août 1967, un arrêté du préfet des Basses-Pyrénées autorise l’organisation d’une telle battue en vue de «détruire l’ourse adulte qui, avec son ourson, est l’auteur d’importants dégâts aux troupeaux de la haute vallée de Laruns  (seule l’ourse adulte peut être tirée).» On note une volonté de semi protection puisqu’il n’est pas question de tirer l’ourson.

Le 11 avril 1969, un nouvel arrêté préfectoral autorise une battue qui cette fois-ci a pour objectif de «repousser en direction du Parc national, l’ours qui a causé des dégâts aux troupeaux sur le territoire de la commune de  Licq-Athérey.» Quatre moutons avaient été tués par un ou deux ours quelques jours auparavant dans un quartier situé à 500 mètres d’altitude. Voici ce que répond le lieutenant de louveterie au directeur départemental de l’agriculture le 14 avril suivant : «(…) Sur les 20 chasseurs convoqués, 10 seulement se sont présentés au départ, ces défections ayant été occasionnées par le mauvais temps qui sévissait dans la région. Malgré les nombreuses empreintes (d’un ours adulte et d’un jeune) relevées dans le secteur, il n’a pas été possible de les débusquer, car nous avons été obligés d’arrêter la battue à 9h, la pluie du matin ayant dégénéré en tempête de grêle et de neige. Cette battue dont vous nous avez fait la faveur s’étant soldée par un échec, je vous serai bien reconnaissant de m’indiquer ce qu’il y a lieu de faire, car la plus grande partie de la forêt n’a pu être explorée[Ces documents nous été fournis par M. Claude Berducou.]

D’après le lieutenant de louveterie Carles (quincaillier à Bedous et grande figure de la chasse), l’interdiction des battues administratives fut une erreur. Selon Claude Berducou, qui cite ces propos, Carles aurait dirigé 52 battues administratives qui se seraient soldées par la mort de 3 ours. Après maints coups de feu et beaucoup de bruit, la conclusion classique de ces battues était un repas final et la satisfaction du berger de savoir qu’on s’occupait de lui.

Quand elles ont cessé, les éleveurs et bergers ne se seraient plus sentis défendus et auraient ressorti le poison. La suppression des battues aurait finalement abouti au résultat inverse recherché. Notons que Henri Navarre, ancien chasseur devenu photographe et naturaliste, mais aussi François Merlet, estimaient eux aussi que cette suppression ne fut pas une très bonne chose dans le contexte de l’époque. [Rencontre avec François Merlet, septembre 2005]

L’époque de la protection de l’ours

Claude Dendaletche et Jean-Jacques Camarra, dans leur rapport de 1978, citent la destruction délibérée par la strychnine, le braconnage au fusil en rapport à des dégâts mal ou non remboursés, ou avec la commercialisation des trophées.

Les cas dont ils ont connaissance sont d’ailleurs intervenus au début de la saison pastorale ou à l’époque de la chasse à la palombe lorsque l’ours descend manger des faînes ou des glands. On peut lire sous leur plume : «On peut admettre que tout berger situé en zone à ours est prêt à utiliser son fusil (tous les bergers ont en permanence une arme dans leur cabane même en période de chasse prohibée). Nous connaissons des Aspois qui, exaspérés par des attaques printanières répétées, ont guetté l’ours plusieurs nuits de suite à l’affût… et l’ont manqué (bassin de Lescun, mai 1978) !»

Les Pyrénées occidentales

[Ces données, sauf mention contraire, proviennent du rapport endaletche/Camarra]

1968 environ : Prosper Poulot et un certain Guiraud tuent un ours en vallée d’Arrens, sans savoir, semble-t- il, que l’espèce ne peut être tirée ainsi. Ils s’en vantent après une tournée des bars et des villages puis sont interpellés par des gendarmes. P. Poulot est ancien champion de ski : on leur pardonne. [Témoignage de Cl. Berducou]

1971 : 1 jeune ourson est trouvé par les élèves de P.E.P. de Borce emmenés par leur directeur, René Rose (futur et actuel maire du village - 7ème mandat !), sur le sentier de Bélonce. La rumeur locale dit que la mère a été tuée par des chasseurs du village. «Nous savons où se trouve sa peau et son prix de vente : 8 000 francs» lit-on aussi dans le rapport Dendaletche-Camarra.

1975 : 1 ours mâle âgé est retrouvé mort près du sentier montant vers Migouleou (vallée d’Arrens). Ses restes on fait l’objet d’une étude traumatologique partielle qui mit en évidence l’existence de plusieurs fractures consolidées antérieures à l’ultime accident de septembre 1975 [FIEP, L. Nédelec, «L’ours brun et son habitat, Pyrénées occidentales. Situation et état des connaissances», 1994, page 46].

Dendaletche et Camarra ajoutent qu’un second ours du secteur a disparu et soupçonnent qu’il a lui aussi été tué ou qu’il a rejoint le noyau ossalois.

1976 : 1 adulte retrouvé mort par les gardes du Parc national au-dessus d’Etsaut (Aspe)

1977 : 1 ours tué en octobre au bois de Pétraoube (Aspe)

1978 : 1 ourson, âgé de 7 mois, a été acheté en avril par le responsable du zoo de Lescar à une personne qui l’avait capturé dans une vallée pyrénéenne. «Cet ourson très sauvage ne peut venir que des Pyrénées (la logique douanière nous fait exclure qu’il puisse venir des Monts cantabriques - Espagne - ou des Abruzzes - Italie !)»

Dendaletche et Camarra ajoutent que certaines personnes vivent encore à l’époque exclusivement du produit de gibiers qu’ils livrent à des restaurateurs. Ils jugent très dangereux ces chasseurs qui peuvent éventuellement fournir des trophées à des clients. «Signalons qu’un client a récemment proposé à un berger aspois 6 000 francs pour une peau d’ours !»

