Bernard Boisson : la forêt sans l’homme réveille l’humain intérieur

par Bernard Boisson

Forêt de Fontainebleau, photo Bernard BoissonCette pensée peut apparaître provocante, tant la bibliographie forestière porte en elle, depuis des décennies, nombre d’ouvrages sous des titres redondants «La forêt et les hommes», «Les hommes et la forêt» : des titres qui supposent d’emblée un accueil consensuel. D’autre part, cette pensée ramassée en une seule formule résume toute une conscience de fond, qui outre de renverser nos présupposés, peut nécessiter tout un développement pour délivrer son bien fondé. J’ai fait de cette pensée, une introduction à mes expositions photographiques et à mes ouvrages. Tout d’abord, partons du constat qu’elle trouble. Mais est-elle duale ou est-elle paradoxale ? Elle sera l’une ou l’autre selon la manière de chacun à l’appréhender ; et ne vous y trompez pas : votre manière d’interpréter va d’abord vous révéler vous-même.

Si cette pensée vous fait réagir et qu’elle vous choque, cela signifie que vous êtes dans le point de vue conflictuel. Si au contraire, cette pensée vous interpelle, vous questionne, vous creuse intérieurement, cela signifie que vous êtes de ceux qui pensent que la réalité ne s’accommode jamais des points de vues simplistes et nous provoque à la maturation. Vous comprenez dès lors tout le paradoxe d’une situation. Cette pensée donne à notre culture française la clef d’une porte qu’elle n’a jamais sérieusement ouverte. L’approche conflictuelle pense que «la forêt sans l’homme», ou «la nature sans l’homme» est un rêve d’écologiste extrémiste, et un tel présupposé déclenchera tellement d’émotion que bien des personnes qui sont dans cette approche, n’entendrons même pas cette seconde précision : à savoir que cette forêt ou cette nature «réveille l’humain intérieur». Dans l’emballement émotif qui sous-tend leurs considérations, elles croient à une opposition entre certains courants écologistes et certaines valeurs humanistes. Or justement, si «la nature sans l’homme réveille l’humain intérieur», prôner une telle dimension de nature, c’est autant prôner le ressourcement humain et libérer notre dimension humaine du conditionnement de l’homme par l’homme, donc se retrouver au plus profond de ce qui peut enrichir et renouveler notre humanité. Si donc cette pensée dérange, elle ne dérange ni l’écologie ni l’humanisme, mais toutes sortes d’intérêts d’un autre ordre qui se maintiendront d’autant que perdure notre confusion mentale.

Dire que les forêts sauvages réveillent l’humain intérieur, c’est décrire tout l’éveil de sensibilité que nous pouvons y vivre qui nous extirpe des perceptions égocentrées ordinaires. Comme ces forêts n’ont pas de signalétique, rien qui renvoie l’homme aux usages humains, elles détiennent ce singulier pouvoir de nous aider à reprendre contact avec le monde en dehors de notre mental, par le sensible direct !

L’expérience peut mener très loin, si nous voulons bien nous y laisser prendre… J’ai témoigné de cette expérience, par la photo dans le livre «La forêt primordiale», et par l’écrit dans le livre «Nature primordiale, des forêts sauvages au secours de l’homme». En fait, «la nature sans l’homme» peut devenir une source d’inspiration première pour un humanisme non entaché d’anthropocentrisme.

Là, nous touchons le paradoxe, un point très délicat et très ambigu, concernant notre relation à la nature qui nous oblige à être de plus en plus subtils dans nos comportements et dans la conservation de la nature, surtout dans la manière de penser sa fréquentation.

En effet, si nous mettons en évidence tout le déconditionnement mental et tout le réveil de sensibilité que nous pouvons vivre dans «une une nature sauvage que nous découvrons en solitaire», l’ampleur de cette expérience se dissoudra aussi vite qu’un certain degré de fréquentation humaine importera son univers mental et ses conditionnements dans l’ambiance initiale des forêts sauvages. Nous comprenons très vite que de tels lieux sont impropres aux comportements touristiques ordinaires ; que la consommation de divertissements en plein air, d’anecdotes naturalistes… coupent la plupart du temps la contemplation sensitive qui nous conduit à plus profond. Là, tous les comportements habituels de groupe contreviennent à l’éveil solitaire que nous pourrions vivre. A faire état de cette situation, certains diront : «si vous voulez réserver la nature à ceux qui ont les dispositions les plus profondes, votre point de vue est élitiste». Cette remarque va aussi dans le sens d’une mise en doute que le naturaliste (ou l’amoureux de nature) puisse être vraiment «humaniste», sous-entendu : «s’adressant à tout homme». Mais quel est le point de vue humaniste : s’adresser à tout homme selon ses habitudes les plus ordinaires, voire les plus conditionnées, ou s’adresser au plus profond de l’homme en chacun ?

Plus les gens ont besoin de nature, plus nous nous retrouvons à nous poser cette question : comment au niveau de notre société entière, retourner vers la nature sans la faire reculer ?

Les forêts sauvages constituent des concentrés d’ambiance à forte densité. Y entreprendre des aménagements, c’est mettre la nature à la portée de l’homme au-lieu de l’inverse. Cela revient à saper cette possibilité que l’humain puisse s’éveiller audelà de sa condition humaine. Le prêt-à-voir, le prêt-à-plaire, le prêt-à-consommer, tous les «prêt à» du tourisme dans ses infrastructures, sa médiatisation, et son organisation, nous coupent d’un contact direct avec l’indicible, l’ailleurs, l’intemporel qui émanent du tréfonds des bois sauvages. Quand nous prenons conscience de cela, nous en venons à remettre en cause le trop de marquage humain dans les autres milieux naturels : la montagne, le littoral…

C’est en ce sens que révéler toute la dimension fortement poétique des forêts naturelles sans aplatir ce sujet à une simple éducation naturaliste, c’est susciter à partir de notre culture un pôle de reconversion de conscience qui nous entraînera à créer une toute autre dynamique de pensée dans les médias (si leurs représentants le veulent bien !). Ce mouvement de fond culturel peut nous questionner sur une remise en cause de nos comportements dans la fréquentation des milieux naturels, et nous induire à une manière nettement différente de penser la conservation de la nature.

«La forêt sans l’homme réveille l’humain intérieur» : croyez-vous vraiment que c’est une pensée «d’écolo» ? C’est avant tout la pensée d’un amoureux de l’intime. Si tant de gens compensent par une surfréquentation de nature nos malaises de société, c’est que nos environnements artificiels, nos milieux professionnels sont dramatiquement dépourvus d’intimité. Rétablissez l’intime dans le monde artificiel, et les êtres humains redécouvriront la nature pour elle-même et non par besoin de compensation. Ainsi, les médias ont pour responsabilité de rendre plus intelligents nos comportements de masse au lieu de profiter sans discernements de nos besoins réactifs.

Bernard Boisson

Naturalité, la lettre de Forêts Sauvages n°5, octobre 2008

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