Les animaux lâchés par le Muséum
Le Muséum national pourrait renoncer à son rôle d’autorité scientifique française dans le cadre de la convention internationale sur le commerce des espèces sauvages.
L’affaire concerne un marché légal, mais aussi un trafic illégal, de milliards d’euros par an. Un marché d’espèces et de plantes sauvages. Un marché de centaines de millions de spécimens vivants et de produits dérivés. Un marché d’éléphants, de tigres, de grands singes, d’oiseaux tropicaux, mais aussi de papillons inconnus fors les spécialistes, de batraciens, d’acajou, d’un prunier africain, d’ivoire, de cuir, de remèdes traditionnels… Bref, de la prédation de l’homme, suractivée par l’appât du gain, sur des espèces sauvages qui peuvent en être menacées d’extinction.
L’affaire prend la forme d’une question posée à Jean-Louis Borloo et Nathalie Kosciusko-Morizet, en charge du ministère de l’Ecologie et du Développement durable. La France va-t-elle renier sa signature de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (Cites) ? Ce texte, en vigueur depuis 1975 et signé par 173 pays, confère une protection à plus de 30 000 espèces sauvages.
La question se pose depuis l’envoi d’un courriel, le 3 décembre, par le directeur général du Muséum national d’histoire naturelle, Bertrand-Pierre Galey, au bureau Cites du ministère. Il y propose de mettre fin à la mission d’autorité scientifique que le muséum exerce dans le cadre de la Cites. Pourtant, cette convention stipule que «chaque partie à la convention doit désigner au moins un organe de gestion chargé d’administrer le système de permis et au moins une autorité scientifique qui lui donne son avis sur les effets du commerce sur les espèces».
Le concept d’autorité scientifique «distincte» de l’organe de gestion repose sur une évidence. Les experts, sur la base de la science, fournissent les informations sur le risque d’extinction des espèces, et les gouvernements en tirent les conclusions. Le mélange des deux fonctions est interdit. Depuis 1978, l’autorité scientifique française, c’est le muséum qui rend des milliers d’avis pour la Cites - près de 3 500 en 2007.
Anguilles
Aucune autre institution scientifique française ne pourrait accomplir cette mission avec les mêmes garanties d’indépendance et de compétence. Elle ne peut en effet aller sans frictions. L’impératif de la conservation se heurte à des intérêts économiques. Lesquels savent intervenir au niveau politique, là où la décision est, in fine, prise. Or, depuis 2006, les tensions se multiplient avec le bureau Cites du ministère. Parmi les experts du muséum, on s’inquiète de le voir de plus en plus rétif à reprendre les recommandations des scientifiques. Le cas de l’anguille est exemplaire. Ce poisson dépend de manière cruciale pour sa reproduction de sa phase juvénile - il porte alors le nom de civelle ou de pibale - qui se déroule dans les rivières des Pyrénées-Atlantiques et du nord de l’Espagne. Le stock de l’espèce chute depuis vingt ans. En cause ? La surpêche de la civelle provoquée par l’appétit des Japonais, qui l’achètent au prix du caviar.
D’après les experts de l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer), la situation est alarmante : «Les informations disponibles montrent que pratiquement dans toute son aire de distribution, le stock est au niveau le plus bas jamais observé et qu’il continue de baisser.» En juin 2007, l’anguille est introduite dans l’annexe II de la Cites qui traite des «espèces […] pour lesquelles le commerce doit être contrôlé pour éviter des utilisations incompatibles avec leur survie». Les experts du muséum ont proposé, comme ceux de tous les pays, excepté l’Espagne, que la Cites interdise l’exportation des civelles hors de l’Union européenne.
Mépris
Or, Bertrand-Pierre Galey a ordonné qu’une position plus favorable au commerce soit présentée lors des réunions européennes. Réunions où, méprisant le principe d’indépendance de l’autorité scientifique, les fonctionnaires du ministère se rendent et parlent à la place des experts. Etrangement, le directeur général se saisit de ce prétexte - le muséum ne jouirait pas de la confiance du ministère - pour proposer… de mettre fin à la mission d’autorité scientifique de l’établissement.
S’il est difficile d’imaginer que les ministres donnent suite à cette incroyable suggestion, il faut s’interroger sur son origine. Le muséum vit depuis février 2008 sans président, au mépris de ses statuts, à la suite du décès d’André Menez. Cette situation permet au directeur général, un énarque, de prendre des initiatives qui ne le seraient probablement pas si les deux ministères de tutelle - Valérie Pécresse, pour l’Enseignement supérieur et la Recherche, est aussi en cause - n’avaient pas failli à leur mission : nommer dans les meilleurs délais un remplaçant.
Le comité de sélection a pourtant proposé un scientifique réputé, Gilles Bœuf, professeur à l’université Pierre-et-Marie-Curie, avec l’objectif de remettre de la science dans le pilotage du muséum qui en a manifestement un besoin urgent. Sa nomination se heurte jusqu’à présent à la volonté de Bertrand-Pierre Galey de transformer le président du muséum en potiche dénuée de tout pouvoir. Et au refus du gouvernement d’exercer son devoir de nomination, une responsabilité élémentaire en République.
Sylvestre Huet dans Libé