1982-1984 : deux femelles reproductrices (et un ourson) disparaissent, de «causes très accidentelles» souligne André Etchelecou dans un article qui veut démontrer que la dynamique de la population ursine des Pyrénées occidentales a été considérablement freinée par une surmortalité artificielle L’ours brun des Pyrénées occidentales : une dynamique démographique compromise par une mortalité anormale (bilan 1968-1990)» , RGPSO, 1990, Toulouse]. D’après son modèle de calcul, il estime que la population d’ours aurait dû être constituée d’au moins le double d’individus sur la période 1968-1985, compte tenu des naissances observées : 16 à 20 portées enregistrées de manière certaine dans le massif du Sesques, dont 4 avec deux oursons, soit 18 à 21 oursons [A. Etchelecou cite là le rapport de D. Chaumeil, «Ours Pyrénées – Population occidentale – Evolution démographique et dynamique, Eco-éthologie, 1968-1985».]

En janvier 1982, à Laruns, une ourse et son petit ont été tués au cours d’une battue aux sangliers. Dans La cause de l’ours [Ouvrage majeur à lire, Le Sang de la terre, 1993.], Dendaletche rapporte cet évènement dans l’histoire de la protection de l’ours. De nombreuses perquisitions sont menées en Ossau au matin du 6 avril de la même année. On ne trouve pas traces des ours, mais d’autres espèces protégées, notamment des desmans des Pyrénées.

En octobre 1983, une ourse reproductrice, la dénommée "Juliette", est retrouvée morte en bas d’une falaise sur la commune d’Etsaut, officiellement victime d’une chute. On peut la voir aujourd’hui au musée de la maison du Parc à Etsaut. Elle ne fera curieusement jamais l’objet d’une analyse quelconque, contrairement au mâle de 1975, et son squelette finira presque dix ans plus tard entre les mains d’un vétérinaire. Ce dernier, Pierre Navarre, nous a affirmé l’avoir eu une première fois entre ses mains peu de temps après sa découverte. Elle gisait dans une bâche de type agricole dans une ancienne cour à cochon chez un vétérinaire tarbais. Il avait d’ailleurs pris le crâne pour le blanchir et en faire des clichés. Dix ans plus tard, la direction du Parc national lui demanda de restituer le crâne ce qu’il fit. Il examinera le squelette dans son intégralité et nous dit aujourd’hui : «Je n’ai décelé aucune fracture. Tu peux le vérifier à la maison du Parc à Etsaut.» G. Caussimont de son côté note comme cause de la mort : «chute accidentelle ?» Que s’est-il donc passé ?

Squelette de l’ourse Squelette de l’ourse "Juliette", maison du Parc national à Etsaut, vallée d’Aspe. Aucune fracture : bizarre après avoir chutté d'une falaise, non ? (S. Carbonnaux).

De 1985 à 1989, on ne décèle aucune portée dans les vallées béarnaises, une situation qui découle pour beaucoup de la mort de deux femelles reproductrices. Il semblerait que "Juliette" ait donné plusieurs fois deux oursons.

Lors de notre premier séjour en Asturies, nous avons longé le territoire d’une ourse reproductrice braconnée en 1992. Des mâles sont venus errer en période de rut pendant 2 ou 3 ans, puis aucune activité n’a été décelée. Voilà  comment, en limite de répartition, un territoire est perdu pour l’ours. Fort heureusement, la dynamique de la population asturienne a permis à une femelle de se réinstaller dans le coin, faisant espérer une naissance cette année 2008. Il faudra donc peut-être 16 ans pour connaître une dyna mique naturelle de reproduction dans ce secteur abandonné.

1989 : Reprise d’un espoir avec un ourson.

1990-1992 : pas de naissance observée.

1991 : Un ours dit familier, une femelle, cause de nombreux dégâts à certains troupeaux. L’affaire est montée en épingle par divers élus dont le maire d’Aydius (Aspe) et celui de Bielle (Ossau). En Ossau, un coup de feu est même tiré sur l’ours. L. Nédelec fait ce commentaire dans son rapport pour le FIEP : «Il est encore possible, en 1991, de tirer un coup de feu sur une espèce protégée en voie de disparition devant deux agents assermentés de l’Etat sans encourir une poursuite judiciaire. »

1992 : Juillet, cette ourse sera capturée au lacet mais se libèrera faute d’avoir été anesthésiée à temps. Elle serait partie blessée à la patte et certains rapportent qu’elle se serait arrachée la patte, qu’elle serait morte par la suite ou plus vraisemblablement qu’elle aurait été braconnée en Ossau.

1994 : En novembre, lors d’une battue aux sangliers, dans une ancienne réserve dite "Lalonde", l’ourse "Claude" est tuée par des chasseurs de Borce (André Apiou). Dénoncés plus tard, ils seront jugés par le TGI de Pau et condamnés en janvier 1999. Claude était l’avant dernière femelle de la lignée pyrénéenne.

Ajoutons que J.-J. Camarra cite 6 cas de braconnage dont deux sur des femelles suitées (celles de 1982 et 1983 ?) entre 1974 et 1989. G. Caussimont, lui, cite 8 ou 9 ours qui auraient été tués entre 1976 et 1995 en Béarn et Soule et 5 de plus dans les Pyrénées espagnoles [G. Caussimont, op.cit., p. 136]. C’est ainsi, qu’on admet généralement qu’entre 1976 et 1995, treize ou quatorze ours ont été tués dans les Pyrénées occidentales. Ce qui représente un effectif considérable !

1995 : Naissance d’un ourson baptisé "Pyren".

1998 : Naissance d’un ourson

2000 : Naissance d’un ou deux oursons dont un retrouvé mort en 2001.

2004 : 25 juillet, le patriarche "Papillon" meurt dans la montagne de Chèze (vallée de Luz, 65) deux mois après sa capture autorisée par l’Etat suite à une grande excitation des ultrapastoraux du pays Toy. Son autopsie révèle la présence de plombs dans son corps.

