par Gilbert Cochet
Au commencement des temps, les eaux transportent des sédiments des continents vers les océans. Des eaux qui courent sans vie. Rien, sur les continents, pour s’opposer à la terrible oeuvre de l’érosion. Puis, au Primaire, les premiers êtres colonisent les berges et le cours des fleuves et rivières. Donc, ces milieux à première vue inhospitaliers, avec un biotope sans cesse remanié, vont pourtant héberger une flore et une faune riches, diversifiées et surtout parfaitement adaptées aux crues, aux étiages, aux remaniements.
Avec l’apparition de l’homme, et uniquement, semble-t-il, à partir du Néolithique, des petits changements apparaissent, d’abord pour l’irrigation. Dès le Moyen-âge, des étangs sont installés pour la pisciculture, noyant des petits ruisseaux. Des moulins sont bâtis avec des seuils en densité très élevée. Puis, au 19ème siècle, le concept de la houille blanche apparaît, notamment dans la région de Grenoble. Cette fois, ce sont des barrages de plusieurs dizaines de mètres de haut qui sont construits. L’engouement gagne toute la France.
Dans le seul Massif central, plus de 600 km de retenues noient la quasi-totalité des frayères des principales rivières à saumons ! Un seul cours d’eau, l’Allier, présente le privilège de n’avoir qu’une seule retenue de 4 km de long.
La Drôme, photo Gilbert Cochet
Alors, plaider pour des rivières sauvages, après un tel aménagement, semble comme prêcher dans le désert. Seulement, depuis moins de 20 ans, on a beaucoup plus appris sur le fonctionnement des cours d’eau que durant les millénaires qui nous ont précédés. Et il apparaît de plus en plus clair aujourd’hui que non seulement les rivières et fleuves sauvages sont des réservoirs gigantesques de biodiversité mais aussi qu’ils apportent d’énormes bénéfices à l’homme qui d’ailleurs commence à les quantifier économiquement.
Ainsi, prenons le cas du transport des sédiments. Les cours d’eau ne fonctionnant pratiquement plus, les sédiments sont stockés dans les barrages et n’atteignent plus la mer. En réactivant un transit sédimentaire normal et naturel, on tirerait de nombreux bénéfices. En effet, en érodant les reliefs, les cours d’eau apportent à la mer le calcium contenu dans les silicates notamment. Ce calcium se retrouve alors piégé dans les carbonates, ce qui entraîne une diminution du CO2 atmosphérique. Si on obtient dans le même temps l’arrêt du pillage éhonté des fonds marins par le chalutage, les mollusques pourront alors contribuer à cet abaissement du taux de CO2 en le fixant sous forme de carbonate dans leur coquille, avant d’entrer dans le plus important stockage de CO2 de la planète : les calcaires. Conclusion : les rivières à fonctionnement naturel accélèrent donc le stockage du CO2 et diminuent l’effet de serre. De même, le réchauffement devrait s’accompagner d’une remontée du niveau de la mer. Or, la seule façon d’avancer face à la mer, au lieu de reculer, c’est de permettre aux fleuves d’y apporter leurs sédiments.
Il est vrai qu’aujourd’hui, on préfère encore empêcher les fleuves d’apporter les sédiments à la mer ! Ainsi, le Rhône n’apporte, chaque année, que 200 000 m3 d’alluvions contre 1 million de m3 au début du 20ème siècle. Résultats, les plages disparaissent et, à prix fort, on tente de les protéger par des enrochements de qualité esthétique douteuse. Plus coûteux encore, on va chercher au large et en profondeur le sable précieux pour le rapporter sur le littoral. Lutter contre les conséquences est parfois plus lucratif (cela dépend de quel porte-monnaie !) que de résoudre le problème à la source !
Ainsi, prendre la voie de la naturalité, pour un fleuve et une rivière, c’est en même temps lutter contre le réchauffement climatique et en réduire les conséquences. Un constat qui n’est pas sans rappeler nos chères forêts qui contribuent, elles aussi, à limiter les inconséquences de notre consommation effrénée d’énergie fossile.
De plus, retrouver plus de naturalité dans le fonctionnement de nos cours d’eau, c’est aussi accéder à une biodiversité beaucoup plus étoffée en nombre d’individus et en espèces. Dans les fleuves et rivières à naturalité retrouvée, toutes les espèces migratrices vont pouvoir remonter et se reproduire.
Les linéaires dénoyés par les effacements de barrages deviennent autant de zones de frayères. De même, en mer, l’apport de sédiments contient une part de nutriments qui va permettre une plus forte productivité. La suppression de barrages aux USA a déjà permis le retour de millions d’aloses en rivières. Dans le même temps la population de morue commence à montrer des signes de redressement quantitatifs après des décennies de chute spectaculaire. En effet, les alosons produits en rivières deviennent, en mer, la proie des morues.
C’est tellement bien quand ça marche tout seul !