Par Gilbert Cochet
Les ongulés sauvages, par leur biomasse, leur impact sur les milieux naturels, leur rôle primordial comme proie pour les grands prédateurs et comme nécromasse pour les nécrophages, occupent une place de premier plan dans le fonctionnement des écosystèmes. Malgré une situation qui s’est globalement améliorée, leurs effectifs, en France, sont très loin des potentialités naturelles, même dans les sites qui offrent des capacités d’accueil optimales.
La disparition des grands ongulés
Nous avons perdu les cinq grandes espèces d’ongulés, nos «big five» : aurochs, tarpan, âne sauvage, élan et bison. Le retour de certaines de ces espèces n’est pas du domaine de l’utopie étant donnée leur présence dans d’autres pays européens. Cependant, elle nécessite une acceptation peut-être plus difficile encore que celle pour les grands prédateurs.
Une amélioration des effectifs des petits ongulés
Après la disparition des grands, Il nous reste les petits ! Ils ont bien failli disparaître eux aussi, notamment par la destruction quasi-totale des forêts (cerf, chevreuil, sanglier) ou la traque incessante dans les derniers refuges (chamois, bouquetin des Alpes et des Pyrénées). Mais finalement, seul le bouquetin des Pyrénées a définitivement disparu.
Quelques chiffres sont réconfortants :
- Ainsi, les effectifs de cerfs sur le territoire français, selon les estimations de l’Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS), sont passés de 38 600 en 1985 à une fourchette comprise entre 130 000 et 175 000 en 2005.
- Pour le chevreuil, depuis le début des années 2000, notre pays compte environ 1,5 million d’individus.
- Pour les ongulés rupestres, les effectifs de chamois atteignent 70 000 individus, essentiellement dans les Alpes et,
- pour l’isard, entre 28 000 et 29 000 individus dans les Pyrénées.
- Enfin, les effectifs du bouquetin des Alpes progressent régulièrement avec environ 8000 individus.
Une situation meilleure ou moins mauvaise ?
Ces résultats sont plutôt réjouissants mais, pour le cerf, il ne faut pas occulter le fait que des départements entiers, comme l’Ardèche, la Loire et le Rhône par exemple, n’hébergent pas un seul individu et que, chaque fois que l’un d’entre eux s’y présente, il est éliminé aussitôt...
Par ailleurs, un rapide calcul montre qu’avec des densités considérées comme moyennes par l’ONCFS (2 à 4 cerfs pour 100 ha) notre seul territoire forestier français pourrait accueillir une population de 300 000 à 600 000 cerfs !
De plus, la plasticité écologique de ce cervidé étant très grande, ce chiffre pourrait atteindre facilement le million d’individus en prenant en compte les landes, les zones subalpines et autres milieux non forestiers qu’il affectionne. Enfin, si nous poussons l’audace, tout comme Derek Yalden dans «The History of British Mammals» jusqu’à évoquer les effectifs originels, nous atteignons des valeurs oscillant entre 2 et 5 millions d’individus. Reconnaissons alors que si le chemin parcouru depuis la quasi disparition de l’espèce est réel, celui à parcourir pour retrouver des effectifs naturels est, et de loin, beaucoup plus long !
Le cas du chamois est aussi exemplaire. Avec 70 000 individus, cette espèce rupestre qui ne pose aucun problème de dégradation, notamment des milieux forestiers, est très loin de présenter des effectifs correspondant aux capacités d’accueil. Les densités de tous les Parcs nationaux, où l’on ne chasse pas, montrent des valeurs qui tournent autour de 10 individus au 100 ha (comme dans le PN de la Vanoise où, sur 53 000 ha de zone centrale vivent 5500 chamois).
Le territoire alpin français, avec ses 35 000 km2, pourrait accueillir de l’ordre de 350000 chamois ! Les grosses attributions actuelles pour la chasse à la française (800 cette année dans la Drôme !) se font donc sur des effectifs qui sont loin d’être pléthoriques et ralentissent très fortement les progressions numériques et géographiques de l’espèce.
La vie en harde, une situation normale
Pour le cerf, les grandes hardes n’existent tout simplement pas en France. Au contraire, des rassemblements de plus de 200 individus sont régulièrement observés dans le Parc National suisse mais aussi dans le Parc National des Abruzzes où ces effectifs importants cohabitent avec une forte densité de loups.
Alors, demain, laissera-t-on des hardes de cerfs s’installer dans notre étage subalpin, au moins dans les parcs nationaux et les réserves naturelles ? Les hauts plateaux du Vercors et les crêtes subalpines de la chaîne de Belledonne, pour ne citer que deux exemples, devraient être parcourus par de grandes hardes de cerfs. Pour l’heure, la place est réservée aux moutons …
Le chamois, dans nos parcs nationaux où il n’est pas chassé, peut former, lui aussi, des hardes de l’ordre de la centaine d’individus. Partout ailleurs, en voir une dizaine d’un coup est déjà bien. Le chamois mérite sans doute un autre traitement.
Enfin, il nous reste le meilleur exemple avec le bouquetin des Alpes. N’étant pas du tout chassé sur notre territoire, cette espèce peut donner libre cours à son comportement territorial.
Aussi, peut-on observer des rassemblements d’une centaine de mâles et des regroupements de femelles et jeunes de plusieurs dizaines d’individus. De plus, sans peur de l’homme qui le respecte, cette espèce anime nos montagnes pour le plus grand bonheur des randonneurs. De fait, il sert de référence en s’approchant d’une situation complètement naturelle. En somme, cette espèce est un véritable symbole de la naturalité dans le monde des ongulés !