Le 1er novembre 2004. La dernière femelle de souche pyrénéenne, "Cannelle", alors accompagnée d’un ourson né dans l’année, est tuée par un chasseur sur le territoire de la commune d’Urdos. Cette femelle est connue pour se cantonner depuis plusieurs automnes sur Urdos. Elle est présente avec son petit depuis deux mois dans le secteur qui sera l’objet de la battue fatale. Le chasseur est jugé mais relaxé par le TGI de Pau le 21 avril 2008.

Les Pyrénées centrales

[Données de Jean-Michel Parde, « L’ours brun dans le Comminges entre 1980 et 1990 ».]

1980 : il subsiste 4 ou 5 ours

1983 : une rumeur fait état de la mort d’un ours en Val d’Aran (la Bordeta). Le nombre des indices a beaucoup diminué.

1984 : il reste 3 ou 4 ours

1985 : octobre, un jeune ourson accompagne un adulte en vallée du Lys, augmentation du nombre de données.

1986 : on estime qu’il reste 5 ours

1989-1990 : il ne subsiste plus qu’un seul ours. Notons que c’est la Fédération de chasse de Haute-Garonne qui paie les rares dégâts des derniers ours du Luchonnais et demande remboursement à l’ONC [Compte-rendu réunion sur l’ours à la DNP le 3 juillet 1981.]

Après les renforcements en Pyrénées centrales

1997 : 27 septembre, l’ourse "Mellba" est abattue par un jeune chasseur, Jean-Philippe Gausseran, sur la commune de Bézins-Garaux (Haute-Garonne), un fief d’opposants aux ours. Alain Suberbielle, photographe et naturaliste, présent ce jour- là dans le village, voit le jeune chasseur fier, nullement ému par son acte, assis sur un tracteur. La plainte est classée sans suite. Malgré bien des rumeurs sur le prétendu suicide du chasseur, ce dernier est toujours vivant.

2006 : L’ourse "Palouma", lâchée au printemps, est retrouvée morte en altitude. Elle serait morte d’une chute. "L'étrange mort de l'ourse Palouma" titre la Dépêche du Midi...

2007 : août, l’ourse "Franska", lâchée au printemps 2006, est tuée par un véhicule conduit par un militaire sur la RN 21, route à quatre voies, sur la commune de Viger (65). La bête a fait l’objet de traques diverses de la part des ultrapastoraux. L’autopsie révèlera des plombs dans son corps.

2008* : En mars, procès du chasseur René Marquèze qui a tué Cannelle. Il est relaxé par le tribunal correctionnel de Pau le 21 avril 2008. Sur requête de la SEPANSO-Béarn, plusieurs arrêtés relatifs à la chasse dans le département des Pyrénées-atlantiques sont annulés, en ce que leurs dispositions ne sont pas suffisantes pour assurer la protection des ours en cas de chasse en battue.

2009* 

  • L'ours Balou est blessé à la patte par Thierry Bergeaud, président de l'ACCA de Prades (Ariège) qui chasse le sanglier en battue. Le procureur de Foix annonce qu'il ne poursuivra pas car Balou n'est pas mort.
  • 24 mars : Le tribunal administratif de Pau annule le rtecours de l'IPHB qui contestait la décision de l'Etat de ne plus subventionner cette institution.
  • 3 septembre : Philippe Lacube, responsable de l'ASPAP, annonce que deux ours ont été tirés au printemps en Haute-Ariège. Boutxy disparaitra des observations et des résultats des analyses à partir de cette époque.
  • 10 septembre : Dans l'affaire Cannelle, la cour d'appel de Pau condamne, au civil, René Marquèze à 14.500 € de dommages et intérêts et de frais de procédure au bénéfice des associations parties civiles.
  • 17 septembre : Ordonnance du tribunal administratif de Toulouse. Le juge des référés suspend l'arrêté relatif aux dispositions cynégétiques du département de l'Ariège, en ce qu'il ne présente aucune mesure de protection de l'ours s'appliquant à la chasse en battue dans le délai d'un mois.
  • 30 octobre : Manifestation de 5.000 chasseurs à Foix contre les "sanctuaires" à ours.
  • Novembre : les analyses génétiques dévoilent la présence de 2 nouveaux ours : l'ours U8SLO16 est un mâle et l'ourse S1SLO5 une femelle. Des associations invités par des eurodéputés participent à une réunion d’information et d’échanges au Parlement européen sur la restauration d’une population viable d’ours bruns dans les Pyrénées.
  • Décembre : Le programme triennal français de réintroduction de l'ours brun dans les Pyrénées est arrivé à son terme.

