Le Grand-duché de Luxembourg est un petit pays (2 586 km2) avec 35% de forêt dont à peine 11% sont propriétés de l’Etat et 33% communales et dont le plus grand massif d’un seul tenant couvre 4000 ha. Dans un tel contexte de fragmentation, l’initiative du gouvernement de constituer un réseau de réserves forestières intégrales (RFI) sur 5% des forêts soumises soit 2 000 ha est courageuse surtout si l’on compare avec un grand pays forestier comme la France où fin 2007 on dénombre 15 500 ha de réserves intégrales pour 1,75 millions ha de forêts domaniales soit 0,8%. Le Luxembourg ayant défini 18 régions écologiques, le but des Eaux et Forêts est d’avoir une RFI par région, la surface minimale étant de 50 ha. A ces critères de représentativité des associations forestières s’ajoute l’ancienneté des peuplements qui doivent avoir 140 ans au minimum. Le réseau actuel comporte 6 sites classés pour 800 ha et 4 en procédure de classement pour 400 ha dont la plus grande fait 240 ha. Les RFI ont un statut de réserve naturelle nationale. Nous avons eu la chance de visiter deux RFI, l’une classée et l’autre en cours de protection, dans des contextes écologiques différentes.
La première RFI dite du Grouf a été créée en 2006. Elle est majoritairement située sur la commune de Remerschen, non loin de celle de Schengen, plus célèbre pour les habitants de l’Union Européenne.
Nous sommes dans les collines en bordure de la vallée de la Moselle, région la plus clémente sur le plan climatique comme en témoigne l’abondance des vignobles le long de la rivière. La réserve du Grouf est située sur des marnes et la forêt correspond à un mélange de hêtraie du Melico Fagetum et de chênaie-charmaie du Primulo-Carpinetum. On y voit des gros chênes couverts de clématites et de lierre qui offrent un paysage de type «forêt alluviale» très original, des gros charmes et quelques gros spécimens d’érable champêtre. Les sous-bois en ce début de mars laisse deviner une grande richesse en arbustes (cornouillers, aubépines, noisetier, viornes) et une flore vernale balbutiante avec les premières primevères (Primula elatior) et renoncules (Anemone nemorosa). Les premiers cris, chants et tambourinages du printemps révèlent la présence des pics mar, épeiche, vert et noir, du gros-bec, du pinson, de l’étourneau et de la grive musicienne. La RFI est entaillée de petits ruisseaux qui forment par endroits des thalwegs profonds. Les Eaux et forêts ont coupé 0,73 ha d’épicéas atteints par les scolytes.
Ils ont également créé un sentier de découverte car l’objectif est de montrer les RFI au public, malgré les contraintes d’une telle ouverture avec la sacrosainte nécessité de «sécuriser» les sentiers. En fait la partie en protection intégrale fait 99 ha et est entourée d’une zone tampon de 54 ha qui peut faire l’objet d’intervention et qui comprend des propriétés privées. Les propriétaires privés reçoivent des aides sur 30 ans pour ne pas couper leurs arbres. La chasse aux cervidés s’exerce dans les RFI mais sans agrainage. Enfin, un suivi continu a été établi dans toutes les RFI et la réserve du Grouf comporte 73 placettes de 0,1 ha où sont relevés des paramètres dendrométriques et écologiques. Le protocole retenu a été élaboré en coopération avec les forestiers allemands du Bade-Württemberg.
La réserve du Grouf photo Jean-Claude Genot
La RFI du Schnellert se trouve dans une autre région naturelle, le Gutland du Schoffiels et du Müllerthal où affleurent les grès du Luxembourg.
Cette région très touristique s’appelle la petite suisse du Luxembourg. Il s’agit d’un projet de RFI de 154 ha appartenant à deux communes, Berdorf et Consdorf. Les sols sont limono-sableux et marneux et les formations forestières dominantes sont des hêtraies du Melico-Fagetum et du Luzulo-Fagetum.
Il y a également des lambeaux d’aulnaie-frênaie de source. La future RFI comporte également des peuplements artificiels d’épicéas et de douglas. La RFI est située sur le versant d’une vallée en contrebas d’un plateau. Elle comporte des barres rocheuses et des zones d’éboulis tout à fait spectaculaire. C’est la raison pour laquelle des sentiers touristiques parcourent la forêt, ce qui pose également la question du maintien de certains gros arbres dépérissants en bordure des zones fréquentées.
La réserve du Schnellert photo Jean-Claude Genot
Le houx est très présent en sous-bois et certains hêtres ont des diamètres de 90 cm. Les érables sycomores sont abondants en bas de pente. Les falaises rocheuses abritent des grottes et de nombreux abris sous roche. Elles abritent du faucon pèlerin et du hibou grand-duc. La quantité de bois mort y est importante car des chablis occasionnés par les tempêtes de 1990 et 1994 ne furent pas exploités. Un inventaire* remarquable de la diversité biologique (entre autres : flore, champignons, nombreux groupes d’insectes, oiseaux, mammifères) a été mené de 1997 à 2000 par le Musée national d’histoire naturelle du Luxembourg qui fait de cette forêt une des mieux étudiée du pays. Les deux RFI visitées font partie du réseau Natura 2000 du Luxembourg comme 15% du territoire. 75% des sites Natura 2000 sont en forêt, ce qui montre le rôle essentiel du milieu forestier dans un pays très développé et très aménagé.
L’administration des Eaux et Forêts a réalisé une plaquette sur les RFI qui rappelle fort justement «Toutefois dans une forêt de production, même en récoltant le bois avec précaution, tous les stades de développement de la forêt, c'est-à-dire de la germination à la mort des arbres, ne peuvent pas se dérouler d’une façon naturelle. Ainsi des réserves forestières dans lesquelles aucune intervention humaine n’a lieu et qui sont laissées en libre évolution sont nécessaires : cette tâche revient aux RFI en tant que «forêts vierges de demain».
En remerciant pour leur accueil Danièle Murat, Jean-Marc de Waha, Charles Gengler et Jean-Marc Weis des Eaux et Forêts du Luxembourg.
Jean-Claude Genot
*MEYER M. & CARRIERES E. 2007.
Inventaire de la biodiversité dans la forêt «Schnellert» (Commune de Berdorf). Erfassung der Biodiversität im Waldgebiet «Schnellert» (Gemeinde Berdorf). Ferrantia 50, Musée national d’histoire naturelle, Luxembourg, 384 p
Source : Naturalité, la lettre de Forêts Sauvages n°5, octobre 2008