Wilderness ? La naturalité est-elle la traduction du concept américain «wilderness» ? En fait, «wilderness» exprime l’espace sauvage, propre au contexte de ce vaste continent et se traduit littéralement par monde sauvage. D’ailleurs, en anglais, «naturalité» se dit «naturalness» et non «wilderness». Les deux concepts désignent à leur façon l’état de nature mais «wilderness» est compris aux Etats-Unis comme un vaste espace sauvage où la nature garde ses droits, subit ses propres aléas que sont les inondations ou les feux, et possède toutes ses composantes y compris les grands prédateurs, ours, loups, pumas, des conditions rarement obtenues en Europe à l’exception de la Russie et du nord de la Scandinavie. C’est le principe fondateur des grands parcs nationaux américains qui n’a jamais été décliné à la même échelle en Europe occidentale.
La naturalité, pour sa part, définit le degré de nature d’un milieu ou d’un paysage et à l’inverse le degré d’intervention humaine. On peut ainsi dire que le «wilderness» est un haut degré de naturalité. Aldo Leopold, considéré comme l’un des pères de l’écologie profonde, avait sa définition du «wilderness» : «Des régions préservées dans leur état naturel, ouvertes à une chasse et une pêche respectueuses des lois en vigueur, assez grandes pour accueillir des expéditions de deux semaines (à pied ou à cheval), sans routes, sans sentiers créés par l’homme, sans habitations, ou tout autre production humaine». [LEOPOLD A. The River of the Mother of God and Other Essays. Edited by S.L. Flader and J. B Callicott. The University of Wisconsin Press. 384 p.] Le «wilderness» sent bon l’esprit des pionniers et les grands espaces américains... Il existe d’ailleurs un journal consacré à cette thématique : «International Journal of Wilderness».
Offendorf Photo Jean-Claude Génot
Un article paru dans ce journal en 2007 traite de l’application de ce concept en Europe, et plus particulièrement en Italie [ZUNINO F. 2007. A Perspective on Wilderness in Europe. International Journal of Wilderness 13 : 40-43]. L’auteur, Franco Zunino, est un naturaliste qui a travaillé dans le parc national des Abruzzes dans les années 1980. A l’époque, il rédigea un article intitulé «Wilderness, une nouvelle nécessité pour la préservation des espaces naturels». Après le troisième congrès mondial sur le Wilderness qui s’est tenu en Ecosse en 1983, Franco Zunino décida de créer l’Association Italienne pour le Wilderness dont le but était d’établir des aires «sauvages» en Italie.
Un bilan en 2006 fait état de l’existence de 42 aires «sauvages» couvrant 29 000 ha, situées dans 7 régions et 15 provinces, des Alpes à la côte méditerranéenne. La plus grande fait 4 230 ha et la plus petite 0,3 ha. On voit bien que l’application en Europe du concept «wilderness» ne répond pas à la définition d’Aldo Leopold, plus adaptée aux grands espaces nord américains.
La plupart de ces aires «sauvages» sont protégées par des communes, des autorités régionales forestières ou des propriétaires privés car il n’existe aucune législation au niveau national. L’Association Italienne pour le Wilderness (AIW) a sa définition d’une aire «sauvage» :
- pas de routes,
- pas d’infrastructure industrielle,
- pas de maisons,
- pas d’équipements de ski,
- pas d’éoliennes
- pas d’utilisation motorisée de la zone.
Néanmoins, l’AIW permet un usage soutenable des ressources naturelles à l’intérieur de ces aires, comme la chasse et la pêche, la cueillette, de la coupe de bois et du pâturage, à l’exception des parties considérées comme des zones centrales qui doivent représenter environ la moitié de la surface d’une aire «sauvage».
Si la chasse et la pêche peuvent se concevoir à l’intérieur d’une aire «sauvage» dans certaines limites et, pour le cas de la chasse, en l’absence de grands prédateurs, la coupe d’arbres et le pâturage influencent la dynamique naturelle, et dans ce cas vont à l’encontre de l’esprit du «wilderness». On voit donc qu’ici l’application du concept «wilderness» se fait en tenant compte des pratiques locales dans un pays façonné par l’homme depuis des millénaires. On peut imaginer que les surfaces citées précédemment comme aires réellement «sauvages», c’est à dire en libre évolution, sont probablement réduites. Dans certains cas, l’AIW a pu acquérir des forêts mais cela reste l’exception. Les initiatives sont essentiellement celles des autorités régionales comme la région du Lazio qui regroupe le plus grand nombre d’aires «sauvages» et qui pourrait légiférer en faveur d’un «Wilderness Act».
Les idées sur le «wilderness» font leur chemin et en 2005 le gouvernement italien a reconnu officiellement l’AIW comme une association de conservation de la nature. Ces derniers ont l’espoir de faire reconnaître la notion «wilderness» dans la législation nationale. En attendant, ils continuent d’oeuvrer pour augmenter le réseau d’aires «sauvages» dans leur pays. Nul doute que Forêts Sauvages s’inscrit dans cette ligne avec comme différence un mode d’action foncière pour l’instant et l’application du concept de naturalité plutôt que la transposition littérale du «wilderness» comme l’ont fait les italiens.
Jean-Claude Genot
Naturalité, la lettre de Forêts Sauvages n°5, octobre 2008