2010*

  • Janvier : l'enquête sur la dispartion de Boutxy en Haute-Ariège est classée sans suite. Ferus et l'ADET déclarent 2010 "Année de l'ours". Chantal Jouanno déclare "Il y aura des réintroductions parce que de toute façon, sinon la population n'est pas viable. Je ne serai pas la ministre qui renoncera aux engagements internationaux de la France." 
  • 13 mars : Tarbes, une "grande marche des Pyrénées pour une montagne vivante et préservée, et contre l'ensauvagement et la sanctuarisation des Pyrénées." rassemble 2.000 personnes.
  • 9 mai : Les associations environnementales réunies à Andorre demandent d'urgence un plan global de restauration et de cohabitation de l'ours dans les Pyrénées pour remplacer le programme 2007-2009 arrivé à son terme.
  • 3 juin : la Cour de cassation rejete le pourvoi de René Marquèze. Le chasseur, exonéré de toute responsabilité pénale quant à la disparition de Cannelle est condamné à verser 11.000 euros à sept organisations de protection de l'environnement.
  • 26 juillet : à Toulouse, Chantal Jouanna annonce "qu'elle ne prévoit pas de réintroduction massive de plantigrades, mais juste un «remplacement» des animaux morts, laissant la porte ouverte à des lâchers ponctuels afin de maintenir en montagne une population d’ours viable." Une seule ourse sera réintroduite en Béarn en remplacement de l'ourse Franska. Le nouveau plan se nomme  «Stratégie pyrénéenne pour la valorisation de la biodiversité».
  • Octobre 2010 : Aspe-Ouest, le dernier mâle de souche pyrénéenne disparaît, le cul pelé. Claude Dendaletche déclare à Géo : "Le but poursuivi localement par la plupart des bergers et des élus n’était pas de faire réellement un effort pour la protection des biotopes ursins, mais de tirer le meilleur parti économique de la présence de l’ours." Yves salingue écrivait : "Un jour prochain, Hartza tirera tout à fait sa révérence et le rideau tombera sur une histoire vieille de milliers d'années." Ce jour est arrivé.
  • 11 octobre 2010 : La cour d’appel de Toulouse a reconnait un chasseur ariégeois responsable de la mutilation de l’ours Balou lors d’une battue aux sangliers. Elle considére que ce «chasseur expérimenté a manqué de vigilance au cours de cette battue» et «que la simple blessure d’un animal sauvage constitue une mutilation au sens des dispositions du code de l’environnement. Dès lors, nul besoin de constater des séquelles sur l’animal ni même l’intention malveillante du prévenu pour que l’atteinte à la conservation de l’espèce soit reconnue par le juge
  • Novembre : sortie du rapport scientifique 2009 de l'ONCFS : L'ONCFS préconise la réintroduction de onze à treize ourses femelles et de deux ours mâles pour pour obtenir une population viable dans les Pyrénées.
  • Décembre: Bruno-Besche Commenge menace : "Avec le lâcher annoncé, "on est en situation de guerre et on va riposter (...) On prendra des mesures sur le terrain, y compris sauvages". Une consultation publique est organisée du 27 décembre 2010 au 4 février 2011, dans 930 communes à propos de la réintroduction d'une ourse dans les Pyrénées-Atlantiques.

2011*

  • Janvier - Analyse génétiques : 2010 a vu la naissance de 3 femelles et un mâle dont le père est Pyros. 
  • 4 février : dernier jour de la consultation publique sur le lâcher d’une ourse en Béarn, une délégation de CAP-OURS remet au Préfet des Pyrénées-Atlantiques une pétition de 16.000 signatures lui demandant, au-delà du lâcher d’une ourse, de lancer un nouveau programme de restauration d’une population viable d’ours dans les Pyrénées et d’améliorer la protection des ours et de son habitat. 150 personnes opposées à la réintroduction sont venues manifester à Pau et apporter au préfet 6.800 lettres qui disent « NON » à l’ours.
  • 17 avril : 150 opposants manifestent à Laruns contre le lâcher d'une ourse en Béarn.


  

Les membres de l’Association Nature Comminges nous rapportent avoir reçu de source sûre des témoignages de tirs sur plusieurs ours d’origine slovène, tels "Pyros", "Boutxy" et "Hvala".

Pourquoi en est-on arrivé là ?

Le constat fait par les naturalistes de la nécessité de mettre fin au braconnage de l’ours est ancien. En témoigne la fin de l’article «Il faut sauver nos derniers ours» paru dans Le Courrier de la nature en 1964 : «La cause principale est encore l’ignorance et l’esprit de lucre. Nous savons qu’encore actuellement, il suffit de vouloir et de pouvoir payer un bon prix au berger- guide, pour aller tirer un ours, malgré les interdictions. Ce braconnage scandaleux a assez duré et il est grand temps que la création du Parc national des Pyrénées y mette un terme définitif. "(…) On a parfois comparé la responsabilité du chasseur égoïste ou ignorant, qui n’hésite pas à tirer sur un animal devenu rarissime à celle d’un homme qui détruit dans un musée une toile célèbre" écrit le professeur Roger Heim, directeur du Muséum. "En vérité, la suppression volontaire d’une relique vivante, dans la mesure où elle compromet la survivance même de l’espèce est sur le plan philosophique et scientifique aussi grave que le meurtre d’un homme (…)»

Malheureusement, les autorités responsables ne sont pas allées beaucoup plus loin que de constater une situation grave.

Des raisons pratiques

La création du Parc national n’ayant servi aucunement à protéger l’ours, les associations demandèrent au ministre d’agir. On peut ainsi lire sur le compte-rendu de la réunion sur l’ours des Pyrénées à la D.P.N. du 30 janvier 1981 : «Il conviendrait en effet que la réglementation soit mieux appliquée (il se tue 2 ours par an par braconnage).Il est donc proposé de créer deux brigades spécialement affectées à la surveillance des zones ursines, une sur le noyau occidental, l’autre sur le noyau oriental (le recrutement pourrait être effectué parmi les locaux. Il serait souhaitable également de mieux faire connaître les sanctions prévues en cas de destructions d’ours.»

Cette bonne volonté n’a jamais permis la création des brigades en question, souvent souhaitée, alors que la forte surveillance des territoires à ours est en effet une mesure essentielle pour limiter le braconnage et la création. Que s’est-il passé ? Claude Berducou l’explique dans son article paru en janvier 1990. L’Etat n’a jamais créé ces brigades et l’on a simplement renforcé la garderie sur le terrain. Ainsi, des gardes nationaux de la chasse et de la faune sauvage, notamment ceux affectés auprès des Fédérations départementales des Pyrénées-Atlantiques, de Haute-Garonne et de l’Ariège se rendaient semble-t-il régulièrement sur le terrain (D. Boyer confirme cet état de fait pour les Pyrénées-Atlantiques.) Des brigades mobiles d’intervention de l’ONC agissaient aussi. En 1986, deux brigades mobiles ont effectué de fréquentes missions dans la région de Massat en Ariège. En 1988, une brigade mobile est déplacée de Tarbes à Lestelle-Bétharram et se déplaçait plus souvent dans les territoires ursins. Une aide occasionnelle de la brigade mobile d’Arcachon a également été apportée.

Claude Berducou donne les raisons de la non création de telles brigades.

  1. «l’ours n’est pas braconné. La résistance du cheptel aux "erreurs de tir" (citées et auxquelles on croit difficilement) est plus une question d’état de la population que d’intensité de la surveillance ;
  2. les efforts précédemment cités de renforcement de la garderie compétente en zone à ours sont importants et garantissent un contrôle efficace ;
  3. le label "ours" associé à la dénomination d’une unité de répression aurait un impact psychologique négatif. Il ferait de l’ours le symbole de la nature sous haute surveillance imposée, alors que son avenir n’a de sens que comme symbole de la ré-appropriation consciente et responsable de la nature par ses usagers. »

Contrairement à Claude Berducou nous croyons que l’ours était bel et bien braconné et pas seulement l’objet d’erreurs de tirs. Certes il s’est agi d’un braconnage de basse intensité mais très néfaste pour une si petite population d’ours. Le problème fut (et reste en certains lieux) que les principales personnes capables d’emmener les leurs vers un autre rapport avec l’ours ne surent ou ne purent le faire.

Des raisons profondes

Elles tiennent d’une part au sentiment longtemps et largement répandu dans les Pyrénées selon lequel l’ours était un nuisible au même titre que le renard. D’autre part, les responsables politiques n’ont jamais pris la mesure du drame qui se nouait, et les procès sont arrivés très tard et n’ont guère eu d’effet pédagogique.

En 1987, l’américain Christopher Servheen, grand connaisseur de l’ours, se rend en mission d’expertise dans les Pyrénées. Il rencontre notamment René Rose. Son témoignage est très éclairant sur la mentalité de celui qui dirigeait alors le syndicat de communes de la vallée d’Aspe et dirige toujours aujourd’hui la Communauté de communes.

«J’ai eu l’occasion de discuter avec le maire de la ville [En réalité, Borce est un village] de Borce où un ours brun est captif depuis 16 ans au centre de la ville. Cet ours a été trouvé alors qu’il était ourson. Il est devenu une importante attraction touristique qui rapporte beaucoup d’argent à sa ville. J’ai tenté d’amener le maire à me dire s’il y avait un intérêt économique au fait de maintenir des ours sauvages pour le tourisme. Cette idée a semblé toute nouvelle pour lui, et il ne semblait comprendre que les avantages d’avoir un ours captif. Il souhaiterait même obtenir un autre ours captif de façon que la ville ne risque pas de perdre son attraction rémunératrice. Etant donné une telle attitude, promouvoir l’adhésion du public local à la conservation de l’ours brun est certainement une tâche difficile. »

S’il est bien normal qu’un maire s’inquiète de renouveler les animaux fétiches de son zoo, il est sidérant de constater l’insensibilité du même élu, porté à des responsabilités supérieures, au sort d’une figure essentielle du patrimoine naturel, culturel et historique de sa vallée.

L’occasion ratée des procès

Nous avons écrit que les procès pour la mort illégale d’un ours étaient arrivés très tard. Trop tard. Entre 1968 et 1998, il s’est écoulé trente ans et plus de 20 ours sont morts braconnés dans les Pyrénées occidentales. Longtemps, les autorités ont fermé les yeux, par connivence et/ou par lâcheté et personne n’a vraiment pris ses responsabilités.

Le procès Apiou-Cédet en 1999

Il a fallu une dénonciation en 1997 pour voir jugés André Apiou, qui vécut par et pour la chasse et la braconne toute sa vie, et Serge Cédet devant le T.G.I. de Pau. Ils avaient tué l’ourse "Claude" au mois de novembre 1994, ourse dont le réseau de suivi ne retrouvait plus la trace et suspectait la mort. Lorsque les gardes de l’ONC allèrent récupérer le squelette en janvier 1997, il manquait la peau, la tête et les pattes, soit les trophées qui s’échangent contre de grosses sommes d’argent. Au moment de cette affaire, une tête se négociait 40 000 francs (6 000 euros) en Asturies, la peau 30 000 francs (4 500 euros). La presse posait une bonne question : «Cela dit, dans tous les cas de figure, un chaînon manque : à qui a profité le crime ? Qui détient les trophées [Marie -Claude Aristégui, «L’ours tué en vallée d’Aspe», Sud Ouest, 22 février 1997]. A-t-on voulu vraiment aller au bout de cette affaire ? Nous pensons que le juge d’instruction Pons a tenté tout ce qui était en son pouvoir. Sans doute que d’autres n’ont pas eu cette volonté.

À la mise en examen des deux chasseurs, les réactions tombèrent en cascade, mais sans effervescence. En effet, l’IPHB avait initié un travail d’illusionnisme bien au point. « Hormis Jean Baylaucq, cet atypique au franc-parler populiste et provocateur, tout le monde donnait l’impression de ne pas vouloir par des propos enflammés, casser le fil qui a commencé à se nouer autour de la réintroduction entre pro et anti-ours.» [Christian Aguerre, «La mort de l’ours, "C’est une catastrophe"», Sud Ouest, 21 février 1997.]

Le procès de ces deux hommes s’est tenu le 15 décembre 1998 dans une salle comble de soutiens aux chasseurs. On notait Jean Lassalle, conseiller général, René Rose, M. Loustau-Chartez maire de Lees-Athas, M. Eyt de la vallée d’Ossau.

Monsieur René Apiou, impeccable avec ses médailles militaires présentait fort bien et tenait plutôt tête au juge : «Oui, je suis un solitaire, un petit chasseur…» Son compagnon, plus jeune et d’un caractère moins trempé, était effacé. Ils prétendirent s’être trompés en voulant tirer un sanglier : une défense classique. L’avocat de la SEPANSO et du FIEP demanda une très grosse somme de dommages et intérêts. Ce fut une erreur. L’avocat de la défense. M. Casadebaig, avocat réputé du barreau de Pau et originaire de la vallée d’Ossau, s’empara de cette demande pour déconsidérer les associations («une main de velours derrière une patte d’ours») et prononça une plaidoirie très complaisante à l’égard des ennemis de l’ours.

Il faut s’imaginer la valeur d’exemple que revêt une plaidoirie pour ceux à qui elle est destinée. Eh bien, l’avocat de MM. Apiou et Cédet, avec l’exagération qu’on lui connaît, évoqua tour à tour la cruauté de l’ours depuis l’Ancien Testament ! jusqu’à nos jours : «réalité depuis des siècles ici pour ceux qui vivent de la montagne.» Narrant la chronique des méfaits de l’ours, il cita un article du Patriote des Pyrénées de 1897 à propos de la chute d’un troupeau qui aurait été poussé dans le vide par l’ours, pour conclure : «Ceux-là devenaient valets de ferme ou s’exilaient aux Amériques !» Vint le rappel des systèmes de primes à la destruction en 1938 et 1939 par le Conseil général et la préfecture, puis celui des délibérations de 1996 et 1997 de l’IPHB qui ouvraient soit disant la porte à un renforcement de la population d’ours. Et arriva cette phrase qui illustre toute l’ambiguïté de cette affaire : «Les mêmes élus qui favorisaient la destruction ont le courage politique de vouloir le protéger [Extraits de nos notes d’audience]

C’est que les associations parties civiles dans cette affaire, du moins la SEPANSO Béarn et le FIEP, étaient aussi parties prenantes dans la mauvaise aventure de l’IPHB et de son fumeux projet de renforcement qui finit aux oubliettes. A la sortie de l’audience, nous étions moroses et isolés quand Jean Lassalle souriait et donnait des poignées de main en tous sens. Il "tenait" les associations par ces délibérations et son faux travail de pacification.

Le 16 février 1999, le TGI de Pau condamnait les deux chasseurs à des peines d’amende et des dommages intérêt (environ 15 000 euros tout confondu pour les deux) et à cinq ans de suspension de leur permis de chasser. Cependant, nous jugeons que sa valeur pédagogique fut très faible. D’une part, l’ourse "Cannelle" fut tuée quelques années après, à faible distance à vol d’oiseau, au cours d’une battue aux sangliers, preuve que la tranquillité à assurer aux ours en cette période critique n’est pas entrée dans les moeurs. D’autre part, en juin 2006, lors d’un reportage télévisé sur France 3 [Information communiquée par M. Philippe Charlier.] pendant lequel Gérard Caussimont et André Apiou intervinrent, ce dernier reconnut avoir légalement tué 13 ours dans sa vie, et personne ne releva sa condamnation par le Tribunal de grande instance de Pau !

Le procès Marquèze en 2008

[Pour un compte-rendu assez détaillé, lire S. Carbonnaux, «Le décevant procès de la mort de Cannelle, dernière ourse des Pyrénées», La Gazette des grands prédateurs, revue de l’association FERUS, n°28, été 2008.]

Ce procès de René Marquèze qui tua l’ourse "Cannelle" le 1er novembre 2004 en vallée d’Aspe fut une victoire des associations, car tout avait été manifestement prévu pour l’empêcher. Le 18 janvier 2007, le juge d’instruction avait en effet rendu une ordonnance de non-lieu qui blanchissait les chasseurs de toutes leurs fautes et tentait de démolir les déclarations de Gérard Caussimont, président du FIEP, qui avait repéré avec ses amis les indices de présence de la femelle et de son petit.

Fort heureusement la Chambre de l’instruction de la Cour d’appel de Pau brisait cette lamentable ordonnance et renvoyait René Marquèze devant le TGI par un arrêt très motivé du 6 avril 2007. Un pourvoi en cassation de son avocat retarda la tenue de l’audience. Le procès s’est donc déroulé du 12 au 14 mars 2008 devant le TGI de Pau, présidé pour l’occasion par un juge unique, la présidente Loubet-Porterie.

Si en apparence la justice a bien fait les choses en préparant un procès sur deux jours et demi et en faisant revenir tous les témoins, nous n’avons pas le sentiment d’avoir assisté au procès d’un homme qui a tué la dernière femelle d’ours des Pyrénées mais, comme le confieront plusieurs avocats des parties civiles, à un procès assez banal devant le Juge aux affaires familiales. Cette impression est d’autant plus curieuse que, pour des raisons pratiques, ce procès s’est tenu dans la salle de la cour d’assises, qui est bien évidemment réservée aux affaires criminelles. Et puisque la justice avait cru bon de ne juger qu’un seul homme, et pas l’ensemble des chasseurs de cette battue, chose réclamée par les parties civiles, il en résulta cette impression du pauvre homme seul, dans son box, acculé par les "méchants écolos".

Le ton de ce procès fut donné le premier jour, avant l’ouverture de l’audience, quand dans la salle des pas perdus nous avons entendu le procureur de la République annoncer à deux avocats des parties civiles qu’il sera leur adversaire.

Devant l’étonnement feint des avocats, le procureur Maurel s’en tira par une pirouette : «Nous travaillons tous à la manifestation de la vérité.» De vérité, il n’y en eut guère. Plusieurs témoins sont revenus sur leurs déclarations écrites : les amis chasseurs de René Marquèze, le président de la Fédération des chasseurs des Pyrénées-Atlantiques, un gendarme de Bedous, le garde-chef de l’ONCFS, à tel point que la présidente lui demandera s’il n’a pas reçu de pressions. En 2004, il critiquait la violation des règles de prudence par les chasseurs, il leur donne presque un satisfecit trois ans plus tard.

Ce procès aura aussi été l’occasion de débats proprement hallucinants sur la question de savoir si le lieu du tir était ou pas éloigné du lieu où Gérard Caussimont et ses amis du FIEP avaient repéré les indices frais de la présence de l’ourse suitée. Alors qu’une grande carte exposée aurait suffit à clore cette question et à éclairer la présidente, qui ne connaît pas la montagne, ce point important a été obscurci, si bien qu’on pouvait penser que les chasseurs étaient sur Pluton quand l’ourse et son petit avaient été localisés sur la Terre. Autre énormité à un tel niveau : les experts balistiques se sont plaints à deux reprises de ne pas avoir été convoqués lors de la reconstitution des faits. C’est ainsi que la distance de tir, élément capital, n’est pas connue, simplement estimée entre 9 et 50 mètres…

Un des mérites, par défaut, de ce procès, aura été la démonstration de la politique calamiteuse de l’IPHB. Passé la fumeuse «coresponsabilité» et la «gestion participative», la déposition de son directeur, Didier Hervé, a montré comment nous en étions arrivés, avec l’assentiment de l’État, à la règle de la "responsabilité zéro". La procédure alors en cours voulait que Didier Hervé, prévenu de la présence d’une ourse suitée par Jean-Jacques Camarra, avertisse lui-même les responsables cynégétiques. À l’écouter, il n’aurait pas interprété de la même manière les propos et les informations de Jean-Jacques Camarra et n’aurait pas suggéré aux chasseurs de suspendre leur battue. La procédure étant téléphonique, nous en sommes en droit d’avoir des doutes. Quoi qu’il en soit, cette institution qui avait l’autorité morale de demander la suspension de la battue n’a rien fait, quand l’Etat, compétent, n’a rien fait non plus.

Ce point est capital tant il démontre la légèreté, la négligence et le désintérêt de nos élites pour la sauvegarde des espèces et de la nature. Tous lors de ces audiences ont rappelé la responsabilité de l’Etat, y compris son propre avocat : «peut-être que le sous-préfet devait prendre un arrêté pour préserver le territoire de l’ourse "Cannelle".» (sic) Le procureur lui aussi a évoqué les mesures que pouvaient édicter l’État. Le jugement rendu par le TGI s’achève également sur ces lignes : «Que le jour des faits, si un risque pour l’ours existait comme les faits l’ont hélas démontré, il existait des dispositions légales pour faire interdire cette chasse dans la zone que les pouvoirs publics pouvaient parfaitement imposer au regard des dispositions des articles L. 420-2 et 422-27 du code de l’environnement.» Ce rappel est d’autant plus amer que le préfet des Pyrénées-Atlantiques a bien pris un arrêté suspendant la chasse sur la commune d’Urdos et sur une partie de celle d’Etsaut… après la mort de l’ourse.

Avec la relaxe de René Marquèze, la conclusion est la suivante. Trente-six ans après l’interdiction des battues administratives, dix ans après l’affaire Apiou-Cédet, il est possible en France de tuer un ours, qui plus est l’ ultime femelle d’une lignée, dans un secteur vital sans encourir de sanctions. C’est une hérésie pour un pays qui se targue par delà ses frontières de ses lois de protection.

Une autre conclusion qui a sonné comme une évidence est que la situation locale n’a pas évolué. Comme lors du procès Apiou-Cédet, les grands élus de la vallée d’Aspe, Jean Lassalle et René Rose, sont venus soutenir le chasseur. À la fin des audiences, la rencontre chaleureuse sur les marches du Palais entre Jean Lassalle, Didier Hervé et le bâtonnier Casadebaig a eu valeur de preuve. Le premier, homme fort du Haut-Béarn, qui pèse de tout son poids politique de député et fait jouer tous ses réseaux, le second, représentant du lobby pastoral, et le troisième, qui ne cesse de flatter les bas instincts de la destruction de l’ours («Si l’ours n’était pas dangereux, je ne vois pas pourquoi on le met en cage à Borce ou à Saint-Lary!» parmi d’autres perles), bloquent toute évolution positive pour l’ours dans les Pyrénées occidentales.

Ces deux affaires ont été précédées par celle de l’ourse "Mellba" qui avait fait naître une grande indignation en France et dans les Pyrénées. Nombreux ont cru à la mort de l'ourse "Mellba" qu’un procès aurait lieu après les plaintes des associations. Il n’en fut rien. Et pourtant, le jour même ou le lendemain de la mort de l’ourse Vincent Pringault, membre de l’association Artus, s’était rendu sur les lieux mêmes et avait d’ailleurs rencontré le jeune chasseur. Il avait relevé toutes les incohérences de cette affaire (pourquoi le chasseur avait- il attendu l’ourse sans fuir ni tirer en l’air ?) et avait écrit un article très intéressant, illustré de croquis, dans la revue Ours et Nature de l’association ARTUS. Le procureur de la République de Saint-Gaudens classa la plainte au bout de quelques jours à peine. Le chasseur aurait tiré à l’instinct et l’ourse serait revenue vers lui à la charge en faisant des bonds, gueule ouverte et en hurlant. Un scénario digne d’un film mais qui ne convainc guère… A-t-on voulu préserver un dialogue avec certains habitants du Luchonnais en évitant un procès ?

Un classement sans suite pour une affaire troublante, un procès pour chacune des deux dernières femelles de la lignée pyrénéenne, dont le dernier signe l’échec total de la protection de la lignée pyrénéenne, les occasions judiciaires de faire évoluer le sort de l’ours n’ont produit rien de très constructif. En pratique, peu de Français savent également ceci : l’ours "Papillon" et l’ourse "Cannelle", qui formaient la dernière paire d’ours des Pyrénées, gisent dans des congélateurs…

Une telle situation est néanmoins appelée à changer un jour ou l’autre. La manière dont nos voisins Espagnols ont su éradiquer les causes de destruction des ours, au moins pour la plus grosse population dans l’ouest des Asturies, doit faire réfléchir le mouvement associatif.

Le cas asturien

Pendant longtemps la destruction directe, surtout pour se procurer des trophées, a été la cause principale de la diminution alarmante des ours cantabriques. Beaucoup condamnait l’ours comme un animal du passé qui ne résisterait pas à l’époque moderne. Les ours des Cantabriques voient leurs effectifs remonter et des individus reproducteurs recolonisent aujourd’hui des vallées à l’ouest de la province.

La lutte contre le braconnage a été un des grands combats de l’association FAPAS qui a mené, avec d’autres services, de grandes opérations ayant abouti à un retournement de l’attitude de la population. Il faut ici saluer le courage des membres du FAPAS, dont certains vivent au sein de villages de montagne et n’hésitent pas à dénoncer des actes de braconnage, quand un tel comportement peut valoir bien des ennuis. Le succès de cette lutte est également

psychologique : « On a commencé à agir contre vous » nous rapportent Alfonso et Roberto Hartasánchez, deux des piliers du FAPAS. C’est ainsi qu’on ne tue plus impunément un ours dans les Cantabriques, on devient même un paria de la société.

En 1989, une affaire a constitué un tournant dans cette lutte farouche. Un homme avait tué une ourse dont les petits avaient disparu. Après une longue enquête, l’homme fut retrouvé et les oursons (deux femelles) furent récupérés dans une grange. La descente de la garde civile dans le village en question marqua beaucoup les esprits. Ambiance : un habitant qui vit la police arriver chez lui désigna son voisin : «C’est lui qui m’a accusé parce que j’ai b… sa femme !» Un autre tenta de camoufler un grand tétras empaillé grâce à une culotte de sa femme, etc.

Le braconnier, faute de preuves très évidentes, ne fut même pas condamné, à une époque il est vrai où l’écologie n’avait pas le même impact qu’aujourd’hui. Cependant, l’homme subit de graves troubles psychiatriques et dépensa de gros frais d’avocat. La population, émue par le sort de ces deux ours s’empara de cette histoire, on baptisa les femelles des noms de Paca [Le nom de Paca est une référence directe au prénom de la femme du président du FAPAS] et Tola et on trouva un enclos pour les abriter. Paca y Tola sont ainsi devenues des icônes de la protection de l’ours, que tous appellent très affectueusement en passant devant leur enclos de Proaza.

Dans les années 1990 une autre affaire de braconnage s’est même soldée par la mort du braconnier qui mit fin à ses jours par accumulation de problèmes personnels. Tuer aujourd’hui un ours peut être sanctionné de deux ans d’emprisonne ment, sauf si le casier judiciaire est vierge. L’amende est de 30000 euros. Ces peines sont très supérieures à celles pratiquées en France puisque le Code pénal prévoit un emprisonnement d’une durée de six mois maximum et une amende de 9000 euros.

Preuve du changement d’attitude, les éleveurs des Asturies soutiennent très majoritairement l’ours. En 1998, après la mort d’une ourse à Somiedo, les éleveurs ont fait publier une annonce dans la presse pour affirmer que l’ours est une espèce à protéger.

Autre cas, en 1999 à Cangas de Narcea, à l’ouest des Asturies. Des gardes qui sont allés récupérer une ourse empoisonnée (sans doute par un produit destiné aux rats ou aux loups) dans un village ont dû signer un document attestant aux villageois que si l’ourse était guérie, elle serait relâchée là car elle était du village. Ce fut le cas et une fête eut lieu au village.

Un autre succès de cette lutte a été de stimuler la création d’un corps de gardes civils spécialisés : le Servicio de Protección de la Naturale za (SE.PRO.NA.). Le FAPAS a formé des gardes civils et leur prépare beaucoup le terrain, notamment dans la production de preuves. En outre, il existe une "Patrulla Oso", un corps de 5 gardes spécialement dédié à l’ours, sur 140 gardes del medio ambiente pour toutes les Asturies. Les fonctions de la patrouille ours sont :

  • exercer les constats de dégâts et suivre les dossiers,
  • suivre les ourses suitées en collaboration avec d’autres gardes del medio ambiente, des gardes du FAPAS, (3 pour Asturies et León) et de la Fundación Oso Pardo (9 pour Asturies et León),
  • lutter contre le braconnage,
  • récolter des poils et excréments pour le suivi génétique.

En outre, comme dans d’autres régions d’Espagne, il existe en Asturies un juge compétent pour les affaires écologiques, un fiscal ambiental. Actuellement, le braconnage a disparu des Asturies occidentales. Subsiste l’épineux problème des collets en métal, les lazos. Ils sont vraiment très nombreux et déposés par des paysans pour tuer les sangliers : en 2006, 55 furent trouvés lors d’une seule journée pendant une opération à laquelle participèrent plus de 70 personnes (SE.PRO.NA, Fapas, Fundacion Oso Pardo et la garderie). On peut trouver un collet le long d’une propriété, mais si le braconnier n’est pas pris actionnant le piège, aucune condamnation n’est possible. Or, les flagrants délits sont rares. Pour autant, un habitant de Cangas del Narcea a été condamné à 1 440 euros d’amende et deux ans d’interdiction de chasser pour avoir posé trois collets dans la zone ursine (bulletin du Fapas, avril 2007).

Conclusion

André Etchelecou voyait juste lorsqu’il évoquait une surmortalité anormale des ours des Pyrénées occidentales qui fut pourtant contestée par certains. Malheureusement, aucune autorité supérieure ne prit conscience de l’urgence d’intervenir ou ne voulut le faire. Encore aujourd’hui, une gêne entoure l’histoire des derniers ours des Pyrénées. La communication des rapports d’autopsie des ours "Papillon", "Cannelle", "Palouma" et "Franska" est manifestement chose très difficile…

La protection directe de l’espèce la plus emblématique de notre faune n’a été, au fond, qu’une succession de coups, sans grande réflexion, servie par une justice encore peu au fait des choses de la nature.

L’étude plus approfondie de l’expérience cantabrique est une nécessité pour modifier nos pratiques.

Stéphan Carbonnaux

* paragraphes rajoutés en mai 2011 avec des extraits du livre "Plainte contre la France pour défaut de protection de l'ours des pyrénées" et avec les notes de la Buvette. 

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